‹ De la justice dans la râevolution et dans l'âEgliseChapitre 21 sur 47 · XXV. — Convenons cependant d'une chose · texte numérisé non relu

XXV. — Convenons cependant d'une chose

La pénitencerie chrétienne n'est plus guère aujourd'hui qu'une symbolique qui ne gêne en rien le bien-être et le uxc, et l'humilité une vertu fictive, qu'on se rappelle en présence de Dieu, jamais, bien entendu, en présence de 'homme. Pour deux sous, une fois payés, on se rachète à 3aris de tout le jeûne du carême : la belle pénitence que de lîner une fois l'an, le vendredi saint, avec des lentilles à 'huile et un œuf sur le platl La belle humilité de s'agelouiller dans un cabinet, sur un prie-Dieu de velours, le orps vêtu de soie, la couronne ducale à côté sur un ta- )0iiret! Les jésuites ont rendu depuis longtemps la dévo- ;ion aisée; les joies de la vie ne sont plus défendues ; on a remplacé la pénitence effective parla pénitence en esprit; it il est permis aux riches de goûter les plaisirs de ce nonde sans préjudice delà félicité de l'autre, pourvu qu'ils gardent dans le cœur la foi, le détachement, la pénitence tt l'humilité. Dans le cœur ! ce n'est pas lourd. Dieu a-t-il Jonc besoin de nos macérations et disciplines? Non, pas plus que de nos libations et de nos sacrifices. Numquià nanducàbo carnes taurorum, aut sangitinem Mrcorum potaho? Le sacerdoce sait cela depuis le temps des prophètes ; devenu aussi charnel que les disciples de Saint-Simon, il se moque à bon droit des railleries des libertins.

Mais voici qui devient sérieux.

Dans le christianisme, la condition des personnes n'est pas la même : l'inégalité, comme nous verrons, est providentielle. Il est nécessaire qu'une partie, la plus nombreuse, de l'humanité serve l'autre. Pour que ce service soit obtenu il faut sacrifier la dignité humaine : comment le peuple y consentira-t-il s'il n'y est amené par la religion, par la foi? Subordination, hiérarchie, obéissance, service, exploitation de l'homme par l'homme, tout cela suppose déchéance, pénitence, sinon apparente, au moins dans l'esprit, ce qui est bien autrement grave et qui seul sentiel ; abnégation du moi et de ses prérogatives.

Dans ce système d'une féodalité raffinée, on se gardera cl enseigner comme article de foi que les privilégiés ont

plus de mérite devant Dieu que les sacrifiés, que les riches hommes sont d'origine plus sainte que les Ions hommes, comme la plèbe dévote se nommait au douzième siècle. La religion ne commet pas de ces imprudences. On rejettera sur la Providence le décret qui privilégie ceux-ci en déshéritant ceux-là; on rappellera aux premiers l'humilité devant Dieu, le sacrifice en esprit, la charité envers leurs frères, le rachat de leur prérogative temporelle par la foi et par le culte ; on apprendra aux seconds la résignation, en leur promettant bailleurs des dédommagements à leur misère dans la vie éternelle.

Ainsi, dit l'Eglise, le roi et le berger sont égaux devant le Tout-Puissant; mais le roi a été établi d'en haut pour commander à ses frères. Ainsi le pape se nomme serviteur, quoique indigne, des serviteurs de Dieu. Ainsi ceux qui sont élevés en dignité, puissance et richesse, doivent reconnaître qu'ils ont tout reçu de Dieu par grâce, afin que les petits, qui pourraient ne pas respecter cette fortune venant de l'homme, la respectent venant de Dieu.

Tel est l'esprit delà société chrétienne. L'inférieur respecte dans le supérieur, non pas l'homme, mais un fonctionnaire du Ciel. De son côté le supérieur, considérant que celui à qui il commande est son frère en Jésus-Christ, semble lui dire : Excusez-moi, mon frère; ce n'est pas en mon nom que je vous tyrannise, que je vous exploite, Dieu m'en garde ! J'ai plus que vous horreur du despotisme et du privilège. Et qui suis-je pour m' attribuer de semblables droits? C'est la sagesse divine qui a ainsi réglé les choses Omnispotestas etomnis obedientia à Deol

En Russie, le jour de Pâques, qui est le premier de l'an, le tzar, au sortir de la messe, donne le mot d'ordre à tout son peuple; il prononce la profession de foi, Christ est ressuscité, et embrasse les premiers qu'il rencontre, lesquels transmettent le baiser aux autres. C'est le pendant de la profession de foi islamique : Il n'y a de Dieu qu'Allah, et Mahomet, ou le sultan son successeur, est son prophète. Ce qui veut dire en bon français : Vile multitude, obéissez.

XXVI.— Après tout, le christianisme mérite l'estime du philosophe, non pour la moralité qu'il fait naître : à lui

pas plus qu'au polythéisme ou à toute autre religion l'homme n'est redevable de sa Justice; mais parce qu'il est logique, et que, comme tout ce qui est logique, il a, droit à la considération de la science.

Lorsque parut le christianisme, l'idée théologique jouissait seule de la confiance des masses. Le christianisme perfectionna cette idée, il purifia Dieu, en lui donnant un caractère de sainteté et de grandeur qu'il n'avait jamais eu, et en plaçant en lui le siège de la Justice, exilée de la terre, disait-on, depuis l'âge d'or.

L'humaine natuz^e, en revanche, était, d'un consentement unanime, jugée coupable : le christianisme reporta sur elle l'infamie qui auparavant déshonorait les dieux.

La personnalité était devenue exorbitante : il l'abîma.

La société, au lieu de se perfectionner par le développement de ses forces, avait paru rétrograder : il nia la justification par la liberté, suivant la parole du psalmiste : Non justiftcaMtur in conspectzc tuo omnis vivens.

Le crime, comme un déluge, inondait la terre : il en entreprit l'expiation.

L'humanité, enfin, s'était déifiée elle-même, dans ses dieux, ses héros, ses empereurs : il l'attacha à la croix en la personne de son Christ.

Oh! le christianisme est sublime, sublime dans la majesté de son dogme et dans la chaîne de ses déductions. Jamais pensée plus haute, système plus vaste, ne fut conçu, organisé parmi les hommes. Moi qui n'y vois qu'une création du remords universel, je ne puis m empêcher de saluer en lui le génie de l'humanité, qui pour le salut d'elle-même s'est imposé cette longue expiation. Et je fais ici serment que, si l'Eglise parvient à renverser la thèse nouvelle que je lui oppose, et contre laquelle elle ne trouvera pas d'argument dans sa tradition, parce que les ennemis qu'elle a combattus autrefois, comme ceux qui l'attaquent aujourd'hui, lui empruntant son principe, devaient être condamnés par les conséquences; si, dis-je, l'Eglise remporte contre la Révolution cette victoire, j'abjure ma philosophie et je meurs dans ses bras.

Dans ce dogmatisme effrayant, irrécusable pour quiconque admet l'hypothèse de la transcendance, la morale n'existant qu'en Dieu, c'est à dire n'étant rien, que resi. 18

tait-il à faire pour gouverner la société, sinon de créer un rituel, et, comme application du rite, une discipline?

C'est par sa discipline, non par sa morale, que le christianisme a gouverné le monde. Nous verrons en effet dans l'étude suivante que le christianisme, ne reconnaissant pas le droit personnel, est conduit à nier du môme coup le droit réel : ainsi le voulait la logique, ainsi l'exige le commandement divin, le principe de religion.

XXVII. — Le dernier mot du christianisme sur l'homme et sur la Justice a été prononcé, en style de bel esprit, par l'auteur des Maximes, la Rochefoucauld : ce mot est égoïsme.

Siffler l'humanité après l'avoir flétrie, c'était encore de la piété, et c'était aussi de la logique.

La Rochefoucauld, M. Cousin nous l'a appris, ayant consulté sur son petit livre les autorités chrétiennes de son temps, en reçut les plus grands éloges. Tout Port-Royal applaudit. Rien de plus exact que cette morale des Maximes, disait-on, de plus conforme à l'esprit de l'Evangile. A la même époque, l'académicien Esprit publiait un gros livre ayant pour titre de la Pauvreté des vertus humaines. C'était la pensée de la Rochefoucauld doctrinalement justifiée par les principes de la foi. Et n'est-ce pas toujours le même esprit de dénigrement qui fait le fond des Caractères de la Bruyère et des Pensées de Pascal; qui, sous une forme adoucie et avec l'apparence de la tendresse, avait inspiré quatre siècles auparavant l'auteur de Y Imitation?

Partout où subsiste l'idée religieuse, la conclusion de La Rochefoucauld contre Inhumanité est irréfutable.

De nos jours il est de bon goût, dans un certain monde, de déclamer contre les vertus humâmes, lesquelles, dit-on, prennent leur principe dans V orgueil. Sur toute la ligne, ordre est donné aux membres du corps enseignant de combattre la morale pure aussi bien que la raison pure, et d'inculquer fortement à la jeunesse cette vérité : que l'homme reçoit du ciel la force de remplir ses devoirs, comme il emprunte à la foi la certitude de ses connaissances. Dieu seul, dit M. Saint-Marc Girardin,, peut nous donner la vertu de la persévérance. Et dans une série

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d'études il prouve que l'erreur capitale de Jean-Jacques Rousseau et la source de ses faiblesses fut d'avoir cru que riiomme pouvait trouver en soi la force d'aimer assez la vertu pour la pratiquer. Ce qui n'empêche pas M. Saint- Marc Girardin de penser avec M. Cousin que la Rochefoucauld a forcé les conséquences de son principe, et de traiter son livre de désolant.

Explique qui pourra ce bavardage éclectique. Mais qu'attendre d'une société dont la sagesse consiste à confesser que l'humanité mérite mort et dérision, puis à la couvrir de bandelettes et de fleurs, d'après ce principe d'une hypocrisie quintessenciée, que si le cœur de l'homme est pervers , s'il ne se porte au bien que par l'impulsion d'une force divine, il n'est ni beau, ni charitable, ni utile de le lui dire ?

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