‹ De la justice dans la râevolution et dans l'âEgliseChapitre 30 sur 47 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pratique de l'Église depuis la Révolution.

XVI. — Lorsque dans la nuit du 4 août 1789 l'Assemblée constituante abolit le régime féodal, elle ne toucha pas aux propriétés des nobles : les confiscations qui eurent heu plus tard furent l'effet des lois pénales rendues contre l'émigration, nullement une mesure de guerre dirigée contre la noblesse. Ceux qui restèrent en France conservèrent leurs biens, et trente-six ans plus tard, en 1825, la nation indemnisa ceux des émigrés qui les avaient perdus.

Et cependant le système féodal ne se releva pas ; la noblesse, même en conservant' ses titres, ne fut plus rien. Aujourd'hui encore, malgré la réaction qui emporte la société, elle ne peut pas se reformer ni renaître. Pourquoi cela?

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C'est qu'en 1789, en attaquant la féodalité, on ne faisait la guerre ni aux personnes, ni aux familles, iri aux souvenirs, ni à une classe cle citoyens, mais à un principe. C'est au système, à l'idée, qu'on en voulait; c'est le principe qui fut directement et nominativement démoli ; et comme on ne démolit un principe qu'avec des principes, la féodalité disparut pour toujours dans le déluge des idées révolutionnaires.

Il n'en fut pas de même pour l'Église.

Lorsque la même assemblée constituante s'empara des biens ecclésiastiques, donnant au clergé une constitution civile, assignant aux prêtres un traitement sur le budget, supprimant les couvents, abolissant les vœux monastiques, etc., elle crut sans cloute avoir extirpé du sein de la nation cette propriété insociale. Mais elle ne touchait pas à l'idée, elle respectait le principe, bref elle faisait ellemême profession de religion; et tôt ou tard l'idée religieuse, sauvée du naufrage de 93 par les Robespierre, les Grégoire, les la Réveillère-Lepaux, les Bonaparte, remise à la mode par les Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les de Maistre, les de Bonald, les Lamennais, les Lamartine et toute l'école romantique, l'idée religieuse, clis-je, devait reparaître clans son organisme matériel, l'âme reprendre son corps, l'Église reformer ses domaines.

L'Eglise veut ravoir ses propriétés, et, l'interdit qui depuis 1789 pesait sur elle étant levé, la réaction de l'époque laissant faire, elle les raura. La terre est à Jéhovah, dit l'Ecriture ; ce que l'Evangile traduit ainsi : Heureux les ^ieux, hassidim, c'est à dire les moines, parce qu'ils posséderont la terre! L'heure est venue pour l'Eglise de re cueillir le fruit de la promesse, et elle se met à l'œuvre avec un courage, une certitude du succès, qui témoigne des bonnes dispositions du siècle, pour ne pas dire de sa complicité. Déjà, à la nouvelle que le gouvernement espagnol saisissait les biens ecclésiastiques, comme avait fait l'assemblée constituante en 1789, le clergé français, à ce que rapporte un journal, eut l'idée de les racheter en bloc : tant les affaires de notre Église gallicane sont prospères ! Sans doute il a craint l'éclat d'une opération aussi gigantesque; il a mieux aimé laisser passer l'orage, agir en détail, dans l'ombre et sans bruit.

On dit, Monseigneur, que depuis votre avènement à l'archevêché* de Besançon vous avez, pour le compte de l'Eglise, tant acheté d'immeubles, que vous posséderez bientôt le quart de la ville et du département. Je ne vous demande pas si vos actes d'acquisition sont en règle, ni ce que vous pouvez faire de toutes ces richesses : je connais votre capacité en affaires, et j'ai entendu parler de votre sobriété. Mais puisqu'il est avéré qu'en tout ceci PEglise, dépourvue de principes, obéit à une discipline qui lui est propre; d'autre part, que cette discipline a été réprouvée solennellement par le pays ; que la loi qui vous interdit la propriété dure encore ; que vous vous y êtes implicitement soumis en acceptant un traitement, en signant le Concordat, en occupant un siège dans les conseils de la nation, je vous demande alors quelle garantie vous avez de la loyauté et de l'honnêteté de vos actes? En éludant, en violant comme vous faites, la loi de la Révolution à laquelle vous avez prêté serment, vous sentez-vous absous dans votre for intérieur ? Et cette révélation qui vous conduit à des manques de foi si étranges, contre lesquels proteste le sens moral des peuples, ne soulève-t-elle en votre âme aucun doute?

Je sais bien que vous vous prévalez de l'autorisation du gouvernement. D'après la législation qui régit le clergé, toute augmentation du domaine ecclésiastique, toute donation faite à l'Eglise, entre-vifs ou par testament, doit être approuvée par le conseil d'Etat. C'est une garantie que le législateur de 89, en laissant subsister le culte, avait prise contre les empiétements du clergé. Or, répondez-vous, si le pouvoir autorise, qu'avons-nous à nous plaindre? N'estil pas le représentant de la conscience publique et le gardien de la propriété?

Allons plus loin : je ne voudrais dissimuler rien de ce qui peut vous servir d'excuse.

De qui l'Eglise reçoit-elle les biens qui chaque jour lui arrivent? Du pays lui-même, de la classe qui possède, de la bourgeoisie. La bourgeoisie, en ce moment, refait à sa manière l'œuvre de Charlemagne. Devenue dévote par peur du socialisme, elle se met, qui pour peu, qui poui beaucoup, à doter le clergé. Les richesses que la bourgeoisie accumule, Dieu sait comme, elle en fait part à l'Eglise :

Ce qui vient de la flûte, dit le proverbe, va au tambour. Le gouvernement, sauveur des bourgeois, ne fait que donner Yexcquatur à leurs volontés.

Puis, il est juste de rappeler, à propos de ces détournements d'héritages que Ton reproche à l'Eglise, la complicité des sectes modernes, saint-simoniens, communistes, et de la majorité des démocrates. Quand de prétendus novateurs attaquent avec un tel acharnement l'hérédité, quelle merveille que l'Eglise, autant qu'il est en elle, corrige ces hasards de la naissance, ces caprices de la fortune, ces abus de la propriété? On demande pour l'État quart, tiers, moitié, des successions : l'Eglise en fait autant pour ellemême. Est-ce au père Enfantin de se plaindre?

Si nous disputions devant le juge, certainement j'aurais tort. Mais il ne s'agit point ici de la politique du gouvernement, qui peut s'égarer aussi bien que la conscience du pays, mais de l'influence à laquelle obéit le gouvernement, et dont la source est en dernière analyse la religion. Jamais le pouvoir ne s'est donné pour maître de théologie ; c'est à l'Eglise que l'opinion attribue cette prérogative, devant laquelle s'incline le pouvoir. Forte de cette direction des âmes, qu'on ne lui dispute pas, l'Eglise a toujours fait du pouvoir ce qu'elle a voulu. Sons Louis-Philippe, les jésuites de Lyon, de Nantes, condamnés par la loi de 1828 à sortir du royaume et à se défaire de leurs propriétés, furent autorisés secrètement à les garder. Que firent les jésuites? Ils continuèrent d'acquérir, et plus que jamais ils acquièrent.

La question est donc plus haute que le conseil d'Etat. Il se peut que le Temporel ne sache pas ce qu'il fait, Ignosce illis, Domine! Mais le Spirituel le sait, et c'est vous, Eglise du Christ, que j'interpelle; c'est vous que je somme de justifier vos actes, clans leur principe, dans leur but et dans leur forme. Que signifient ces concessions, ces donations, ces subventions , ce cumul d'emplois, ces monopoles, ces privilèges, ce commerce, cette industrie, ces banques, tous ces moyens plus ou moins licites, empruntés à la pratique séculière, dont l'Eglise se sert pour gagner de l'argent et étendre ses possessions?

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