XIV. — Mais ici surgissait une question pleine de périls
Si le Dieu était déclaré pur, innocent des iniquités dont le déluge avait inondé la terre, la responsabilité du mal
commis ne pouvant incomber aux anciens dieux , qui d'après la Bible et saint Paul étaient de purs néants, de vaines images des créatures, sur qui tomberait-elle?
Dans Fétat des idées et des choses, le christianisme ne pouvait échapper à cette question : il était tenu de la résoudre. Le stoïcisme, le pythagorisme , qui ne l'avaient point résolue, n'avaient pu, à cause de cela, se faire accepter. L'explication de l'origine du mal, de la production du péché, étaitla condition sinequânonde la religion nouvelle.
Or, l'idée du Dieu trois fois saint admise en principe, l'explication en sortait toute seule.
Le coupable ne pouvait être que l'homme : solution d'autant plus satisfaisante, qu'elle présupposait la liberté. Comment l'homme, créature innocente de Dieu, était-il devenu coupable? Comment, par un premier abus de son libre arbitre, s'était-il gangrené au point de devenir incapable par lui-même de toute justice? c'est un mystère qu'on n'expliquait pas, mais qu'attestait suffisamment la corruption croissante, et, si j'ose ainsi dire, constitutionnelle, chronique de l'homme. A quelle époque faire remonter cette déchéance ? Tous les mythes la reportaient à Tâge d'or.
Le christianisme affirma donc le principe de la chute, ce fut son second article de foi. Puis il se chargea de l'expiation, ce fut son troisième article. Tout le christianisme se résume dans cette trilogie : Dieu créateur, Dieu médiateur ou expiateur, Dieu sanctificateur. Le reste n'est véritablement qu'accessoire.
Ainsi, du spectacle de la dissolution sociale, combiné avec l'idée de Dieu pris pour principe de la Justice, na- is* quit ce dogme terrible, que l'homme est foncièrement dépravé, porté à mal; qu'il n'y a que peu, bien peu d'honnêtes gens, ou, pour mieux dire, qu'il n'y en a pas du tout, etc.
Dieu, en un mot, ayant été fait à priori substance et sujet de la Justice, l'homme devint le sujet du péché; ou, ce qui revient au même, l'homme ayant été déclaré corrompu et malicieux par naissance, le siège de la Justice dut être reporté en Dieu : cela est géométrique.