‹ De la justice dans la râevolution et dans l'âEgliseChapitre 17 sur 47 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Transition religieuse. — Le Christianisme lire les conséquences des prémisses posées par le Polythéisme et la Philosophie : condamnation de l'humanité.

XII. — En principe, le polythéisme a- reconnu que la notion du droit avait son point de départ dans la dignité de l'homme. En fait, il n'a pas su développer cette notion ; tout au contraire, par la garantie extérieure et supérieure qu'il donnait à la Justice, il l'a perdue.

Pour vous, Monseigneur, qui regardez le polythéisme comme l'œuvre du démon, ce dénotaient n'a rien que de naturel; pour moi il est des plus graves, le polythéisme étant une religion, la religion, au même titre que le christianisme.

Produit fatal du polythéisme, l'empire, tout le monde en convient, accélérala dissolution, d'autant mieux qu'il chercha son appui dans la restauration des idées religieuses. Pour la première fois l'impuissance de ces deux grandes institutions, l'Etat et l'Eglise, fut dévoilée. La situation réclamait un remède qui, dépassant la mythologie et la

politique, s'adressant à la conscience du genre humain, saisirait le mal dans sa source. La philosophie se présenta la première.

Stoïciens, pythagoriciens, cyniques, au fond ces trois sectes étaient en parfaite communauté de vues, et avaient une pleine conscience de leur œuvre. Avec des maximes différentes, un mysticisme plus ou moins prononcé, chacune avait sa catégorie d'auditeurs : la philosophie du Portique, plus savante, plus sévère, plaisant davantage aux classes élevées; celle de Diogène, plus rude, allant mieux au peuple ; celle de Pythagore,aux âmes religieuses. Stoïciens, pythagoriciens et cyniques furent les vrais précurseurs du Christ.

Sauver à la fois la civilisation et la liberté, la conscience et la raison; fonder la Justice, que le polythéisme n'avait fait que saluer, n'ayant su en trouver la formule ; abolir la servitude et la misère; créer enfin la morale, que tout le monde sentait, voulait, mais que la sagesse des anciens avait laissée sans principe : quel programme ! quel rôle !

L'œuvre de réforme commença par la religion. C'était la pierre d'achoppement où la conscience de l'humanité devait une seconde fois se briser. Ils comprenaient à merveille, les novateurs de l'ère actiaque, tout ce qu'il y avait de monstrueux pour l'époque dans les cultes établis. Pleins de mépris pour une idolâtrie licencieuse, sans naïveté et sans bonne foi, ils jugeaient, et la suite montra s'ils avaient raison , que la première chose à faire était de porter la cognée à l'arbre immense du polythéisme.

Mais ils crurent, en rejetant les simulacres avec toutes les superstitions et les fables qui s'y rattachaient, qu'il convenait de maintenir , comme base de la science des mœurs, la notion théologique, l'antinomie de l'homme et de Dieu : c'est ce qui dès l'origine égara la réforme.

Les stoïciens faisaient de la philosophie tout à la fois la science des choses divines et humaines, la contemplation de l'Ltre infini et l'étude pratique de la vertu.

Ils concevaient la matière comme le principe passif des choses : tandis que Dieu, qui est uni à la matière comme l'âme au corps, en est le principe actif, la cause ou la raison.

Le monde est animé, vivant; Dieu en est l'âusj et comme cette

âme n'est au fond qu'une même chose avec la matière, le monde est Dieu, ou Dieu est le monde.

La règle suprême des mœurs est de vivre conformément à la nature* universelle. Le bien, comme le devoir, consiste dans la volonté de rester constamment fidèle aux lois de la nature. (Tissot, Histoire de la philosophie.)

La philosophie allemande de l'absolu ne va pas ellemême au delà. Comme le Portique elle aboutit au dogme de la fatalité, et se résout par le quiétisme.

Du reste, la morale des stoïciens abonde en maximes superbes. On connaît leur devise : Sustine et ahstine, patience et détachement. — Il n'y a pas d'autre bien que la vertu, disaient-ils, pas d'autre mal que le vice; la douleur même n'est rien. — Chose inouïe pour des paiens, Musonius Kufus défend tout rapport d'amour hors mariage :

L'intempérance, dit-il, est une grande occasion de pécher : tenezvous en garde contre elle deux fois par jour. — Evitez les paroles obscènes, parce qu'elles conduisent aux actions. — N'ayez qu'un seul habit (conseil renouvelé par l'Evangile, Marc, x, 9). — Après une bonne action, la peine qu'elle a pu coûter est finie, il nous reste le plaisir de l'avoir faite ; après une mauvaise action, le plaisir est passé, et la honte subsiste.

Ce qui caractérise les stoïciens, c'est qu'ils prêchent sans cesse la probité, la frugalité, l'empire sur soi-même, les bonnes œuvres, Y humanité, la philanthropie, et, malgré leur dureté plus apparente que réelle, la miséricorde. Ce sont eux qui ont fait entrer dans la langue vulgaire ces mots sacramentels, reçus de l'antiquité, et que le christianisme revendique aujourd'hui comme son idée propre. A force d'élévation, la morale stoïcienne est tendue, orgueilleuse même : effet des circonstances au milieu desquelles elle s'est produite. Le christianisme est loin de cette vigueur, et quoi que disent ses apologistes, il ne peut soutenir la comparaison. Ni les Evangiles ni les Efitres ne sont à la hauteur de Sénèque, d'Epictète, de Marc-Aurèle, de Perse. Aussi le premier élan du stoïcisme passé, la morale, continuant de s'appuyer sur un principe hors nature, ne pouvait que redescendre.

L'erreur des stoïciens avait été, comme je l'ai dit, de

renouveler l'hypothèse transcenclantale. Sous ce rapport ils ont laissé peu à faire à leurs successeurs. Connais-toi toi-même, Rien de trop, Suis Dieu, sont trois préceptes qui pour le stoïcien marchent de pair. — Oléir à Dieu, c'est la liberté, dit Sénèque. — Point d'honnête homme sans religion, dit-il ailleurs ; la vertu humaine ne peut se soutenir sans l'assistance de la Divinité, Neque enim potest tanta res sine adminiculo numinis stare (En. 41 et 75). Songe que Dieu te regarde, et que le spectacle le plus agréable pour lui est celui de l'honnête homme aux prises avec l'adversité.

Le regard de Dieu ! La vertu stoïque ne peut s'en passer ; elle a besoin de cette gloriole. Où es-tu, chaste Epicure, qui disais que, les dieux ne s'occupant pas des hommes, les hommes devaient faire le bien sans s'occuper des dieux?...

La philosophie stoïcienne ne fut point acceptée. On ne lui reprocha pas de compromettre, par sa théorie de l'âme du monde, la liberté déjà abîmée sous le desj)otisme; on ne dit point qu'elle poussait trop à la résignation, quand il fallait prêcher surtout la résistance. Au contraire , sa morale parut trop énergique, sa foi trop raisonneuse; le sage qu'elle avait conçu était encore, même au sein de Dieu, trop indépendant, trop fort. Les âmes déprimées se sentaient si faibles! Ce Dieu infini, absolu, solitaire, les effrayait; elles le voulaient plus près, plus occupé d'elles, en communion plus fréquente.

Peut-être, si l'on eût fondu en une même doctrine le stoïcisme et le pythagorisme, eût-on obtenu davantage.

Plus thcologique que celle de Zenon, l'école de Pythagore rapprochait davantage l'homme de la Divinité; il entretenait plus vivant le sentiment de la vénération religieuse, et par suite d'une logique moins sévère, il se prêtait de meilleure grâce aux pratiques extérieures du culte. Il abandonnait moins l'homme à lui-même; par le jeûne, parla frugalité de la vie, par les observances religieuses, il l'aidait à soutenir sa vertu et à garder l'équilibre de son âme. (Piianz de Champagny, les Césars, t. IL)

Mais il serait plus aisé d'accoupler le serpent avec la colombe que d'opérer la fusion de deux sectes. Les stoïciens devaient accuser les sectateurs de Pythagore de ramener la superstition et les mensonges du sacerdoce, pendant que ceux-ci reprochaient à leurs rivaux d'incliner à l'impiété, à l'athéisme. Toute transaction était impossible.

Passons sur les cyniques.

La raison pratique, alors comme aujourd'hui, demandait une chose; la veine religieuse, non encore épuisée, en produisit une autre. Le christianisme se présenta. Qui était-il ? d'où sortait-il ? Je ne perdrai pas le temps à le chercher : je me bornerai à dire ce qu'il devint rapidement, par la nécessité même de sa position.

XIII. — L'histoire de l'établissement du christianisme peut se résumer en quelques pages.

Obéissant à la loi des oppositions , qui veut que tout système épuisé soit remplacé par son contraire, le christianisme se pose en contradicteur de la religion déchue. Ne demandez pas s'il comprend son époque, s'il se comprend lui-môme. Il nie le paganisme, c'est le paganisme qu'il accuse de la dissolution sociale : voilà son idée fixe, voilà son plan.

Ils (les idolâtres) ont change', dit l'Apôtre, la gloire du Dieu incorruptible en simulacres d'hommes corruptibles, d'oiseaux, de quadrupèdes, de serpents ; ils ont servi la créature à la place du Créateur, que tous les siècles doivent bénir, amen. C'est pour cela que Dieu les a livrés aux passions de leurs cœurs, à l'impureté, à la fougue de leur sens réprouvé. C'est pour cela que nous les voyons pleins d'iniquité, de malice, de fornication, d'avarice, de perversité, d'envie, d'homicide, de chicane et de tromperie; brouillons, calomniateurs, ennemis de Dieu, insolents, superbes, inventeurs de crimes, sans respect pour leurs parents, sans raison, sans retenue, sans charité, sans foi, ni loi. (Rom.} i. 23-31.)

Le tableau n'a rien de philosophique ; il respire la calomnie et la haine. Qu'attendre de réformateurs qui procèdent avec ce discernement, avec cette modération?

Ainsi le christianisme, dans la conscience qu'il a de luimême, n'est pas une conciliation comme la cherchèrent les empereurs ; ce n'est pas non plus un développement comme Apollonius et Jésus lui-même en avaient eu l'idée, legem non sohere, sed adimplere : c'est une antithèse.

Or, comme toute antithèse ne peut, par sa nature, donner qu'une idée incomplète ; comme d'un autre côté toute réaction dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre physique, est égale à l'action, il était dès lors permis de prévoir que la nouvelle formule ne contiendrait comme toutes

les autres qu'une part de la vérité, si tant est même qu'il y eût de la vérité en elle ; puis, qu'elle irait dans révolution de son principe aussi loin que le polythéisme était allé dans l'évolution du sien, ce qui veut dire qu'elle finirait par une chute semblable.

Suivons l'histoire de la palingénésie chrétienne.

Puisqu'on ne sortait pas de l'idée religieuse, et qu'on persistait à regarder le principe transcendantal comme indispensable à la constitution de la Justice, la première chose que le christianisme avait à faire était d'épurer le concept théologique, et de sanctifier, pour ainsi dire, la Divinité, déshonorée parla révélation antérieure. En cela il suivait la route ouverte par la philosophie, il n'avait rien encore d'original.

Un seul Dieu, dégagé, autant que faire se pouvait, des attributs physiques et anthropomorphiques des dieux déchus, purgé de tous les scandales dont les anciens mythologues avaient le plus innocemment du monde couvert leurs Immortels ; un Dieu infiniment saint, mais distinct de la matière, cause de toute souillure; un Dieu principe et sujet véritable de la Justice, que sa grâce communique à l'homme : tel devait être, d'après la loi de contradiction historique, et tel fut en effet le premier article de la foi chrétienne.

On voit dès à présent ce qui servira à l'Eglise, à peine formée, à démêler son dogme à travers le dédale des opinions et à constituer son orthodoxie. Sa règle de foi, son critère , sera la contradiction au paganisme , ou pour mieux dire le renversement du système païen, et la sépamtion du christianisme d'avec toutes les théogonies antérieures. Aussi, lorsque plus tard, et conformément à cette règle , le dogme de la Trinité se précisa dans sa rigueur métaphysique, celle des trois personnes à qui fut dévolue la fonction épuratoire, l'Esprit, reçut-il par excellence la qualification de saint : Credo in Sptritum sanctum et vivificantem.

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