XXXVI.— Résumons en quelques lignes toute cette étude
Le point de départ de la Justice est le sentiment de la dignité personnelle.
Devant le semblable ce sentiment se généralise et devient le sentiment de la dignité humaine, qu'il est de la nature de l'être raisonnable d'éprouver en la personne d'autrui, ami ou ennemi, comme dans la sienne propre.
C'est par là que la Justice se distingue de l'amour et de tous les sentiments d'affection, qu'elle est gratuite, antithèse de l'égoïsme, et qu'elle exerce sur nous une contrainte qui prime tous les autres sentiments.
C'est pour cela aussi que chez l'homme primitif, en qui la dignité est brutale et la personnalité absorbante, la Justice prend la forme d'un commandement surnaturel et s'appuie sur la religion.
Mais bientôt, sous l'influence de cet auxiliaire, la Justice se détériore ; contrairement à sa formule, elle devient aristocratique, se méconnaît dans la plèbe, et arrive dans le
christianisme jusqu'à la dégradation de rhumanité. Le respect prétendu de Dieu bannit de partout le respect de l'homme; et, le respect de l'homme anéanti, la Justice succombe, et la société avec elle.
Vient alors la Révolution, qui ouvre pour rhumanité un âge nouveau. Par elle la Justice, vaguement connue dans la période antérieure, pratiquée d^instinct, paraît dans la pureté et la plénitude de son idée.
La Justice est absolue, immuable^ non susceptible de plus ou de moins, elle est le mètre inviolable de tous les actes humains.
Supposez une société où la Justice soit primée, de si peu que ce soit, par un autre principe, la religion par exemple ; ou bien dans laquelle tels individus jouissent d'une considération, de si peu que l'on voudra supérieure à celle des autres : je dis que, la Justice étant virtuellement annulée, il est inévitable que tôt ou tard la société périsse. Si faible que soit la prééminence de la foi ou de la féodalité, le jour arrivera où le supérieur exigera le sacrifice de l'inférieur, où par conséquent l'inférieur se révoltera : telle est l'histoire de l'humanité, telle est la Révolution.
Cette évolution de l'idée juridique, dans Fesprit qui la conçoit et dans l'histoire qui la représente, est fatale. S'il existe des créatures raisonnables dans Jupiter, Vénus ou Mars, ces créatures, en vertu de l'identité de la raison, ont la même notion du droit que nous.
Et si ces mêmes créatures, avant d'arriver à la pleine et pure notion du droit, ont dû, oomme nous, par la constitution de leur intelligence, traverser une période préparatoire pendant laquelle la Justice aura été observée comme un ordre souverain, il s'ensuit encore que leur religion, subalternisant la Justice, prononçant l'indignité du sujet juridique, doit avoir subi les mêmes phases que la nôtre, et que sa dernière forme aura été le christianisme. Le christianisme, comme la Justice, est inhérent à toutes les humanités de l'univers. Soumises à la loi du progrès elles doivent, selon l'activité de leur nature, subir plus ou moins longtemps les oscillations de la foi et de la raison, de la liberté et du despotisme, obtenir leur affranchissement par la même Révolution.
La Révolution a passé sur nous comme un torrent. Son
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histoire n'est pas faite, sa profession de foi est encore à écrire ; ses amis depuis cinquante ans lui ont fait plus de mal par leur ineptie que ses adversaires. Et pourtant!, malgré l'infidélité de ses annalistes, malgré la pauvreté de son enseignement, la Révolution, par la seule vertu de son nom plus puissant que celui de Jéhovah, entraîne tout. Depuis la prise de la Bastille il ne s'est pas rencontré de pouvoir en France qui ait osé la nier en face, et se poser franchement en contre-révolution. Tous l'ont trahie cependant, même celui delà Terreur, même Robespierre, et surtout Robespierre. Devant la Révolution l'Eglise ellemême est forcée de se voiler le visage et de cacher son chagrin. Oseriez-vous , Monseigneur, vous et tout l'épiscopat français, rendre un décret d'abrogation des droits de l'homme et du citoyen? Je vous en défie.
Il est écrit : Tu ne manqueras pas au respect de ton frère, Turpitudinem fratris tui non revelabis. Là voilà, cette loi du respect, principe de toute Justice et de toute morale : vous la trouverez exprimée en vingt endroits du Pentateuque. Moïse a parlé comme l'idolâtre; le consentement de toute l'antiquité est contre vous. C'est à ce tribunal de la conscience universelle que je vous ajourne , vous et toute l'Eglise ; à ce tribunal incorruptible , dont vous ne pouvez accepter la juridiction pi la récuser, sans vous perdre.