‹ De la justice dans la râevolution et dans l'âEgliseChapitre 24 sur 47 · XXXIV. — Quelques observations sur cette définition · texte numérisé non relu

XXXIV. — Quelques observations sur cette définition

Elle est nécessaire, et sa négation implique contradiction : si la Justice n'est pas innée à l'humanité, la société humaine n'a pas de mœurs ; l'état social est un état contre nature, la civilisation une dépravation, la parole, les sciences et les arts des effets de la déraison et de l'immoralité, toutes propositions que clément le sens commun.

Elle énonce un fait, savoir : que, s'il y a aussi souvent opposition que solidarité d'intérêts entre les hommes, il y a toujours et essentiellement communauté de dignité, chose supérieure à Fintérêt.

Elle est pure de tout élément mystique ou physiologique. À la place de la religion des dieux, c'est le respect de nousmêmes; au lieu d'une affection animale, d'une sorte de magnétisme organique, le sentiment exalté, impersonnel, que nous avons de la dignité de notre espèce, dignité que nous ne séparons pas de notre liberté.

Elle est supérieure à l'intérêt. Je dois respecter et faire respecter mon prochain comme moi-même : telle est la loi de ma conscience. En considération de quoi lui clois-je ce respect ? En considération de sa force, de son talent, de sa richesse? Non, ce que donne le hasard n'est pas ce qui rend la personne humaine respectable. En considération du respect qu'il me rend à son tour? Non, la Justice suppose la réciprocité du respect, mais ne l'attend pas. Elle affirme, elle veut le respect de la dignité humaine, même chez l'ennemi, c'est ce qui fait qu'il y a un droit de la guerre; même chez l'assassin, que nous tuons comme déchu de sa qualité d'homme, c'est ce qui fait qu'il y a un droit pénal.

Ce qui fait que je respecte mon prochain, ce ne sont pas les dons de la nature ou les avantages de la fortune ; ce n'est ni son bœuf, ni son âne, ni sa servante, comme dit le Décalogue ; ce n'est pas même le salut qu'il me doit comme je lui dois le mien : c'est sa qualité d'homme.

La Justice est donc une faculté de Pâmé, la première de toutes, celle qui constitue l'être social. Mais elle est plus qu'une faculté : elle est une idée, elle indique un rapport, une équation. Comme faculté, elle est susceptible de développement ; c'est ce développement qui constitue l'éducation de l'humanité. Comme équation, elle ne présente rien d'antinomique ; elle est absolue et immuable comme toute loi, et, comme toute loi encore, hautement intelligible. C'est par elle que les faits de la vie sociale, indéterminés de leur nature et contradictoires, deviennent susceptibles de définition et d'ordre.

Il suit de là que la Justice, conçue comme rapport d'égalité en même temps que comme puissance de l'âme, ne peut pas, par la déduction de sa notion, aboutir à la subversion d'elle-même, ainsi qu'il est arrivé à la morale toutes les fois qu'on a entrepris de l'établir sur la religion, et ce qui ne manquerait pas d'arriver encore si, comme on en a accusé la Révolution, la substitution des Droits de V homme au respect d'en haut devait avoir pour résultat de faire de l'homme un autolâtre, c'est à dire un Dieu.

La Justice, en effet, implique au moins deux termes, deux personnes unies par le respect commun de leur nature, diverses et rivales pour tout le reste. Qu'il me prenne fantaisie de m'aclorer : au nom de la Justice je dois l'adoration à tous les hommes. Voilà donc autant de dieux que d'adorateurs; ce qui met la religion à néant, puisque si la dette est égale à la créance, le résultat est zéro. Mais ce n'est pas tout : l'homme est un être perfectible, ce qui équivaut à dire toujours imparfait. D'où il suit que mon respect ne peut jamais aller jusqu'à l'adoration ; qu'ainsi nous sommes forcément retenus dans la Justice , dont l'exacte définition et la pleine observance mettent un abîme entre la condition ancienne de l'humanité et la nouvelle.

XXXV. — Cette définition de la Justice est confirmée par toutes les définitions antérieures, incomplètes et partielles si on les examine séparément, mais reproduisant dans leur ensemble tous les caractères de celle que nous proposons.

Moïse résume sa loi : Tu aimeras le Seigneur ion Dieu de tout ion

cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces, et ton prochain comme toi-même. Au livre de Tobie on lit le fameux précepte : Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu'ils te fassent; d'où l'on peut inférer que ce précepte faisait partie de la loi, et en exprimait l'esprit.

Moi et le prochain, voilà bien le3 deux termes de l'équation ; aimer, voilà la réalité animique. Mais ce n'est que de l'amour, et l'amour ne se commande pas. Comment faire? A l'amour du prochain Moïse donne pour motif l'amour du Seigneur : ce qui détruit la réalité du droit et fonde la Justice sur le vide.

Le Christ a suivi Moïse : comme lui, il pose en première ligne le précepte de l'amour de Dieu, d'où il déduit l'amour du prochain. Mais tandis que Moïse, législateur et juge, part de l'amour pour arriver à la Justice, commande ce qui lui paraît être le plus pour s'assurer ce qu'il considère comme le moins, Jésus, messager d'amour, tendant à remplacer la législation par le sentiment, s'en tient à l'amour, et laisse la Justice à la Synagogue et à César. Ce sera la mort de son Eglise. Dans l'esprit de l'Evangile, en effet, la charité, la fraternité, la communauté est l'idéal ; la Justice, un état d'imperfection.

Suivant les Pythagoriciens, la Justice est la réciprocité ou talion. Sur quoi Aristote observe que, dans la pratique, la réciprocité n'est pas toujours juste ; ce qui est vrai en certains cas, par exemple, dans la vengeance, où l'on rend injure pour injure, oculum pro oculo, dentem pro dente. Un autre défaut de la définition pythagoricienne est de s'arrêter à l'idée, et de ne pas arriver à la puissance, comme avait fait Moïse.

Aristote dit à son tour : La Justice est cette qualité morale qui porte les hommes à faire des choses justes.,. Le juste est ce qui est conforme à la loi et à l'égalité.

La définition d' Aristote fait reparaître l'élément psychologique, omis par l'école de Pythagore. Mais le Péripatétique va de tautologie en tautologie quand, après avoir dit que la Justice est une disposition de la volonté à faire ce qui est juste, il définit le juste ce qui est conforme a la loi et à Yégalité. Pour comble d'obscurité, il remarque que l'égalité, dans la pratique n'est pas elle-même toujours juste, non plus que la réciprocité ; qu'il serait plus exact de dire la proportion. Par où l'on voit qu'Aristote n'était point arrivé à cette conception supérieure du droit dans laquelle l'égalité, la réciprocité et la proportionnalité deviennent termes identiques. Quant à l'efficacité de la Justice, il n'y compte aucunement. Il dit en propres termes que la multitude ne s'abstient du mal que par la terreur ; que la science ne peut rien sur elle, et que le tout dépend, en dernière analyse, d'une influence divine, sans laquelle l'éducation et la raison sont impuissantes. {Morale à Nicomaque, traduction de Barthélémy Saint-Hilaire.)

Nous avons vu la définition romaine, d'après Ulpien : Justitia est constans ac perpétua voluntas suum cuique tribuere.

Elle généralise en deux mots, suum cuique, ce que la définition d'Aristote laissait dans le vague relativement au rapport juridique, tantôt égalitaire ou réciproque, et tantôt proportionnel. En complétant la définition d'Ulpien par celle de Cicéron, Justitia est animi habitus, communi utilitate comparatdi suam cuique tiibuens dignitatem, on voit que par les mots suum cuique ', il faut entendre la dignité personnelle, jus ou dignitas.

Mais d'où vient cette volonté ? Est-elle de l'essence de l'âme, déterminée à priori ou par des considérations extérieures ? Cicéron dit bien que la Justice, en accordant à chacun sa dignité, réserve l'utilité commune. D'où il résulte que le devoir du citoyen se divise en deux, le soin de la dignité d'autrui, le soin de la chose publique. Lequel passe en première ligne? Cicéron ne s'explique pas : mais la religion romaine, non moins que l'esprit du patriciat, prouvent de reste que le sentiment de la dignité chez le Romain n'allait pas au delà de sa propre personne,; que sa Justice était, si j'ose ainsi dire, incluse à son égoïsms, et n'atteignait le prochain que par des motifs d'intérêt ou de religion, qui n'avaient au fond rien d'impératif pour la volonté et rendaient la Justice boiteuse et précaire.

Plus naïf que le Romain, le Barbare définit le droit la raison du plus fort. Regardez-y de près : cette définition brutale, dont Lafontaine nous a dès l'enfance appris à rire, n'est autre au fond que celle du prêteur : Suum cuique. C'est l'affirmation de la prérogative personnelle, jus,9 manifestée par la force.

A la raison du plus fort s'oppose la raison du plus habile, Ulysse balance Ajax : Fortisque viri tulit arma disertus. C'est toujours l'affirmation de la dignité personnelle, manifestée par une faculté, l'intelligence. Ces définitions ont cela de vrai, qu'elles placent énergiquement le siège de la Justice et du droit dans la personne humaine; elles marquent le point de départ de la science : elles font le premier pas, et s'arrêtent aussitôt.

Spinoza : Le Droit est la puissance que nous avons sur la nature, et qui est limité arbitrairement par l'État. — C'est fort au dessous de la définition barbare : Le Droit, c'est la force.

Hobbes et Bentham : Le droit est Yintêrét (jus) que nous avons à une chose. — Eort bien; mais qui nous garantit la satisfaction de cet intérêt? Nous sommes intéressés à beaucoup de choses pour lesquelles le sentiment général nous déclare cependant sans droit : d'où vient cela? Ne serait-ce pas que le Droit implique quelque autre chose qui ne se trouve pas dans l'intérêt ? Cette définition, qui a fait fortune en Angleterre, ruine la Justice, et ne laisse à sa place que le calcul et la licence.

Geotius : Le Droit est la faculté de faire tout ce qui ^c rend pas impossible l'état social. — C'est en effet un principe de législation, que tout ce qui n'est pas défendu par la loi est permis; c'en est un autre que la Justice, si parfois elle froisse l'intérêt particulier, sert toujours

l'intérêt général, commuai utilitale comparatdi dit Cicéron. Mais jamais législateur n'a prétendu que ce fut là toute la Justice. La définition de Grotius, purement négative, revient à celle de Spinoza : elle n'est pas même au niveau de celle des barbares.

Bayle, à l'exemple d'Ulpien, fait de la Justice un sens propre à l'âme humaine, et soutient en conséquence qu'une société d'athées pourrait exister aussi bien et mieux qu'une société de fanatiques. Par là Bayle sépare l'élément moral de l'élément religieux ; mais il ne creuse pas sa pensée et passe outre.

La philosophie du dix-huitième siècle a suivi Bayle : elle cherche le principe de la morale, la raison du droit et du devoir, dans la nature humaine, et indépendamment de la sanction divine. Elle est sur le chemin de la vérité, dont le temps seul pouvait amener la complète intelligence.

Gassendi, de même qu'Epicure, Hobbes, Bentham et autres, ramène la Justice à l'égoïsme; Mandeville, Helvétius, Saint-Lambert, toute l'école sensualiste se jette dans cette voie. Conséquence fatale où devait aboutir la définition individualiste du préteur : Suum cuique.

Wole, cité par M. llenouvier : Agis toujours de telle sorte que ion action puisse être regardée comme comprise dans la série des choses naturelles ordonnées par Dieu, et travaille à faire entrer toi-même et autrui dans ces lois. — Cette maxime est précieuse en ce qu'elle indique d'une part que la Justice doit avoir un caractère, non point égoïste, mais social ; de l'autre, en ce qu'elle pose le principe de la justification spontanée et du progrès. Elle pèche en ce qu'elle fait reparaître dans la Justice la notion de Dieu, qui en détruit la réalité.

Bergier. Sa définition est celle de l'Eglise, irréprochable au point de vue religieux : Le Droit est ce que tout homme peut faire ou exiger des autres en vertu d'une loi. S'il n'y avait point de loi, il n'y aurait pas de Droit. Or, c'est la loi divine qui est le fondement, la règle et la mesure de mon droit.

La définition de M. Blot-Lequesne rentre dans la précédente : La Justice est antérieure et supérieure à la race humaine ; c'est la raison ie Dieu.

Kant s'efforce de construire la morale, comme la géométrie et la logique, sur une conception à priori en dehors de tout empirisme, et ne éussit pas. Son principe fondamental, le commandement absolu, ou impératif catégorique, de la Justice, est un fait d'expérience, dont sa métaphysique et impuissante à donner l'interprétation. Le Droit, ditil, est l'accord de ma liberté avec la liberté de tous. De là sa maxime, mitée de Wolf : Agis en toute chose de manière que ton action puisse 'Ire pi ise pour règle générale. Le moindre défaut de ces propositions îst, au lieu de définir la Justice, d'en poser le problème. Comment: obtenir cet accord des libertés ? En vertu de quel principe? D'où puise savoir que mon action peut ou non servir de règle générale? Et que-

m'importe qu'elle en serve ? que me fait cette abstraction ? Aussi Kant, prenant Dieu pour contre-fort de la Justice, par là même anéantit la Justice, et livre son système.

Krause et autres : Le Droit est \a, faculté d'exiger tout ce qui est nécessaire à l'accomplissement de ma destinée. — A merveille ! voilà une définition qui pose nettement la prérogative individuelle, \qjus de l'homme et du citoyen. Il n'y manque qu'une chose, c'est de savoir si à la faculté d 'exiger , que me décerne Krause, répond chez mes semblables une disposition à obéir. Un autre défaut, non moins capital, existe dans cette définition : elle ne tient pas compte de la prérogative sociale, commwii ttlilitate comparatâ, qui dans certains cas exige le sacrifice de la personnalité, C'est du pur égoïsme.

Hegel distingue entre le droit de nature et le droit social. Le droit de nature est le droit de la force ; le droit social est le sacrifice de ce qu'il y a d'arbitraire et de violent dans le droit naturel ; c'est la réalisation de la liberté, l'harmonie de l'intérêt privé avec l'intérêt général. Nous verrons d'ailleurs que la liberté, suivant Hegel comme suivant Spinoza, est zéro. Il reste donc que, le droit de nature étant la force, et l'homme ne pouvant pas vivre à l'état de nature, la force doit passer à la collectivité, ce qui fait, de la Justice ainsi que de la liberté, une délégation. Conclusion impie contre laquelle protestent, dans toutes les consciences, la liberté et la Justice.

Lerminier : La première notion du Droit se produit sous une forme négative et restrictive. L'homme rencontre des êtres qui lui ressemblent. Alors il conçoit qu'il a le devoir de respecter ceux qu'il appelle ses semblables, et qu'il a le droit d'en être respecté lui-même; qu'entre lui et eux il y a identité, et partant équation de droits et de devoirs. C'est pour l'homme la reconnaissance obligatoire, mais inactive, de sa propre liberté et de celle des autres. {Philosophie du Droit.)

Cette définition du Droit est certainement une des meilleures. Le principe d'identité, source du respect, y est nettement posé, et toul mysticisme, éliminé. Malheureusement, ce respect, comme le dit Ler« minier, est purement négatif zt inactif: c'est de l'étonnement, c'esl tout ce qu'on voudra ; ce n'est pas 1'efiet d'une faculté positive, éner gique, hors de laquelle point de Justice, point de salut. Laisse-moi, ei je te laisserai : voilà ce qu'est le Droit posé par Lerminier. C'est 1< contraire de ce qu'Ajax dit à Ulysse dans Homère : Enlève-moi, 01 que je t'enlève ! qui exprime si bien le droit de la force.

Pour suppléer à cette inactivité du Droit, Lerminier fait interveni un nouveau principe, le principe de sociabilité, qui rapproche le hommes et les fait passer de l'inertie juridique à la solidarité politiqu et sociale. C'est retomber, par la traverse des affections animales, inle rieures à la Justice, dans l'inconvénient du transcendantalisme. L sociabilité de l'homme reçoit de la Justice sa forme et sou caractère comment pourrait- elfe la créer? Et si elle ne la crée pas, comment cett

Justice inerte, même soutenue de l'intérêt général, pourrait-elle tenir contre les réclamations de l'égoïsmc? Si la Justice n'existe pas tout entière, à priori, dans le cœur de l'homme, elle n'est rien : ni la religion, ni la société, ni l'État ne lui sauraient donner l'énergie, et nous tombons en défaillance.

Jules Simon : Le Droit est la faculté de faire ce que prescrit le Devoir ; ou plus simplement, le Droit c'est le Devoir. — Et qu'est-ce que le Devoir? — La volonté de Dieu en toutes choses, répond M. Jules Simon. On n'est pas plus orthodoxe. Au reste, il est juste de dire que M. Simon a parfaitement compris que son système détruit la Justice. La Justice pour lui n'existe pas : c'est un sentiment complexe, amour de Dieu, amour du prochain, amour de soi-même, que soutient l'espérance théologale des récompenses éternelles.

Oudot : Après avoir défini le Droit Direction de la Liberté par V intelligence; puis l'avoir subordonné au Devoir, qu'il définit à son tour : Idée de la direction à donner à la Liberté afin d'arriver à un but dont la perspective lui est montrée comme cause impulsive ou finale^ M. Oudot complète sa théorie en définissant la Justice : Accord de V amour de Dieu et du prochain avec une certaine défiance de V amour de soi-même. Il est assez difficile de se retrouver dans toutes ces directions, ces accords et ces défiances. Mais il clair que pour M. Oudot, comme pour M. Jules Simon, Droit et Devoir se confondent avec les idées de besoin, d'instinct, de subordination, c'est à dire n'ont pas de réalité propre et sut generis ; que la Justice se confond à son tour avec les affections ordinaires de l'âme, bienveillance, sympathie, amour, sociabilité, qui nous sont communes avec les bêtes; qu'elle n'a pas plus de réalité propre que le Droit; qu'enfin ce Droit, ce Devoir, cette Justice étant subordonnés à une sanction surhumaine, qui seule fait de nos besoins, instincts et amours, en certains cas, une chose commandée, et par là nous suggère l'idée de la Justice et du Droit, on peut tenir cette idée, en dehors de la théologie, pour un préjugé de l'entendement, une présomption de l'orgueil et une injure à la Divinité. Théorie de la chute : produit le plus clair de l'école Normale et de l'école de Droit. Qu'on dise après cela que nous sommes en progrès!

E. de Girardin : 11 n'y a qu'un seul Droit au monde, le Droit du plus fort. Le Droit, c'est donc la force. Or, la force est de deux espèces : la force matérielle et la force intellectuelle. La force matérielle, voilà le droit barbare ; la force intellectuelle, voilà le droit civilisé. CMngez donc, transformez la force matérielle en force intellectuelle, et vous arriverez à cette formule supérieure : Raisonner, c'est le Droit.

Là-dessus M . de Girardin rompt des lances pour prouver l'excellence du régime du raisonnement sur celui de la force. Ce qui en ressort de plui clair est que M. de Girardin proteste contre le droit du plus fort; qu'il le trouve détestable, inique ; qu'il a en horreur les héros et les bri-

gands, et qn'au lieu de combattre il demande à parlementer. Certes M. de Girardin a raison de se fier à son esprit plus qu'à ses muscles ; mais si je suis le plus fort, pourquoi veut-il que je l'écoute?... Tout ce qu'il peut dire à ce sujet suppose un principe nouveau, autre que la force matérielle et la force intellectuelle, en vertu duquel il me rappelle de la lutte à la raisou. Ce principe, il l'entrevoit et le nomme : Le Droit, dit-il, est Y inviolabilité humaine. Mais à l'instant il se rétracte, il nie la Justice obligatoire, qui n'est autre que le sentiment de cette inviolabilité ; il n'admet, quant à lui, que la Justice réciproque, Réciprocité, réciprocité, voilà ce qu'il lui faut. Mais la réciprocité, principe théorique des opérations de crédit et d'assurances, n'est toujours qu'un rapport, une formule, une abstraction, qui n'implique nullement en elle-même que la volonté doive s'y soumettre. La réciprocité, en un mot, bien qu'elle soit la forme de la Justice, n'en est pas l'énergie. Elle manque de réalité.

M. de Lourdoueix, adversaire de M. de Girardin, donne à son tour la définition suivante : Le Droit est la ligne la plus courte qui va de la raison de Dieu à la raison de V homme. Formule imitée de Cicéron : La première loi est la droite raison de Dieu, Ce qui se réduit à dire, en écartant l'image de la ligne droite et la mention de l'Être suprême, que le Droit est la droite raison, ou, en autres termes, que raisonner c'est le Droit, comme l'avait avancé M. de Girardin. Mais il était écrit, dans la raison divine sans doute, que ces deux messieurs, bataillant devant le public, ne pouvaient ni ne devaient s'entendre.

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