CHAPITRE V
Si le Christianisme a sauYé la dignité humaine? Péril croissant delà Justice.
XIX. — D'après l'étude que nous venons de faire de l'évolution polythéiste, l'heure a sonné pour une religion quand la conscience troublée vient à se demander, non pas si cette religion est vraie : le doute frappant sur le dogme ne suffit pas pour faire tomber une religion ; — non pas davantage si elle a besoin des réformes : les réformes en matière de foi prouvent la vitalité religieuse ; — mais si cette religion, réputée si longtemps la gardienne et le soutien des mœurs, suffit à sa tache, ce que je traduis en autres termes, si elle a véritablement une morale.
C'est par là, vous le savez, Monseigneur, que périt le paganisme. Ni les platoniciens et les sceptiques, ni l'école du Portique ou celle d'Epicure, ni la critique chrétienne elle-même, en tant qu'elle s'attachait aux fables, ne suffirent à l'enlever. Il s'écroula le jour où toutes les intelligences furent saisies de cette idée, que le paganisme n'avait point de morale, qu'il était immoral.
Ainsi en sera-t-il tout à l'heure du royaume messianique. Je suis la voix qui, après tant et de si fatigantes controverses, demande, au nom de la conscience universelle, non plus si la foi est d'accord avec la raison, s'il y a des abus à corriger dans l'Eglise, si le clergé a des mœurs édifiantes : — il ne s'agit plus, pour notre époque, de la métaphysique du dogme, pas plus que de la vie privée des prêtres; — mais si le christianisme possède une morale, ce qui est toute autre chose.
Et je réponds avec tristesse, comme le président de la
Convention prononçant le verdict de culpabilité contre Louis XVI : Non, le christianisme n'a point de morale; il ne peut pas même en avoir une... Puis donc qu'après dixhuit siècles d'existence l'Eglise chrétienne se trouve dans le même cas où se trouva, après deux mille ans de durée, l'église polythéiste, qui périt parce qu'elle n'avait point de morale, elle est perdue.
XX. — Cherchons dans le dogme chrétien la raison métaphysique, théologique, de cette non-moralité.
Le christianisme n'avait pas oublié que le trait le plus saillant de la dissolution païenne était la perte de la dignité personnelle, qu'en conséquence le caractère spécial de la rédemption devait être de restituer cette dignité. Votre salut, dit l'Apôtre, a coûté cher, pretio redempti estis, voulant marquer par là de quel prix était aux regards de Dieu l'âme de l'homme. Aussi, à l'exemple de l'Apôtre, si l'Eglise parle beaucoup d'expiation et de pénitence, on peut dire qu'elle parle encore plus de réhabilitation. Les apologistes chrétiens ne manquent pas de faire valoir cette excellente idée de la réhabilitation des âmes, dont le paganisme, lui, ne s'occupait guère. Et tous les jours l'Eglise témoigne à cet égard de son vif intérêt, par le zèle qu elle déploie pour la conversion des infidèles, le baptême des enfants et l'absolution des agonisants.
Par malheur, cette réhabilitation se passe en figures, affaire de mysticisme et de spiritualité. Le royaume du Christ n'est pas de ce monde : cette dignité précieuse, que l'empire avilissant de César faisait perdre aux personnes, le christianisme promet de la leur rendre... dans l'autre vie! Et il en est de même de la liberté, de l'égalité, de la richesse, de la science, de l'amour, de la sanctification. Ces biens que rien ne saurait compenser, condition de toute morale, ne doivent se réaliser que dans le ciel.
C'est bien autre chose vraiment pour ce qui est de la pénitence et de la mortification : là, suivant l'Evangile, est la véritable réalité terrestre. Dès qu'il s'agit de punir le royaume du Christ apparaît, riches, pour vous dépouiller ; puissants, pour vous humilier; esclaves pour vous entretenir dans votre misère.
D'abord, l'homme étant, de par la révélation nouvelle,
coupable devant Dieu, le rapport qui, dans la société païenne, avait existé entre la Justice et la religion, fut interverti. La Justice passa au second rang, la religion eut les honneurs. La dignité de l'homme subordonnée à l'adoration de Dieu par ce simple changement, les individua* lités, qui jadis relevaient de leur droit, suijuris, se trouvèrent, il est vrai, de niveau en présence de la majesté suprême, mais abaissées de toute leur hauteur.
Dans le système chrétien, en effet, l'homme, auteur du mal, ne peut pas par lui-même avoir des droits; il est hors le droit, ex-lcx, il n'a que des devoirs. Qu'il éprouve des besoins, des aspirations, une certaine fierté, une estime de sa personne ; qu'en conséquence il sollicite pour ces besoins , pour ces aspirations , pour tout ce qui compose sa dignité, image de la dignité divine, le respect des autres, on l'accorde; mais qu'il ait droit, de son fonds, à ce respect, on le nie positivement. Il n'y a rien dans l'homme qui justifie cette exigence, elle ne se conçoit même pas. Comment la dignité de mon prochain pourrait- elle faire que je la respectasse, lorsque je sais que je ne vaux rien, et que lui irest pas meilleur que moi? D'homme à homme nous ne nous devons rien, à moins que l'intervention d'un tiers plus puissant, nous obligeant tous deux envers lui, ne nous crée par cette obligation un devoir mutuel.
Les modernes théoriciens du droit et du devoir, qui tout en se séparant de l'Eglise en suivent fatalement la logique, tiennent absolument le même langage. Pour eux aussi c'est le devoir qui est donné le premier; le droit n'est qu'une induction, une dépendance. Ainsi parlent MM. Jules Simon, Oudot, Auguste Comte, tous les communistes et religionuaires. N'est-ce pas la grandeur du christianisme d'avoir vilement absorbé en soi la substance de la religion, que teux qui rêvent de le remplacer ne peuvent être que ses copistes, et que hors de l'Eglise il n'y a pour l'adorateur ni logique, ni bonne foi?
XXI. — Nous savons ce que dit le dogme: suivons-en les effets dans la pratique et dans l'histoire.
Le système des sociétés polythéistes , dans lequel la pensée religieuse, n'intervenant que comme auxiliaire de la Justice, était loin de produire toutes ses conséquences y
pouvait se définir : Système de la prérogative personnelle, ou
du DKOIT.
Le système chrétien, où la religion, parvenue à sa plénitude, est faite principe de la Justice, et qu'il n'est permis à personne faisant profession de foi chrétienne de renier, peut se définir à son tour : /Système de la déchéance personnelle, Oll du NON-DROIT.
Ceci est autre chose qu'une vaine antithèse.
Le christianisme, importé d'Orient à une époque révolutionnaire, au moment où la Gaule, l'Espagne, l'Afrique, l'Asie, se soulevaient à la fois contre l'empire, où les armées prétoriennes s'égorgeraient pour le choix de leurs césars ; le christianisme, saturé d'idées juives, égyptiennes, persanes, hindoues, expressions de la misère des peuples, du désespoir de la plèbe, de la dégradation des esclaves, devait nécessairement opérer cette interversion de l'idée juridique et de l'idée religieuse. Ce qui dans l'Ecole pouvait n'être qu'une récrimination dialectique, passant dans les faits à la faveur des circonstances exceptionnelles, est devenu pendant dix-huit siècles la formule officielle de la morale : il ne pouvait pas y en avoir d'autre.
Je l'avouerai même, la dégradation de la personne humaine, démesurément exaltée sous l'ancien culte, était une nécessité de l'époque et une condition du progrès.
La Justice, on le voit par l'exemple des enfants et des sauvages, est de toutes les facultés de l'âme la dernière et la plus lente à se former ; il lui faut l'éducation énergique de la lutte et de l'adversité. Pour arriver à la vraie notion du juste, pour qu'il comprît et aimât à l'égal de sa propre dignité la dignité d'autrui, il fallait que l'intraitable moi fût dompté par une discipline de terreur ; et puisque cette discipline ne pouvait se produire que sous forme religieuse. il fallait créer, à lu place d'une religion d'orgueil, une re ligion d'humilité.
L'ère chrétienne est la véritable ère de la chute de l'homme, je veux dire de la grande épreuve qui devait faire surgir en son âme le sentiment complet de la Justice.
Avant tout, le chrétien doit reconnaître son indignité, s'abaisser devant son Dieu, accepter la mortification et la discipline, convenir qu'il a mérité toute espèce d'affront et de châtiment. Son premier acte, le premier mouvement de
son cœur, est un acte de contrition, une demande de pardon, un recours en grâce. Ce n'est qu'à ce prix qu'il peut espérer, par le ministère du prêtre appréciateur de son repentir, interprète vis-à-vis de lui de la céleste miséricorde, et muni par grâce spéciale du pouvoir de lier et de délier, la remise de sa faute et l'exaucement de sa prière.
L'organisation des pouvoirs, dans la société chrétienne, suit la même marche.
Tandis que. suivant le système antérieur, le magistrat qui disait le droit avait le pas sur le pontife et l'augure, dans l'économie chrétienne c'est le prêtre qui a le pas sur le magistrat. Le prince n'est en réalité que le porte-glaive de l'Eglise; l'empereur, évêque du dehors, est le valet du pape, évêque du dedans; il tient la bride de son cheval et fait pour lui office de bourreau. Dès les premiers jours on voit dans les' confréries christicoles, d'abord synagogues, puis églises, l'évêque attirer à lui la décision des affaires, supplanter le juge civil, détourner les fidèles des tribunaux établis. On peut voir dans Fleury les troubles, les dissensions, les plaintes, causés par cette usurpation d'un pouvoir abusif et sans contrôle.
L'impulsion une fois donnée aux esprits, et les causes qui l'avaient produite continuant d'agir, rien ne pouvait arrêter cette étrange révolution.
Le christianisme, par son principe, par toute sa théolo- . gie, est la condamnation du moi humain, le mépris de la personne, le viol de la conscience. Dé là à la profanation de la vie privée, au régime des billets de confession et de tout ce qui s'ensuit, il n'y a qu'un pas. L'état naturel de l'homme est un état de péché : comment le chrétien respecterait-il la personne de son frère, le prêtre celle de son maille, alors que tout chrétien doit se mépriser lui-même, 3t que le premier titre du prêtre à la fonction qu'il exerce est sa propre mésestime, quia respexit humilitatem ancillœ suœ? Pour relever cet être déchu et le rétablir en honneur,, il ne faut pas moins que l'immolation d'une victime céleste, renouvelée chaque jour en un million de lieux à la fois. Tel est le dogme symbolisé dans la passion du Christ, et manifesté à chaque instant sur quelque point du globe par la nresse.
Ainsi le christianisme, ayant h vaincre l'exagération du
moi, devait en exagérer l'humiliation. Sa mission n'est pas d'établir la Justice, mais de préparer le sol où elle doit germer, Justumque terra germinet. Non seulement il l'exclut de l'humanité par sa théologie, il la rend impossible par l'anéantissement de la dignité personnelle, par toutes ses institutions et ses symboles. C'est un instinct universel chez les nations de vouloir que leurs chefs soient entourés de gloire et de puissance : l'honneur rendu au prince semble un gage de la responsabilité du citoyen. Quel honneur attendre pour l'homme et pour la famille, partant quelle justice, dans une Eglise dont le chef s'intitule serviteur des serviteurs de Dieu, et donne aux princes du temporel à baiser sa pantoufle?
XXII. — Quoi que nous fassions, pensions et disions, en tant qu'il provient de l'humaine nature, le christianisme le répute mauvais, sinon coupable ; ce qui nous échappe de vertueux et d'honnête est l'effet de l'influence divine.
Dans la donnée de la transcendance, cette théorie est d'une logique irréfutable ; et ce qui le prouve, c'est qu'elle n'avait pas été absolument inconnue sous le polythéisme. Déjà les dévots avaient su tirer du culte qu'ils rendaient à leurs dieux cette conséquence impie.
Quelque bonne action que tu fasses, dit Bias dans Diogène Laërce, sache que c'est un présent des dieux.
Cicéron parle de même :
Il faut croire qu'aucun homme de bien n'a été tel que par le secours de Dieu ; et jamais il ne fut de grand homme sans une inspiration du ciel, (fie Naturd deor., il, n. 66.)
Il dit ailleurs :
S'il existe dans le genre humain de l'intelligence, de la vertu, de la bonne foi, de la concorde, elles ne nous viennent que des dieux.
On voit par ces citations ce que contenait dans le secret de son principe la Relligio. Cicéron, Bias, Platon, Zenon, autant que Moïse et Isaïe, sont des pères de l'Eglise. Les anciens poussèrent la chose beaucoup plus loin : ils attribuèrent aux dieux la découverte des sciences et des arts.
Ne dites point, — c'est Sénèque qui parle, — que les découvertes que nous faisons nous appartiennent. Les semences de tous les arts ont été déposées en nous ; et Dieu, le maître invisible, aiguise et excite les génies. (De Benef., iv, c. 6.)
Pline, lib. xxvn, c. 1, 2 :
Le zèle des anciens pour les découvertes, leur générosité à les transmettre, est un don des dieux. Si quelqu'un s'imagine par hasard que l'homme a pu inventer toutes ces choses, c'est un ingrat qni méconnaît la munificence divine.
Jusqu'à l'époque chrétienne ces éclairs de mysticisme ne paraissent pas avoir exercé une grande action sur les mœurs ; bien moins encore la philosophie sut-elle en déduire une théodicée. Au christianisme était réservé de développer dans sa plénitude la fameuse doctrine de \& grâce, corollaire indispensable du péché originel. ' Toujours donc et dans tous les cas, même quand le souffle divin l'inspire, et surtout alors qu'il l'inspire, il faut que l'homme, enfant du péché, s'humilie. Qu'il se complaise en lui-même, il devient apostat.
C'est pour cela que le christianisme, partant du principe que toute volonté est perverse, tout caractère vicieux, toute intelligence dépravée, toute action pollue, s'occupe incessamment de nous laver de nos souillures, et qu'il s'est constitué en une officine d'expiations. Rappellerai -je les jeûnes, les veilles, les abstinences, macérations, disciplines, oraisons, séquestrations; les renoncements, la misère volontaire, le célibat perpétuel, et toutes ces inventions de la haine de soi dont se compose l'exercice, askésis, du chrétien parfait, de l'ascète?
Tout est hostile à la religion catholique, naturellement parlant, dit m de ses apologistes, et l'esprit, et le cœur, et les sens, parce qu'ellemême se présente comme hostile à l'esprit par ses mystères, au cœur par ses préceptes, aux sens par ses pratiques. (Nicolas, Études philosophiques sur le christianisme.')
Et le catholicisme agit en conséquence : son culte est une série des rites expiatoires. N'avons-nous pas encore, en dehors des maisons religieuses où l'œil profane ne pénètre pas, les avents, carêmes, retraites, neuvaines, quatre-
temps, rogations, lustrations, indulgences, chapelets, et le bréviaire insipide, et l'épouvantable office des morts?
Mais, Monseigneur, vous savez tout cela mieux que moi, et vos mandements font foi que ce n'est pas vous qui laisserez périr le vieil esprit chrétien. Laissons donc la pratique de la vie dévote, et. maintenant que nous avons déterminé la raison historique et métaphysique du christianisme, voyons quel en a été l'effet sur les mœurs.
XXIII. — Je le reconnais, le zèle déployé par l'Eglise pour la réparation du péché tant actuel qu'originel était tellement dans l'esprit de l'époque, il répondait si bien à l'accablement des âmes, que l'influence du dogme parut d'abord n'avoir rien que de salutaire, et quelle ne pouvait manquer de faire illusion. Les idées changèrent comme les sentiments. On mesura la valeur de l'homme, non plus sur ses qualités sociales et positives, mais sur les rigueurs \v de sa pénitence, sur l'intensité de ses expiations. C'est ainsi qu'en jugent les Orientaux avec leurs derviches et leurs fakirs. Aux épreuves de la persécution succédèrent celles de l'érémitisme : quels prodiges de vertu que les Pacôme , les Hilarion , les Sisoès , les Paul , les Antoine , les Siméon Stylite ! Et comme pâlissaient à côté d'eux les héros antiques , les Miltiade , les Aristide , les Cimon , les Agésilas, les Socrate, les Camille, les Cincinnatus, les Fabricius, les Régulus, les Scipion! D'un commun accord la morale chrétienne fut estimée hors ligne ; sa perfection devint un article de foi, accepté sur parole et sans examen. De temps à autre l'ambition des évêques, les scandales du clergé , soulevaient l'irritation populaire , plus d'une fois l'Eglise fut traitée de prostituée de Babylone ; mais ce? reproches ne tombant que sur le personnel, le matériel, je veux dire la foi, n'était pas atteinte. La libre critique ne s'éleva guère plus haut ; c'est ainsi qu'on a vu dans ces dernières années les écoles socialistes invoquer pour leur justification, à l'exemple des Albigeois et des Vaudois, la morale de l'Evangile, accusant seulement l'Eglise de l'avoir oubliée et d'y être infidèle.
Et c'est ce qui explique comment la société chrétienne put avoir des mœurs, de même que la société païenne en avait eu ; comment jusqu'au sein de l'Eglise il se produisit
les caractères dont quelques-uns, survivant dans la mémoire des hommes à la foi qu'ils servirent, resteront grands devant la postérité.
Mais une doctrine qui viole l'humanité ne pouvait éternellement posséder l'humanité.
L'histoire des conciles n'est autre chose que celle des corruptions de l'Eglise; l'histoire des hérésies, celle des révoltes soulevées par ces corruptions. Sans cesse l'Eglise est occupée à défendre son dogme etàrétablir sa discipline, sans s'apercevoir jamais que ce qui entretient le péché, c'est la discipline; ce qui provoque l'hérésie, l'immoralité du dogme.
Dès le premier siècle , la corruption est partout : sur sept églises , l'Apocalypse en compte au plus deux de sainea.
Du deuxième au quatrième siècle, la corruption augmente encore : elle suscite les hérésies rigoristes de Mar- 3ion, de Cerdon et de Tertullien.
La persécution de Dioctétien retrempe la chrétienté dépravée : après Constantin, la dissolution devient son état îormal jusqu'à Grégoire VIL
La période des croisades, de l'an 1077 à l'an 1300, est la noms impure de l'histoire ecclésiastique. Mais la corrupîon éclate de nouveau sous Boniface VIII, et, malgré la ieforme, malgré la Révolution, elle ne se voile plus.
Grâce à l'opinion qui fait de l'Evangile le code et de Eglise l'interprète de la morale, le christianisme continue le vivre ; mais la raison des peuples se déprave , et perd usqu'au sentiment de la dignité humaine , principe de oute Justice et de toute morale.
L'un des plus récents apologistes du christianisme, I. Auguste Nicolas, fait en ces termes le parallèle de la lorale païenne et de la morale chrétienne, en ce qui touche 3s qualités de l'homme et du citoyen. On peut juger, Aaprès cet inventaire, du progrès que l'humanité doit au hristianisme.
Chez les anciens, la fierté d'àme, le courage bouillant, le ressentiment
nplacable, impiger, iracundus, inezorubilis, aceri tel est le portrait
■un héros, d'Achille. — U ambition > honorée dans la personne
Alexandre ; Y assassinat politique, dans Brutus ; le suicide, dans Ca-
)n; le patriotisme , qui sacrifiait l'humanité à la patrie; l'amour de la
204 PHILOSOPHIE POPULAME.
gloire, qui sacrifiait la patrie à l'individu ; X amitié, sentiment exclusif, quand il n'était pas criminel et monstrueux : voilà ce qui passait pour vertu chez les anciens.
Ce portrait est tracé avec une intention évidente de dénigrement, et le parti pris de faire briller le chrétien aux dépens du polythéiste. Je m'en contente cependant. Prenons l'homme de l'antiquité tel que M. Nicolas nous le présente, avec ses vertus et ses vices, et réduisons le tout a son expression la plus simple : que trouvons-nous au tond du creuset? Le latin l'a nommé : VHomme digne.
Sous le christianisme, continue M. Nicolas, nous voyons fleurir le sacrifice l'humilité, la mortification, le détachement, la résignation, le repentir, le pardon des injures, la pauvreté volontaire, la continence, V l'amer des ennemis, le zèle de la foi, la foi, l'espérance, la cnarite. — Il fut un temps, dit M. Nicolas, où toutes ces vertus, qui font le bonheur de l'humanité, n'avaient pas même un nom dans les langues.
Acceptons ce tableau, tout flatté qu'il est; prenons le
chrétien tel qu'on vient de le faire, avec son cortège de
vertus auxquelles ne se mêle pas un vice, et résumons le
tout en une simple formule : que reste-t-il? Le moyen age
a trouvé le mot : le Bon homme. y
VHomme digne, puis le Bon homme, voila en quatre mots
\/\q chemin que la religion a fait faire, en quatre mille ans
à l'humanité.
A quand I'homme juste?...
XXIV. — Que fait cependant l'Eglise? quelles pensée l'occupent au milieu de cette immoralité toujours renais santé? Avec une gravité imperturbable, l'Eglise atome soi dogme; elle l'explique, le développe, accusant 1 esprit e la chair, travaillant de son mieux à les broyer lun <* l'autre sous sa discipline. . , . .
La religion enseignant d'une part la sainteté intime inaltérable de l'Etre divin, de l'autre la corruption inne< permanente et indélébile de l'être humain, nadmettai pas plus de cesse à la perversité de celui-ci que de limite la perfection de celui-là, il s'ensuit que la vendetta exem au nom du Dieu trois fois saint pour une coulpe inenaçab doit durer autant que la vie du coupable,autant que 1 ni inanité. L'affreux talion ne s'arrête pas même a la mort,
se perpétue pour les réprouvés par l'enfer, et ne finit pour les âmes élues qu'à leur sortie du Purgatoire, à ce moment de l'existence ultramondaine où l'inviolable Majesté, enfin satisfaite, dit à l'âme purifiée : Entre dans la joie de ton souverain, Intra in gandium Domini tuL
L'état de moralité, dans ce système, n'est pas de ce monde : c'est le privilège des saints que le sang du Christ a rédimés, privilège qu'ils n'obtiennent qu'avec la béatitude. La moralité, ou la santé de l'âme, est la chose qui n'a jamais été révélée, qu'aucun œil n'a vue, aucune oreille entendue, aucune intelligence comprise; le secret dont le chrétien ne jouira que le jour où, affranchi de ce corps de boue, il contemplera son Dieu, auteur et sujet de toute morale, face à face, sicuti est, fade adfaciem.
La conclusion vient toute seule.
Puisque, en définitive, nous ne sommes moraux que dans le Paradis, la vie de l'homme sur la terre est dévouée aux y supplices , comme celle du galérien. Honte à V humanité! V telle est la devise du catholicisme, expression la plus complète de la révélation chrétienne. Le catholicisme, qui plus que les autres sectes s'est préservé des tentations libérales, aime à flétrir, à rabaisser, à couvrir d'ignominie. Il s'attaque à l'amour-propre , qu'il traite d'égoïsme ; à la dignité, qu'il nomme orgueil; aux affections naturelles, qu'il considère comme une infidélité. Ce respect des autres, conséquence du respect de soi-même, si vif chez les anciens, et dont la violation rendit si méprisables les cyniques, il en a fait un vice, sous le nom de respect humain. Il est remarquable, en effet, qu'aucune religion ne s'est trouvée en guerre avec le respect humain autant que le catholicisme. La conscience sent vaguement qu'il y a là quelque chose de faux et d'insultant, et elle proteste. Le catholicisme s'en irrite d'autant plus ; il vous met en pénitence , vous afflige , vous crucifie , vous confond , vous stigmatise , vous fleurdelisé , vous anathématise. L'âme la plus chrétienne est celle qui du cœur le plus soumis accepte la fustigation; la plus héroïque, celle qui se brise, et s'avilit, et s'anéantit davantage. Pour vous rendre parfait à son point de vue, il vous poursuit dans votre conscience qu'il conspue, vous pourchasse dans votre volonté qu'il souffleté, vous arrête dans votre pensée qui vient de
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naître et qu'il condamne. Il se plaît à la recherche de vos misères, de vos fautes secrètes, de toutes ces peccadilles qui échappent au laisser-aller de la fantaisie, à l'indulgence de la* nature et à sa promptitude, quas lmmana mmm cavit nattera; il les enfle, il les grossit, les enlumine, les envenime. Puis il exige que vous vous en accusiez, que vous en demandiez pardon , que vous vous en fassiez absoudre : c'est ce qu'il appelle vous réconcilier. Sinon, il vous confessera de force, il vous recommandera au prône, il vous affichera à la porte, il vous couvrira de votre péché comme d'un excrément. C'est ainsi du moins que les choses se passent dans ces maisons modèles, qu'on voit se relever de tous côtés, et où le christianisme est pratiqué dans sa pureté et sa plénitude. Or, tout le monde sait que la ten- - dance de l'Eglise a constamment été de soumettre les na-
V tiens au régime des couvents. Faut-il rappeler ces moyens connus de la police épiscopale, plus en faveur que jamais : excommunications, moratoires, révélations des secrets du confessionnal, pénitences canoniques, et tout ce que renferme d'épouvantements ce nom inexpiable, la Sainte-In-
</ quisition ? C'est la religion des soupçons iniques , des interprétations atroces, des diffamations anonymes, des procédures secrètes, des tribunaux masqués, des torturés souterraines, des cachots perpétuels, des inpace. Lecavaletto n'a-t-il pas été rétabli à Rome, tout récemment, par Pie IX? Il faut à l'Eglise des supplices de choix, et c'est trop peu pour elle du supplice, elle y joint la dérision. Néron se contentait d'envoyer à Thraséa l'ordre de mourir : le centurion ne mettait pas la main sur le proscrit. En 93. la Terreur se montra aussi réservée que Néron : le suicide n'étant pas dans nos mœurs, on chercha un genre de mort qui ne laissât pour ainsi dire rien à faire au bourreau. Devant le bûcher des Inquisiteurs la guillotine est trois foie sainte; et la postérité n'oubliera pas que le plus grand crime de Carrier, aux yeux des terroristes, fut d'avoir déshonoré le supplice. L'Eglise n'a pas reculé même devant l'extermination par le fer et par le feu : c'est à son esprit ch répression pénitentiaire et de sainte vengeance, plus qui sa politique, qu'il faut attribuer ses croisades contre dà populations qui n'avaient d'autre tort que de réclamer une morale, et auxquelles elle répondait par les flammes d'Alby
es massacres des Alpes et de l'Apennin, les assassinats de a Saint-Barthélémy.