‹ De la justice dans la râevolution et dans l'âEgliseChapitre 29 sur 47 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Pratique de l'Église depuis son origine jusque la Révolution»

XI. — Si le lecteur a suivi avec quelque attention l'analyse qui précède, il sait à quoi s'en tenir sur le système économique de l'Eglise, il en possède la clef.

Par une contradiction qui lui est propre et qui résulte directement de son dogme, l'Eglise, en ce qui touche l'organisation du travail et de la propriété, est tout à la fois communiste et féodale.

Elle est communiste, en ce qu'elle considère la communauté pure, sans distinction de tien ni de mien, comme l'idéal de l'association humaine; cet idéal, selon elle, aurait été réalisé dans le Paradis terrestre, et elle espère, avec la grâce de Jésus-Christ, le réaliser encore par ses établissements cénobitiques.

L'Eglise est féodale, en vertu du péché originel qui a détruit la loi de charité, et créé à tout jamais l'inégalité parmi les hommes. Or, comme cette inégalité est invincible, que d'autre part tous ne peuvent entrer dans les communautés religieuses, l'Eglise a jugé que le plus convenable était de réglementer l'inégalité en lui donnant une forme hiérarchique, et l'adoucissant soit par le contre-poids de ces communautés, soit par des institutions de bienfaisance. Dans ce plan, les intérêts de la noblesse sont solidaires de ceux de l'Eglise ; il s'entre-soutiennent, en même temps qu'ils contiennent la plèbe. L'histoire prouve que la noblesse et le clergé sont restés ordinairement unis et qu'ils ont eu moins à se plaindre l'un de l'autre que de la monarchie, qui toujours tend à l'absolutisme, et n'est donnée que comme sommet de la féodalité dans la pensée chrétienne.

Suivons maintenant l'histoire de l'Eglise.

XII. — Après la mort de Jésus, les premiers qui avaient reçu la parole s'arrangent pour vivre en frères et mener la

parfaite. Ils mettent leur avoir en commun, et organi-

?58 Philosophie populaike.

sent les agapes. On a débité force niaiseries sur ces communautés clu premier et du second siècle, dont le succès fut aussi peu brillant que celui de nos modernes communistes. Autant l'Eglise aime à rappeler aujourd'hui ces repas d'amour pour l'édification du bon peuple, autant elle mit jadis d'empressement et de persévérance à les abolir. Les gens comme il faut, parmi lesquels en première ligne les évêques, goûtaient peu cette promiscuité. On saisit l'occasion de quelques scandales pour supprimer les agapes, ce dont je loue l'épiscopat, mais sans les remplacer par rien qui répondît aux espérances messianiques, ce dont je me plaindrais, si l'absence de toute idée économique ne servait ici d'excuse. Le droit romain de propriété, apanage du patriciat, cause première de la corruption païenne et contre lequel s'était levé l'Evangile, rentra donc triomphant dans la chrétienté : nous avons sous les yeux un exemple de ce revirement dans l'école saint-simonienne, qui en 1831 attaquait la propriété, et en 1848 se prononçait contre le socialisme.

A partir de ce moment, un double courant se manifeste dans l'Eglise : le courant démocratique ou communiste, et le courant épiscopal, féodal et propriétaire. Ce n'est pas à dire que le peuple, poussé par le paupérisme, fût pour cela toujours ennemi de la propriété, adorateur des couvents et des immunités ecclésiastiques, et que les évêques d'autre part proscrivissent toute communauté. Il en fut des représentants naturels de ces deux principes, la propriété et la communauté, comme plus tard des gibelins et des guelfes : chaque parti prit fréquemment les maximes de l'autre, au gré des passions du moment et des contradiction de l'histoire, et l'on vit la plèbe, comme la noblesse et les rois, envier les biens de l'Eglise, demander la suppression delà dîme et des couvents, pendant que l'épiscopat multipliait autour de lui les communautés religieuses otles prenait sous sa protection.

tes gnostiques millénaires comptaient sur un retour prochain du Christ pour avoir leur part des jouissances temporelles; ils repoussaient la pauvreté, la jugeant immorale, inconciliable avec la promesse messianique et furent toujours en rébellion contre les évêques, dépositaires des trésors de l'Eglise» des aumônes des fidèles, et dont on

accusa de bonne heure l'insolence et le luxe. Je ne sais quel empereur disait que s'il n'était césar, il voudrait être evêque chrétien. Les gnostiques devinrent dangereux, d'abord par l'insoluble problème qu'ils posaient à l'Eglise, le problème de l'extinction du paupérisme, puis par le reproche de spoliation qu'ils donnaient lieu aux païens de faire planer sur tous les chrétiens. L'Eglise condamna les gnostiques comme impurs, entendant mal le sens de l'Evangile, et faussant la tradition. L'orthodoxie les a accusés de toutes les turpitudes dont le paganisme l'accusait elle-même : soit, je veux que l'accusation n'ait pas été tout à fait sans fondement. Mais ces hérétiques étaient fondés aussi à demander si le Christ, venu pour perfectionner la loi, n'avait entendu perfectionner que la loi quiritaire, le privilège des riches, et s'il n'avait apporté aux pauvres que des paroles?

Les circoncellions et les donatistes protestent à leur tour contre la misère; plus que les gnostiques, il accusent la mystification de l'Evangile et la trahison des évêques, gorgés, disaient-ils, du bien des pauvres. On devine que le clergé, par les mains duquel passaient tant de richesses, en retenait une bonne part. Qui le croirait? Les circoncellions sont dénoncés comme partageux et anarchistes à Constantin, qui les extermine. Sans doute, je veux le croire, ces malheureux prenaient de travers la parole du Messie, dont l'empire n'est pas de ce bas monde. Mais pourquoi ne les avoir pas prévenus, dès le commencement, que la loi des XII tables faisait partie du Nouveau-Testament, qu'Àppius Clodius avait été un précurseur du t, aussi bien que Moïse, Elie et Jean-Baptiste; que Papinien, Ulpien, Modestin, tous les membres du conseil d'Etat de Septime Sévère, le rude persécuteur, devaient être considérés comme des Pères de l'Eglise, ni plus ni moins que Tertullien et Origène ?

XIII. — L'histoire de l'Eglise, d'un bout à l'autre, est remplie du cri des populations contre la misère. La discipline inventée par l'Eglise ne fut jamais acceptée comme chrétienne, bien qu'elle fût l'expression la plus pure de la ■i du Christ. Malgré le péché originel, et la Providence, et la Charité, et l'Autorité, et la Grâce, et l'immor-

talité bienheureuse, on ne pouvait s'accoutumer à un régime qui ne professait la miséricorde que pour mieux cimenter l'égoïsme; qui, après avoir affranchi les esclaves au nom de la rédemption, rendait pire qu'auparavant la condition du colon et du mercenaire ; qui, en organisant la bienfaisance, n'aboutissait qu'à engraisser le clergé; qui, enfin, après avoir proclamé la vie commune comme la vie parfaite, la réservait à quelques groupes d'élus, terreur des familles dont ils accaparaient les héritages, vers rongeurs de la société à laquelle ils ne rendaient rien. Rien d'aussi outrageux ne s'était vu, ni avant Jésus-Christ, alors que le monde était livré au démon ; ni depuis Jésus- Christ, sous le règne des persécuteurs.

Que fut, au moyen âge, l'hérésie des Albigeois, et plus tard de toutes ces multitudes, dirai-je fanatiques ou faméliques? qui remplirent la France, l'Italie, la Bohême? Une protestation contre le régime clérico-féodal. — Cela n'est pas dans l'Evangile ! s'écriaient-elles ; cela ne peut pas y être. Il doit y avoir, pour les chrétiens, une autre existence. — Qui prit alors la défense du privilège menacé? Qui prêcha la croisade? Qui lança l'excommunication? Qui alluma le bûcher? l'Eglise, solidaire et participante de la féodalité; l'Eglise, qui, outre les biens de ces communautés, possédait des propriétés épiscopales, curiales, canoniales ; l'Eglise, pour qui le principe de l'inégalité des fortunes était devenu article de foi; l'Eglise enfin, qui, à défaut d'un droit économique positif, avait dû se faire des institutions du péché une discipline, et qui se trouvait alors dans la nécessité de couvrir de son autorité ces institutions, malgré leur impure origine, et de les défendre avec le même zèle qu'elle défendait la Trinité, la présence réelle et les saintes images. Les hérétiques brûlés, les inquisiteurs ne se firent faute de confisquer leurs biens : toujours, dans l'Eglise, la spoliation a suivi le supplice. Autant il en devait arriver, sous Luther, aux paysans de la Westphalie et du Rhin, afin qu'il fût démontré, par l'exemple des réformés comme par celui des orthodoxes, que la dépravation de la Justice, et la misère qui en est la suite, n'est pas le fait du sacerdoce; elle est le fait de la religion.

C'est ainsi qu'à toutes les époques le Testament du Christ s'est résolu en un pacte frustratoire pour les populations

souffreteuses, qui dans leur naïveté sommaient le Christ, en la personne de l'Eglise, de tenir ses promesses.

Jusqu'ici cependant nous n'avons guère à reprocher à l'Eglise que ses illusions mystiques, son ignorance des lois de l'économie, tout au plus l'égoïsme sensuel et l'inertie de ses ministres, vivant grassement de l'autel, pendant que les clients de l'autel meurent de faim. Nous allons la voir entreprendre pour tout de bon de désorganiser la société par la dépossession générale.

XIV. — Les communautés primitives et les agapes n'ayant donc pas obtenu le succès qu'on avait espéré, la rie parfaite, cette vie de contemplation et d'idéal à laquelle tendaient les chrétiens, chercha à s'établir dans un autre milieu. Comme on la jugeait incompatible avec les occupations du siècle, on se réfugia dans la solitude : la persécution prolongée de Dioclétien détermina ce mouvement. Paul, Antoine, Hilarion, remplirent les déserts de la Thébaïde du bruit de leur sainteté et de leurs miracles. De nombreux imitateurs se joignirent à eux ; Pacôme, le premier qui donna à ses disciples un règlement, réunit sous sa direction jusqu'à cinq mille moines. Le quatrième siècle fut l'âge d'or du monachisme. Les histoires qu'en répandirent Athanase, Rufin, Jérôme, Théodore, et tous les pèlerins qui les visitèrent, enflammèrent l'Occident d'une religieuse émulation. Des groupes de cénobites commencèrent à se former sur le modèle de ceux d'Egypte : Martin, (huis les Gaules ; Cassien, à Marseille ; Honorât, à Lérins, en furent les principaux initiateurs. Cassiodore, Colomban, Benoît Biscop, suivirent de près. Le plus célèbre de tous fut Benoît, fondateur du Mont-Cassin, véritable père du système conventuel, qui faillit engloutir la chrétienté.

En principe, le but de la vie parfaite était de jouir de Dieu, Pour arriver à ce but, le moyen était de vivre seul, c'est à dire dégagé de toute affection, de tout attachement, de tout intérêt, de toute affaire. Pour conquérir la solitude, il faut se contenter de peu et se suffire à soi-même : chose facile dans laThébaïde, où la chaleur du climat et la sobriété qu'il impose rendaient ces conditions aisées à remplir. Dans la haute Egypte, la plus grande partie de la

journée était employé par les solitaires à la contemplation et à la prière; ils s'adonnaient peu au travail, le subissant comme instrument de discipline, plutôt que comme moyen de subsistance.

Mais sous le climat d'Europe, dans les forêts et les montagnes clu nord, la vie érémitique devenait bien autrement pénible que dans les oasis de l'Arabie et de la Thébaïde. En 480, lorsque naquit Benoît, le monachisme, embrassé clans un moment d'exaltation fanatique, était en pleine décadence, à la veille de périr, moins encore par le défaut de règle que par le manque de ressources. D'effroyables excès se commettaient dans cette tourbe d'hallucinés et de vagabonds, simulant de leur mieux la vie romanesque du désert, et qui tous aspiraient à la prophétie et au miracle. En 520, Benoît, déjà célèbre, à qui une longue pratique de la vie contemplative en avait appris les abus et les ressources, commença cette grande réforme, qui n'était autre chose que l'application décisive aux races d'Europe des principes de la vie parfaite et de la discipline chrétienne.

Ces principes se réduisent à quatre principaux : l'obligation du travail, la renonciation à toute propriété, la méditation ou la vie intérieure, voilà pour le moine; l'agrandissement indéfini du domaine conventuel, voilà pour l'Eglise.

La règle du Mont-Cassin , rapidement propagée par toute l'Europe , constituait ainsi un genre de vie à part également en dehors du clergé ordinaire ou séculier et de la société laïque, laquelle, suivant Benoît, n'avait de chrétien que le baptême et la participation aux mystères. Ce régime aussi rapproché que possible de la vie des bienheureux, qui n'ont plus besoin de travailler, de prier, de lire, de posséder aucune chose, puisqu'ils possèdent Dieu, réalisait l'idéal clu christianisme, qui régnerait sans partage le jour où toute propriété serait entrée dans le système, où toute volonté serait soumise à ses lois.

Voici comment le fondateur procédait à cette grande œuvre. Le premier et le principal moyen d'accaparement consistait dans les donations que les familles manquaient rarement de faire à ceux de leurs membres qui embrassaient la vie cénobitique. Après avoir condamné la pro-

iriéte, comme chose détestable, diabolique, digne du feu, >enoît continue :

Si le néophyte a quelques biens, il les distribuera aux pauvres avant e faire profession, ou il les donnera au monastère par une donation olenneUe, Bans se réserver rien du tout, sachant que depuis ce jour il ,'a pas même la disposition libre de son propre corps. C'est pourquoi, es l'heure môme, il sera dépouillé de ses habits qu'il avait sur lui, et era revêtu des habits du monastère. Cependant on serrera dans le estiairc les habits qu'on lui a ôtés, pour y être gardés avec soin, .fin que, s'il arrivait que par la suggestion du diable il voulût sortir du Qonastère (ce que Dieu ne veuille permettre), on le dépouille des hauts du monastère, et que, lui ayant rendu les siens, on le chasse. Touefois, on ne lui rendra point m promesse, que l'abbé aura retirée de lessus l'autel, mais elle sera gardée au monastère.

Il est évident que l'alternative présentée au néophyte, le distribuer ses biens aux pauvres ou de les donner au nonastère, n'est Là que pour les convenances. Quel néo- }hyte, plein du zèle de la maison de Dieu, entrant chez le si saints personnages, et ayant du bien, eût voulu vivre i leurs dépens? Est-ce que d'ailleurs ce bien donné au nonastère, qui recevait les pauvres aussi bien que les ri- :hcs, n'appartenait pas toujours aux pauvres?

Mais V avare Achéron ne lâche point sa proie. Que le zèle lu cénobite vienne à se refroidir, il peut se retirer quand il voudra; il est libre, le monastère ne le retient pas. On lui rendra ses habits de laïque, mais, admirez ceci, vous tous jui avez une notion du juste et de l'injuste, on ne lui eirndba pas sa peomesse ! Le monastère garde le bien, 3ien dont la donation ne profiterapas au salutde l'apostat: a promesse est retirée de dessus l'autel ; mais bien qui profitera au monastère , qui en garde le titre dans ses archives.

Cela ne vous semble-t-il pas, Monseigneur, friser de près L'escroquerie? Et si la morale était de quelque chose dans l'Eglise, trouvez-vous que le bienheureux et béni Benoît ne mériterait pas, pour cette édifiante stipulation, d'être damné à tous diables?

Citons encore : je ne sais rien de plus utile à la science que cette discipline des hommes de Dieu.

S'il se rencontre quelque personne noble qui offre son fils à Dieu

dans le monastère, et que l'enfant soit fort petit, le père et la mère feront par écrit la demande d'être reçu dans le monastère, et, outre l'offrande, ils envelopperont cette demande et la main de l'enfant dans la nappe de l'autel, et l'offriront en cette manière. Quant aux biens qui peuvent appartenir à cet enfant, ils promettront avec serment dans cet écrit qu'ils ne lui en donneront jamais rien, ni par eux-mêmes, ni par aucune personne interposée, ni en quelque manière que ce puisse être, et qu'ils ne lui donneront ni occasion ni moyens de posséder aucuns biens. Que s'ils ne veulent pas cela et qu'ils désirent faire quelque aumône au monastère par reconnaissance, qu'ils en fassent une donation au monastère, en se réservant , s'ils veulent, l'usufruit durant leur vie. Enfin que l'on établisse et que l'on assure tellement toutes choses, qu'il ne reste à l'enfant aucun sujet de doute ou de soupçon qui lui puisse être un piège pour le perdre, ce qu'à Dieu ne plaise ? comme nous l'avons connu par expérience. Ceux qui ont peu de biens feront comme les riches , mais ceux qui n'ont rien du tout feront simplement leur promesse par écrit et leur offrande, et présenteront leur fils en présence de témoins.

Se peut-il de ruse plus grossière et en même temps plus infernale? Les enfants seront reçus à faire profession sur la présentation des parents, mais à condition que ceux-ci jureront de les déshériter. Déshériter mon enfant parce que je désire le vouer au service de Dieu! Quelle barbarie! quel sacrifice à exiger du cœur d'un père!... Oui, répond le législateur du monachisme ; point de milieu entre la religion et la propriété. Si cependant, ajoute-t-il, en considération de ce cher enfant, vous voulez avantager de quel» c^ue chose la communauté, vous pouvez faire une donation au monastère. Mais il faut assurer si bien les choses, qu'il ne reste à l'enfant, devenu homme, ni doute ni soupçon qu'il possède rien !

Voilà pourtant ce qui valut à ce fameux Benoît de Nursie les honneurs de la canonisation, et à sa règle un succès fou. Son ordre se multipliant sous mille formes, absorbant tous les autres, remplit bientôt l'Europe. Dans les villes et les campagnes les congrégations se dénombrent par centaines, les monastères par milliers, les religieux des deux sexes par millions. Au douzième siècle, la seule congrégation de Cluny comptait dix mille moines ; celle des Camaldules, trois mille ; celle de Fontevrault, trente monastères.

Dès le onzième siècle, l'ordre est devenu si puissant, ses .revenus sont si bien assurés, que les bons religieux son-

gcnt à s'élever d'un degré dans la vie parfaite, en se déchargeant du travail des mains, occupation grossière, pleine de distractions, indigne d'un véritable ascète. C'est alors que Jean Gualbert, fondateur de Vallombreuse, institue les Frères lais ou laïques, chargés de la grosse besogne. A partir de ce moment, les pieux cénobites renoncent à la pioche ; ils se livrent à la copie des manuscrits et à d'autres menues fonctions littéraires; ils finiront par ne rien faire et s'engraisser, comme dit Boileau, d'une longue et sainte oisiveté.

Mais le temps est encore loin. En 1221, un siècle environ après l'importante modification introduite par Jean Gualbert, François d'Assise,, dont les merveilles devaient éclipser celles du prophète Élie, mit la dernière main à l'œuvre en instituant, sous le nom de Frères mineurs, une congrégation nouvelle, composée d'hommes et de femmes mariés. Les constitutions de ces couples-moines furent approuvées soixante-huit ans après par le pape Nicolas IV : c'est ce qu'on nomma Tiers-ordre de Saint-François.

Maintenant l'Eglise peut se recruter par elle-même ; la chrétienté est au complet. Le peuple donna à ces franciscains laïques et mariés les noms de petits frères, fratricelles, frérots, béguins ou ieggards, picards et turlupins. Au quinzième siècle, François dePaule enchérit encore sur François d'Assise en instituant les Minimes, surnommés Bons hommes, comme l'avaient été longtemps auparavant les Albigeois et autres dévots rigides. Ce fut le point culminant de la puissance ecclésiastique, et le suprême effort de sa discipline. Le diable, qui se retrouve également là où il y a des femmes et là où il n'y en a pas, vint déranger ce plan magnifique. L'introduction du mariage dans la vie cénobitique ramena, avec l'idée de propriété, les rêveries îles gnostiques du deuxième et du troisième siècle. En 1254 paraît Y Evangile étemel; un schisme éclate ; le tiers-ordre \r Saint-François tombe sous l'animadversion populaire. Seize ans plus tard, la publication des établissements de Louis IX achève la victoire de la société laïque et libre sur L'utopie monacale. Quant aux établissements unisexuels, l'impiulicité, la paresse et l'ignorance y devinrent telles, lue trois siècles de Renaissance, de Réforme et de Révolution, n'ont encore pu en effacer l'horreur.

11 Encyclopédie nouvelle apprécie en ces termes l'entreprise, trop oubliée de nos jours, des ordres religieux :

Au sein de la société laïque, le monastère était, dans la personne de son abbé, une espèce de monstre vivant, un laïque ayant plusieurs corps pour exécuter ses volontés, possédant une intelligence qui dominait autant de forces actives qu'il y avait de moines vivant ensemble sous sa loi. Quelle puissance d'envahissement ne devait-il pas avoir? Avec quelle force il devait attirer à lui les richesses du monde extérieur ! Soit qu'il s'attaquât à la terre, inculte encore sous l'épaisse écorce des forêts ; soit qu'il prît les membres de la société laïque corps à corps, un à un, isolés, réduits à la force de leur propre individualité, ou engagés dans les liens de coalisions vaines qu'une infinie multitude de rivalités jalouses, d'intérêts opposés, déchiraient à l'intérieur, le monastère ou l'abbé devait sortir de cette lutte toujours victorieux. Il n'y avait rien en cette organisation monacale qui ne fût organe de préiien sion, et l'œil ne saurait y découvrir une cause de dispersion de richesses. L'économie la plus sévère régnait à l'intérieur. Libre de tous les soins et de toutes les luttes qu'entraîne la possession de choses incessamment convoitées, chaque moine était une force vive disponible que l'abbé dirigeait à l'extérieur contie le monde, dans un but commun et hostile, à une place fixée d'avance et d'après un plan concerté. La mort elle-même ne venait rien déranger aux prévisions de l'intelligence complètement dirigée vers le but : le moine qui mourait ne laissait après lui aucun vide, aucune cause de trouble et de division; c'était la molécule vivante d'un corps organique dont la mort n'influe nullement sur la vie de l'être dont il fait partie.

Le monastère était donc un être extrêmement puissant par ses moyens de préhension. La société laïque n'avait rien à lui opposer de semblable; aussi ne tarda-telle pas à craindre et à redouter ses envahissements incessants. Tant que cette activité et cette puissance de la société monastique parurent ne s'employer qu'à exploiter la terre en friche, à abattre les forêts, à peupler les déserts et les sommets des montagnes, à enseigner la lecture au peuple, la société laïque applaudit. Mais quand les moines, devenus de plus en plus nombreux à ] l'ombre de la croix, s'abattirent sur les campagnes cultivées et dans les villes, et menacèrent d'absorber, avec le sol et la richesse, la population libre elle-même, alors la société laïque se mit à leur résister, jusqu'au jour où, leur déclarant hautement la guerre, elle raya de sa main puissante et victorieuse la charte qui les constituait en commu- Mutés soi-disant religieuses au sein de la nation.

XV . — Lorsque la Révolution française éclata, le clergé possédait en France le tiers du territoire. L'Assemblée lift*

ionale ayant décidé que les biens du cierge seraient repris t vendus, les députés de cet ordre, appuyés par la royauté t la noblesse, protestèrent avec force, en criant à la spoation et invoquant le droit de propriété. Ceux qui leur épondirent firent valoir tour à tour l'intention des donasurs, l'abus de la propriété ecclésiastique, la compensaon offerte au clergé, le besoin du trésor, etc. L'Etat, èlon Kant, ne pouvait être lié à jamais par l'autorisation u'il avait donnée autrefois au clergé cle posséder ces iens. Comme si le droit de propriété était une concession e l'Etat! La vérité vraie ne fut dite par personne. Or, la vérité est que le principe d'appropriation, sans squel il n'est pas d'économie publique, est d'origine polyleiste et antichrétienne; que telle a été, dès le siècle des pôtres, la doctrine de l'Eglise; que les Antoine, les Pagine , les Benoît , tous ces héros du communisme dont Eglise a fait des saints, n'ont eu pour objet que de déuire cette damnable institution, en accaparant, au nom l'Eglise, les biens et les propriétés clés familles ; qu'ainsi formation de la propriété ecclésiastique a été l'effet d'un nnplot dirigé par l'Eglise contre la propriété elle-même ; x^en conséquence la nation, obéissant désormais à d'aues principes, se devait de rentrer dans ces biens subreptiment obtenus; que la Révolution était faite contre le n-asitisme ecclésiastique autant que contre la tyrannie odale; et qu'en révoquant ces donations superstitieuses, dispersant par la suppression des couvents le troupeau Jésus-Christ, elle ne faisait que rétablir les choses en îtat où elles se trouvaient lorsque Barnabe, vendant son itrimoine et en versant le prix aux pieds des apôtres , )nna par son exemple le signal de la clésappropriation îi ver selle.

Entre la Révolution et l'Eglise, la question relative aux eus du clergé n'était pas, comme il semblait aux obser- .teurs superficiels, une question de propriété, dans le sens le la posait l'abbé Maury ; c'était une question utile., économie sociale.

Si le principe de propriété est un principe juste, indis-

Qsable à Tordre des sociétés, pourquoi l'Église ensei-

îe-t-elle le contraire dans ses constitutions cénobitiques?

urquoi ce développement des ordres religieux, allant

jusqu'à l'absorption de la société tout entière? Pourquoi Jcet envahissement continuel de la propriété des familles iî Que signifie cette conspiration contre l'ordre social i I ouiciuoi, au dix-neuvième siècle encore, le vicaire de Jesus- Christ excommunie-t-il le Piémont et l'Espagne coupables, comme la France de 89 , d'avoir rétabli la véritable pratique de la propriété, en vendant les biens du cierge i

Si au contraire le principe de propriété est faux, incompatible avec la foi du Christ, avec la discipline de 1 Eglise, avec la destinée humaine, pourquoi l'Eglise a-t-el le condamné les communistes des premiers siècles, gnostiques, circoncellions, etc.? Pourquoi a-t-elle massacre les Albigeois, les Vaudois, les Anabaptistes, qui tous se réclamaient de la tradition primitive et des agapes? Pourquoi, sous nos yeux, a-t-elle lancé l'anathème contre les socialistes et provoqué leur extermination? ^

Que l'Eglise daigne nous dire quel est, en fin de compte, son principe juridique, quelle est sa morale?

La morale de l'Eglise, sa loi économique, je 1 ai dit, est double, communiste et propriétaire tout a la lois, ce qui veut dire qu'en matière économique l'Eglise n a point de loi elle n'admet pas en principe qu'il y en ait une. b est pour cela qu'elle a créé une discipline, ou la communauté est la règle, la propriété l'exception ; d'après laquelle quiconque, peuple ou gouvernement citoyen ou prince, porte atteinte aux établissements de l'Eglise ou aux fiefs qu elle autorise, est également coupable de désobéissance et encourt l'excommunication.

Le vulgaire, tout occupé désintérêts matériels, est poite à iuger de la conscience du clergé d'après la sienne ; il attribue à des motifs de cupidité et d'ambition une conduite qu'entre laïques il est impossible, en eftet, d expliquer autrement. . . , Mais il est évident, et vous ne pouvez que souscrne a cet avis, Monseigneur, qu'indépendamment des considération mondaines qui peuvent diriger ses membres, 1 Eglise es gouvernée par une idée; que, si cette idée avait quelque chose de commun avec la pratique séculière, des longtemps l'Eglise et le siècle seraient d'accord, et que la puissanc spirituelle réglant ses intérêts d'après la même loi que la temporelle, la fusion serait faite, ou, pour mieux dire, i

n'y aurait jamais eu de scission. On n'aurait pas attendu, par exemple, jusqu'en 1789, pour assigner aux fonctionnaires ecclésiastiques leur légitime salaire; l'Eglise n'avait que faire pour cela de prêcher la communauté aux parfaits, et de s'exposer au reproche de spoliation. Il suffisait d'établir sur la masse du peuple chrétien une cotisation fixe et proportionnelle. C'est ainsi qu'en usent les clergés dissidents, plus éloignés, sans nul doute, du véritable esprit de l'Eglise par la constitution révolutionnaire de leur traitement, que par toutes leurs aberrations sur le dogme.

Mais l'Eglise catholique ne saurait, sans abandonner sa tradition et renier sa foi, se prêter à cette transaction d'une Justice tout humaine, accepter pour règle de ses mœurs un principe de droit rationnel, qui ne tend à rien de moins qu'à chasser la Divinité de son temple, en substituant jusque dans le sanctuaire la théorie de l'immanence à celle de la révélation.

Certes, les déclamations d'un abbé Maury et les excommunications d'un Pie IX me donnent envie de rire; mais comment de soi-disant ministres du saint Evangile osent-ils se dire chrétiens, quand cette parole de Dieu qu'ils annoncent leur est tarifée comme une leçon d'éloquence? Ignorent-ils que le prêtre du Christ, par la nature de son dogme, est en dehors de l'économie vulgaire; que son service n'est point matière échangeable et vénale, et ne peut pas plus que l'amour être soumis au salaire; qu'organe d'une pensée communiste, il est censé vivre en communauté avec les fidèles, dont il est le chef spirituel ; qu'il est le régisseur de cette communauté, dont le dogme transcendant prime toutes les lois ; et que le jour où pasteur et brebis sortent de l'indivision, c'est comme s'ils rompaient le lien religieux, l'Eglise tend à se dissoudre, et le christianisme est en péril? Saint Paul fabriquait des tentes, afin qu'il ne fût pas dit qu'il vivait de l'Evangile, comme l'artisan de son métier; d'autres recevaient les secours de la communauté, de la communauté, entendez-vous? ce qui exclut l'idée d'un échange.

Soyons donc logiques : c'est le seul moyen, pour vous, Monseigneur, de rester sans reproche, et pour moi, qui accuse votre religion en respectant votre personne, d'être juste. Les biens que l'Eglise accumule sont le trésor des

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pauvres, c'est à dire cle la multitude inférieure vouée à la non-propriété ; de même que les indulgences qu'elle dispense sont le trésor des âmes du purgatoire. Toute son économie, en ce monde et en l'autre, est comprise dans cette double attribution. Lorsqu'elle emplit le premier de ces trésors en versant sur le monde les richesses du second, qui pourrait l'accuser de simonie? Le vrai simoniaque est celui qui, oubliant le décret évangélique, assimile le sacerdoce à une fonction salariée, et fait ainsi de la prédication et de l'administration des sacrements un objet d'échange.

Encore une fois, si telle n'était pas la pure doctrine de l'Eglise, s'il fallait interpréter autrement sa constante discipline, je le demande, comment justifier ce travail incessant cle reconstitution de la propriété ecclésiastique, ces actes de captation et tout ce trafic auquel l'Eglise se livre sans honte, et qui ne choque pas moins l'économie sociale que la morale vulgaire ?

Mais ceci touche aux faits de la réaction contemporaine, et mérite d'être traité à part.

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