LIV. Ier. — L'HISTOIRE
pas du môme genrç et n'ont pas tous la môme gravité ; quelques-uns môme échapperaient peut-être à l'œil de l'observateur superficiel : mais pour l'homme pratique, pour celui qui a réfléchi mûrement sur le grand art de l'Education, ces inconvénients et ces périls sont trop réels, trop sérieux; et tels, que le plus habile professeur, l'homme le plus instruit et le mieux intentionné peut y jeter ses élèves sans le vouloir, sans presque s'en apercevoir môme.
Je dirai seulement ma pensée à cet égard, en appelant les choses par leur nom, et en signalant ce que l'expérience des meilleures maisons d'éducation et des meilleurs professeurs m'a révélé :
L'étude de l'Histoire, si le maître n'y donne toute son attention et ne prend toutes les précautions nécessaires, peut devenir très-facilement, dans une maison d'éducation, une étude paresseuse et dissipante, une étude passionnée et envahissante, une étude vaine et pédantesque ; et même, avec les meilleures intentions du monde, pour peu que la prudence soit en défaut, une étude scandaleuse pour la foi et pour la vertu des enfants.
Il suffit d'abord d'y réfléchir pour comprendre comment l'étude de l'Histoire peut, par elle-même, entretenir dans l'esprit des enfants une espèce d'activité paresseuse qui consiste à s'occuper sans application.
« Il est plus paresseux et plus doux, disait M. de Talley- « rand, de lire que d'écrire, et d'écouter que de répondre, i C'est précisément ce qui se rencontre dans l'étude de l'Histoire : presque toujours elle éveille chez les enfants le goût des lectures de simple curiosité. Ces lectures ont pu avoir leur utilité dans le premier âge; mais elles ne sont qu'une perte de temps dans un âge déjà plus avancé et où il y a bien mieux à faire. Le fait est que j'ai vu souvent l'Histoire attirer les jeunes gens par une sorte de charme trop semblable à celui de la paresse, et leur faire
négliger ce que renseignement scolaire a de plus sérieux et de plus fort pour une étude oiseuse, qui ne demande souvent d'autre effort que celui de lire ou d'écouter en classe.
11 faut ajouter que le premier penchant des enfants à la curiosité naturelle, le goût des nouveautés et des spectacles les portent instinctivement vers une étude qui attire et qui dissipe par la multitude des faits, par la variété des événements et des personnages qui passent successivement sous leurs yeux.
3e ne nie pas que cela ne soit utile; mais k la condition que cela ne prenne pas la place d'autres choses plus utiles encore; et que renseignement de l'Histoire soit assez sagement mesuré, pour ne rien ôter aux études plus sérieuses qui forment le fond même de l'Éducation intellectuelle et morale. Il doit venir en aide à ces autres études et n'en pas détourner. Une analyse grammaticale, un thème ou des vers latins, donneront toujours plus de peine qu'une leçon d'Histoire. L'attrait sera donc toujours de ce côté, si l'on n'y prend garde, et le principal risquera d'être sacrifié à l'accessoire.
Et qu'on le remarque bien, plus le professeur aura de talent, plus le danger sera grand. S'il a préparé avec soin ses leçons, s'il a l'art de mettre en saillie les faits les plus propres à intéresser et à transporter môme son jeune auditoire, s'il joint au mouvement du récit le mérite d'une élocution facile et brillante : on comprend quels inconvénients s'attachent 5 ces avantages mômes, et combien il importe de mettre la jeunesse en défense contre une étude qui non-seulement attire et dissipe, comme je le disais tout à l'heure, mais qui passionne, qui envahit, qui enlève aux autres études le temps et l'attention qui leur appartiennent et les fruits qu'elles doivent produire.