‹ De la justice dans la râevolution et dans l'âEgliseChapitre 33 sur 47 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Principes de la Révolution sur la répartition de la richesse. — Accord des lois de l'Economie et de la Justice : L'EGALITE.

XXL — Je vous ai dit, Monseigneur, comment m'étaient venus mes premiers doutes, tant sur la constitution économique de la société que sur l'explication transcendantale qu'en fournit l'Eglise. Je m'en vais à présent vous dire comment je suis arrivé à la découverte d'un principe qui, sans emprunter rien à l'hypothèse religieuse, lui étant même diamétralement opposé, me paraît satisfaire tout à la fois la Justice de l'homme et la raison des choses.

Ecoutons d'abord mon biographe. Mon biographe, Monseigneur, j'ai le droit de dire que c'est vous.

La détresse de la famille augmentait de jour en jour, et Pierre d'o-

seph, au lieu de puiser au logis des principes de résignation et de patience, n'y trouvait que l'amertume de la plainte, le blasphème et lo désespoir sombre. La parole du Christ n'avait point d'écho dans cette maison désolée. Au lieu de regarderie ciel on regardait la terre... On k oyait des riches... Proudhon mangea le pain de l'envie.

Pour obtenir ces détails d'intérieur, dont la date remonterait à trente-cinq ou quarante ans, il faut que vous ayez établi une enquête et interrogé tous les vieux dévots delà paroisse. Mais passons.

Le pain de V envie! Ceci n'est pas tout à fait exact. Et si habile que votre doctrine d'inégalité vous ait fait à préjuger les sentiments du pauvre et ses secrets murmures, j'ose dire, Monseigneur, que l'expérience vous en aurait encore appris davantage. Laissez-moi vous renseigner au juste sur ce qui se passe dans la cervelle d'un enfant pauvre, lorsque par hasard il est de force à raisonner sur sa pauvreté.

J'ai été baptisé dans l'église catholique, puis, et dans une large mesure, élevé par elle. Le point de départ de mon éducation, sur le sujet qui nous occupe, a donc été la distinction des classes, en autres termes, l'inégale répartition de la richesse. Principe malsain, dont l'influence cause la perdition de milliers d'âmes, et que l'Eglise devrait poursuivre à l'égal de l'idolâtrie et de l'hérésie.

Le premier sentiment que m'inspira le spectacle de mon intériorité relative fut la honte. Je rougissais de ma pauvreté comme d'une punition. Je sentais confusément la vérité du mot de la vieille femme, que pauvreté ti est pas vice, mais est pis; qu'elle nous rabaisse, nous avilit, et petit à petit nous rend dignes d'elles.

Ne pouvant vivre avec la honte, l'indignation succéda. D'abord ce ne fut qu'une noble émulation de m' élever, par mon travail et mon intelligence, au niveau des heureux : tant il est vrai qu'il n'est pas une passion qui, prise dans une certaine mesure et par un certain biais, ne puisse devenir vertu. Mais le calcul m'eut bientôt démontré qu'en restant dans ma sphère d'ouvrier je ne deviendrais jamais riche : alors l'émulation se changea en colère, et la colère me conduisit, vous devinez où, à rechercher, un peu mieux que ne Pavait fait Rousseau, l'origine de l'inégalité des conditions et des fortunes.

"Un autre se fût fait contrebandier ou rat de cave : les plus lâches, les plus sensuels, se font voleurs. Je résolus d'étudier à fond, pièce à pièce, cette machine économique qu'absolvait l'Eglise, et qui produisait fatalement, selon J. B. Say et Destutt de Tracy, l'inégalité. Savoir c'est posséder, me dis-je, puisque science, c'est richesse et capital; avec la science, j'aurai ma part. Et je me promis bien, si je parvenais à savoir quelque chose, de n'être point avare de mes découvertes : car donner c'est encore posséder, c'est le nec plus ultra de la possession.

Je commençai donc par rejeter de ma croyance la morale chrétienne et toute espèce de morale, prenant pour règle de ne reconnaître comme lien ou mal que ce que ma conscience, assistée de ma raison, m'aurait démontré clairement être tel, cherchant en moi-même, comme avait fait Descartes pour la métaphysique, le principe premier des lois, Yaliquid inconcussum sur lequel je pourrais fonder l'édifice de mes droits et de mes devoirs, me conformant du reste, dans toute ma conduite, aux institutions établies, sans les rejeter ni les» admettre.

XXII. — Sur la fin de 1838, je vins à Paris pour y suivre mes études. Vous savez, Monseigneur, à qui je dus cet avantage; vous fûtes, je crois, l'un des académiciens qui me donnèrent leur suffrage : permettez-moi de vous en témoigner ici ma reconnaissance.

En feuilletant le catalogue de la bibliothèque de l'Institut, je tombai sur cette division : Economie politique. Il y avait juste quatre-vingts ans que Quesnay avait publié son Talleau, sans que j'en eusse entendu parler. Qui sont (Ses gens-ci? me dis-je. Et je me mis à lire.

La lecture des économistes m'eut bientôt convaincu de deux choses, pour moi d'une importance capitale :

La première, que dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, une science avait été signalée et fondée en dehors de toute tradition chrétienne et de toute suggestion religieuse, science qui avait pour objet de déterminer, indépendamment des coutumes établies, des hypothèses légales, des préjugés et routines régissant la matière, les lois naturelles de la production, de la distribution et de

la consommation des richesses. — C'était, pardieu, mon affaire.

L'autre chose dont je restai également convaincu, c'est que dans l'économie politique, telle qu'il avait été donné aux fondateurs de la concevoir et qu'elle enseignait par leurs disciples, la notion du droit n'entrait pour rien, les auteurs se bornant à exposer les faits de la pratique, tels qu'ils se passaient sous leurs yeux, et en déduisant les conséquences, indépendamment de leur accord ou de leur désacord avec la Justice.

Par exemple, — cette observation est de Rossi, — il est démontré, et l'objet propre de l'économie est de faire cette démonstration, que la division du travail est le procédé le plus puissant de l'industrie, et la source la plus féconde de la richesse , — mais qu'elle tend en même temps à abrutir l'ouvrier, et conséquemment à créer une classe de serfs. Les deux phénomènes sont aussi certains l'un que l'autre, intimement liés, à telle enseigne que, si l'industrie devait se soumettre à la loi du respect personnel, elle devrait, ce semble, abandonner ses créations, ce qui ramènerait la société à la misère; et réciproquement, si la Justice devait être subordonnée à la production, le paupérisme, le vice et le crime iraient se développant d'une manière continue, proportionnellement à la production elle-même.

C'est à une science supérieure, ajoute, Rossi, de concilier les deux termes. Mais ce dont il n'est pas permis de douter, c'est que sur le même phénomène l'économie semble dire oui, la Justice non.

La question est donc de savoir comment la société conservera les bénéfices de la division du travail en la développant toujours; comment d'autre part elle satisfera à la Justice, en empêchant la dépravation des classes ouvrières. Nous en sommes là. Le problème est difficile, la situation périlleuse; mais avouez, Monseigneur, que la théologie chrétienne n'eût jamais trouvé de pareilles choses.

XXIII. — Généralisant aussitôt l'observation de Rossi, je n'eus pas de peine à me convaincre que ce qu'il avait dit de la division du travail, de l'emploi des enfants dans les manufactures, des industries insalubres, on pouvait et l'on devait le dire de la concurrence^ du prêt à intérêt ou crédit,

de la propriété, du gouvernement, en un mot de toutesles catégories économiques, et par suite de toutes les institutions sociales. Partout vous découvrez une immoralité qui se déroule proportionnellement à l'effet économique obtenu, en sorte que la société semble reposer sur cette dualité fatale et indissoluble, richesse et misère, amélioration et dépravation. Et comme les économistes démontrent en outre que la Justice est elle-même une puissance économique, que partout où la Justice est violée, soit par l'esclavage, soit par le despotisme, soit par le manque de sécurité, etc. , la production est atteinte, la richesse diminue, et la barbarie se remontre, il s'ensuit que l'économie politique, c'est à dire la société tout entière, est en contradiction avec elle-même, ce que Rossi n'avait point aperçu, ou que peut-être il n'avait osé dire.

Devant cette antinomie, dont vous trouverez l'exposition largement faite dans mes Contradictions économiques, quel parti prend le monde savant et officiel?

Les uns, disciples à outrance de Malthus, se prononcent bravement contre la Justice. Avant tout, ils demandent, coûte que coûte, la richesse, dont ils espèrent avoir leur part : ils font bon marché de la vie, de la liberté, de Pin? telligence des masses. Sous prétexte que telle est la loi économique, qu'ainsi le veut la fatalité des choses, ils sacrifient, sans nul remords, l'humanité à Mammon. C'est par là que s'est signalée, dans sa lutte contre le socialisme, l'école économiste : que ce soit son crime et sa honte devant l'histoire.

Les autres reculent effrayés devant le mouvement économique, et se retournent avec angoisse vers les temps de la simplicité industrielle, de la filature domestique et du four banal : ils se font rétrogrades.

Ici encore je crois être le premier qui, avec une pleine intelligence du phénomène, ait osé soutenir que la Justice et l'économie devaient, non pas se limiter l'une l'autre, se faire de vaines concessions , ce qui n'aboutirait qu'à une mutilation réciproque, et n'avancerait rien, mais se pénétrer systématiquement, la première servant de loi à la seconde; qu'ainsi, au lieu de restreindre les forces économiques', dont l'exagération nous assassine , il fallait les balancer les unes par les autres, en vertu de ce principe,

peu connu et encore moins compris, que les contraires doivent, non s'entre-détruire, mais se compenser, précisément parce qu'ils sont contraires.

C'est ce que j'appellerais volontiers l'application de la Justice à l'économie politique, à l'imitation de Descartes, qui appelait son analyse application de l'algèbre à la géométrie. En cela, ditËossi, consiste la Science nouvelle, la véritable science sociale.

XXIV. — Au premier abord, cette conciliation paraît impraticable; elle semble répugner à la nature subjective de la Justice.

Nous savons en effet ce qu'est la Justice relativement aux personnes, Respect égal et réciproque. Mais nous ne voyons pas pour cela clairement ce qu'elle peut devenir quant aux propriétés, fonctions , produits et échanges. Comment l'égalité personnelle, qui est l'essence de la Justice, deviendra-t-elle une égalité de poetunes? Est-il seulement à présumer que celle-ci puisse et doive être une conséquence de celle-là?... Tel est le problème qui se pose, comme un piège, devant les théologiens, les philosophes, les légistes, les économistes, les hommes d'Etat, et que tous, jusqu'à ce jour, se sont accordés à trancher négativement.

L'égalité des biens et des fortunes, dit-on, n'est pas la Justice, on va même jusqu'à dire qu'elle est contre la Justice.

C'est en rompant l'égalité que la société naquit, dit M. Blanc-Saint- Bonnet; c'est pourquoi la charité est la dernière loi de la terre...

Vous répétez que l'Evangile a proclamé l'égalité des hommes : c'est faux. L'égalité est un faux nom de la Justice. L'Evangile savait si bien l'inégalité qui résulte de notre liberté, qu'il institua la charité pour ce monde, la réversibilité pour l'autre. L'égalité est la loi des brutes : le mérite est la loi de l'homme. (De la Restauration française , pag. 90 et 124.)

Voilà ce que dit, par la bouche de ses apologistes, la sagesse chrétienne. Suivant l'Eglise, car depuis la découverte de la science économique l'Eglise a voulu dire aussi son mot sur la matière, l'économie politique est un corollaire de la révélation. Le péché ayant envahi la nature,

l'égalité de misère est devenue le fait primitif, fatal, d'où la civilisation ne se dégage que par la religion, c'est à dire ici par la consécration de l'inégalité, ayant la charité pour contre-poids.

Ceux qui affirment l'inégalité par principe de religion seront bien surpris quand tout à l'heure nous leur prouverons que leur prétendu principe est en contradiction avec les lois de la mécanique universelle. Serrons la difficulté, portons sur elle le flambeau de l'analyse, et bientôt nous rougirons de la témérité des jugements antiques.

Les lois de l'économie, publique et domestique, sont, par leur nature objective et fatale, affranchies de tout arbitraire humain ; elles s'imposent inflexiblement à notre volonté. En elles-mêmes, ces lois sont vraies , utiles : le contraire impliquerait contradiction. Elles ne nous paraissent nuisibles, ou, pour mieux dire, contrariantes, que par le rapport que nous soutenons avec elles , et qui n'est autre que l'opposition éternelle entre la nécessité et la liberté.

Toutes les fois qu'il y a rencontre entre l'esprit libre et la fatalité de la nature, a dignité du moi en est froissée et amoindrie ; elle rencontre là quelque chose qui ne la respecte pas, qui ne lui rend pas justice pour justice et ne lui laisse que le choix entre la domination et la servitude. Le moi et le non-moi ne se font pas équilibre. Là est le principe qui fait de l'homme le régisseur de la nature, sinon son esclave et sa victime.

Ceci établi, le problème de l'accord entre la Justice et l'économie se pose en ces termes, je reprends l'exemple cité plus haut de la division du travail :

Etant donnée une société où le travail est divisé, on demande qui subira les inconvénients de cette division?

On conçoit que dans le cercle de la famille, voire même de la tribu, la prérogative du chef soit plus élevée que celle des enfants, apprentis, compagnons, domestiques. Non seulement la pratique des nations démontre que cela est possible sans injustice; l'ordre même de la famille, sa sécurité, le réclament.

C'est sur ce type de la hiérarchie familiale que se sont organisées les sociétés, dans lesquelles la prérogative personnelle va décroissant, depuis le prince jusqu'à l'esclavOc

On demande donc ce que prescrit ici la Justice : si le principe de hiérarchie et d'autorité doit embrasser la société tout entière, à l'instar d'une grande famille, auquel cas les conséquences de la fatalité économique pèseront de plus en plus sur les classes inférieures et de moins en moins sur les supérieures ; ou bien si les familles doivent être considérées comme également respectables , auquel cas la fatalité économique se répartissant, à la manière d'un risque, entre tous les membres de la société, la servitude qu'elle créait se trouve annulée et peut même devenir principe d'ordre.

De cette double hypothèse naissent deux systèmes que nous appellerons, dès à présent, l'un, système de ^subordination des services, l'autre, système de la réciprocité des services. Ai-je besoin d'ajouter que le premier de ces systèmes est celui de l'Eglise, le second celui de la Révolution?

Je ne perdrai pas de temps à démontrer comment le principe de la réciprocité du respect se convertit logiquement en celui de la réciprocité des services. Chacun comprend que, si les hommes sont égaux les uns au regard des autres devant la Justice, cette égalité ne cessera pas devant la nécessité et que celui qui prétend se décharger sur ses frères des servitudes de la nature est injuste.

Ce que je veux seulement relever, c'est d'abord qu'une idée si simple ait pu paraître jusqu'à la Révolution un paradoxe abominable : c'est, en second lieu, l'absurde sophisme sur lequel se fonde la prétendue loi de Y inégalité.

XXV. — L'année 1789 a sonné. Toutes les anciennes hypothèses légales, admises jusqu'alors comme l'expression pure de la Justice et sanctionnées par la religion, sont reprochées par le nouveau législateur : droits seigneuriaux, hiérarchie de classes, noblesse, tiers état, vilainie, corporations, maîtrises, privilèges de fonctions, de clochers, de provinces, bancocratie et prolétariat. A la place de cette inégalité systématique, créée par l'orgueil et la force, consacrée par tous les sacerdoces, la Révolution affirme, comme propositions identiques, 1° l'égalité des personnes; 2° l'égalité politique et civile ; 3° l'égalité des fonctions, l'équivalence des services et des produits, l'identité de va-

leur, l'équilibre des pouvoirs, l'unité de la loi, la communauté de juridiction; d'où résulte, sauf ce que les facultés individuelles, s'exerçant en toute liberté, peuvent y apporter de modifications , 4J l'égalité des conditions et des fortunes.

Pareille chose, ni depuis le commencement du monde ni depuis l'origine du christianisme, ne s'était vue. L'insistance avec laquelle la Révolution a proclamé ce principe si nouveau, si odieux à l'Eglise, et encore si peu compris, de I'Egalité, mérite que je m'y arrête.

Déclaration du 27 juillet 31 août 1789 :

Art. 2. La nature a fait; les hommes libres et égaux en droits.

Et pour faire ressortir l'origine humaine de cette égalité, son indépendance de toute sanction supérieure, la Déclaration ajoute que l'égalité des droits a pour fondement et garantie leur eeconnaissance mutuelle :

Art. 5. Pour s'assurer le libre et entier usage de ses facultés, chaque homme doit reconnaître et faciliter dans ses semblables le libre exercice des leurs.

Constitution du 6 septembre 1791 :

Art. 1er. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.

Déclaration du 15-16 février 1793 :

Art. 1er. Les droits naturels, civils et politiques des hommes sont : la liberté, I'égalité, la sûreté, la propriété, la garantie sociale, la résistance à l'oppression.

Déclaration du 24 juin 1793 :

Art. 2. Ces droits sont : I'égalité, la liberté, la sûreté, la propriété.

Art. 3. Tous les hommes sont égaux par la nature et devant la loi.

Constitution de Van III (22 août 1795) ;

Art. 1er. Les droits de l'homme en société sont : la liberté, l'ÉGAlité, la sûreté, la propriété.

Art. 2. L'égalité consiste en ce que la loi est la môme pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse.

Constitution de Van VIII (15 décembre 1799) :

La Constitvition est fondée sur les vrais principes du gouvernement représentatif, sur les droits sacrés de la propriété, de I'égalité, de la liberté.

Citoyens, ajoutent les consuls dans leur proclamation, la Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée ; elle est finie.

Charte de 1814 :

Art. 1er. Les Français sont égaux devant la loi.

(Chose à noter : le projet de Constitution du sénat conservateur, décrété le G avril pour être proposé à l'acceptation de Louis XVIII, ne faisait aucune mention de légalité des Français; c'est le roi qui la rappela.

Les Constitutions de 1830 et 1848 n'ont fait que copier les anciennes).

Ainsi, d'après la Révolution, la Justice, dans son application à l'économie, a trouvé sa formule ; Tordre économique possède sa loi d'équilibre.

Avant 89, il est bon de le redire, les hommes n'étaient pas tous égaux en droit, égaux 'par la naissance, égaux devant la loi. Il y avait des inégalités légales qui se manifestaient jusque dans le supplice : et tout le monde sait avec quelle jubilation Paris assista à l'exécution de l'infortuné marquis de Favras, pendu comme un simple roturier. Le paganisme, pendant 2,000 ans, le christianisme à son tour, pendant dix-huit siècles, assistèrent, sans un mot de protestation, à cette monstrueuse iniquité.

Depuis 1789, et non auparavant, l'égalité devant la loi, l'égalité devant les servitudes de la nature, est entrée dans le droit public : par ce principe l'économie sociale a été virtuellement changée, et tous les problèmes que peut soulever la question des biens peuvent, quand on le voudra, recevoir leur solution. Une immense division delà science morale, tranchée jusqu'ici par le sabre du despotisme, la lance du noble et le glaive de l'Eglise , va s'élaborer en équations rigoureuses, en dehors de la raison théologique, qui n'a rien su, rien vu, rien compris, et dont la calomnie, depuis soixante et dix ans, proteste avec rage.

Réciprocité du respect, premier article du code révolutionnaire ; réciprocité du service , c'est à dire réciprocité clans la propriété, dans le travail, l'éducation, le crédit, rechange, l'impôt, la critique, le pouvoir, le jugement : deuxième article.

Voilà contre quoi s'élève l'Eglise; de quelle plainte elle remplit ses chaires, ses écoles, ses conciliabules; pourquoi

elle accuse la Révolution de prêcher le matérialisme, le sensualisme, l'épicurisme, et de perdre la morale.

Il est évident en effet que si, par une simple déduction de l'idée de Justice telle que nous l'avons précédemment définie, les hommes peuvent être faits égaux et maintenus libres, l'esprit des mœurs et des lois est changé de fond en comble. Plus de subordination de l'homme à l'homme, par conséquent plus de hiérarchie, plus d'Eglise, plus de dogme, plus de foi, plus de raison transcendantale. Toutes ces choses n'ayant de raison d'être que dans la nécessité présumée de faire prévaloir, soit par la religion, soit par la force, la société contre l'égoïsme, elles disparaissent dans un système où le droit, devenu adéquat à la liberté, trouve sa garantie dans la conscience, où la maxime de Justice ne peut tarder par conséquent de paraître identique à la maxime de félicité elle-même.

Le moins qui puisse arriver ici au christianisme est d'être déclaré superflu. C'est ce qu'a très bien compris l'école de MM. Bûchez et Ott, représentants modernes de la démocratie chrétienne. Il résulte de leurs publications (voir entre autres le Traité (T économie politique de M. Ott, Paris, Guillaumin) que l'égalité n'est pas réellement le produit des forces économiques balancées par la Justice, mais le décret d'une société dont le principe et le mobile ne peuvent être donnés que par la religion. Pour être associés , et par ce moyen devenir égaux , selon MM. Bûchez et Ott, il faut une foi, une grâce surnaturelle, une théologie. Ace compte, MM. Bûchez et Ott sont d'accord avec l'épiscopat : ils ont tort de faire schisme. N'est-ce pas la gloire de l'épiscopat de pouvoir dire : L'idolâtrie, la philosophie, l'économie politique, la Justice et la nature vous avaient faits ennemis ; l'Evangile seul vous a rendus frères?

XXVI. — J'arrive à l'argument des théoriciens de l'inégalité.

La Justice, disent-ils, est égalitaire; la nature ne l'est pas. Or, les phénomènes économiques appartiennent à la fatalité objective; prétendre les plier aux convenances de la Justice, ce serait vouloir mettre la nature sur le lit de Procruste, faire violence à la nécessité.

Cet argument a été rebattu à satiété par les l'conomistes

et théodicastres, criant à tue-tête que l'égalité n'existe nulle part, qu'elle viole la nature et l'humanité, que l'inégalité est la loi du monde, la loi de l'art, la loi de la morale.

M. Jobard, l'âpre monautopoliseur bruxellois, qui, comme tant d'autres, avec tout l'esprit du monde, ne regarde jamais les choses que de l'œil gauche, n'a pas assez de sifflets pour cette malheureuse égalité :

Il est certain, dit ce railleur, que si nous avions appris à modeler nos institutions sur les lois qui régissent l'univers, nous ne pourrions plus tromper aussi grossièrement que nous l'avons si souvent fait, en prenant, par exemple, l'égalité your une loi naturelle, quand la Providence a eu soin d'écrire en tête de toutes les pages de sa grande Bible : inégalité, inégalité, en tout, partout et pour tout : tant elle paraît avoir eu à cœur de nous épargner cette funeste méprise. (Organon de la propr iétê in tellectuelle . )

A mon tour je demanderai à M. Jobard :

Homme de bien, qui voyez tant de choses,

où donc avez-vous aperçu l'inégalité clans la nature autrement que comme une anomalie?

Oui, tout est variable, irrégulier, inconstant, inégal dans l'univers : c'est là le fait brut, que le premier regard jeté sur les choses y fait apercevoir. Mais cette variabilité , anomalie, inconstance, cette inégalité, enfin, est renfermée partout clans des bornes étroites, posées par une loi supérieure à laquelle se ramènent tous les faits bruts, et qui est l'égalité même.

Les jours de l'année sont égaux, les années égales; les révolutions de la lune, variables dans une certaine limite, se ramènent toujours à l'égalité. La législation des mondes est une législation égalitaire. Descendons sur notre globe : est-ce que la quantité de pluie qui tombe chaque année en tout pays n'est pas sensiblement égale ? Quoi de plus variable que la température? Et cependant, en hiver, en été, de jour, de nuit, l'égalité est encore sa loi. L'égalité gouverne l'océan, dont le flux et le reflux, dans leurs moyennes, marchent avec la régularité clu pendule. Considérez les animaux et les plantes, chacun dans son espèce : partout vous trouverez, sous des variations restreintes, causées par

les influences extérieures, la loi d'égalité. L'inégalité, pour tout, dire, ne vient pas de l'essence des choses, de leur intimité; elle vient du milieu. Otez cette influence de hasard, et tout rentre clans l'égalité absolue. La feuille est égale à la feuille, la fleur à la fleur, la graine à la graine, l'individu à l'individu. Le monde, dit le Sage, a été fait avec nombre, poids et mesure; tout ce qu'il contient est pesé dans la balance, c'est à dire soumis à l'égalité. Cherchez un fait, un seul, dont la loi ne soit pas un accord, une symétrie, une harmonie, une équation, une équilibre, en un mot Teg alite? Il existe un ordre de connaissances créé à priori, et «qui, par un accord admirable, se trouve régir à la fois les phénomènes de la nature et ceux de l'humanité : ce sont les mathématiques. Or, les mathématiques, que sont-elles autre chose que la science de I'égalité, en tout, partout et pour tout, comme dit M. Jobard? Aucune industrie ne saurait fabriquer une sphère parfaite : cela empêche-t-il de dire que tous les rayons de la sphère sont égaux? Et la bille, poussée par la main du joueur, remplirait-elle son office, si elle était taillée sur le principe de l'inégalité?

Un statisticien peu favorable au socialisme, M. A. Guillard, a entrevu cette vérité :

La certitude dans les connaissances humaines, dit-il, est en raison directe de l'application de l'idée d'égalité. Si l'économie a été jusqu'à présent incertaine et contestée, c'est qu'elle a repoussé plus ou moins l'idée d'égalité. Lorsque la science sociale, dégagée de la fange des abus acquis et du faux éclat des systèmes, ne sera plus que le développement pur de cette idée et son application à tous les rapports des hommes entre eux, cette science atteindra le plus haut degré de certitude et d'évidence. {Eléments de statistique humaine, pag. 209.)

Rien, dit-on, n'est égal dans la nature. Veut-on dire qu'un homme est moins gros qu'un éléphant? L'idée serait ridicule. L'égalité qu'on entend nier est celle des êtres semblables. Or nous venons de voir que cette négation est précisément le contraire de la vérité; elle résulte d'une appréciation superficielle des choses. Appliquée à l'homme, elle a son point de départ dans la religion.

De même donc qu'elle est la loi du monde ; l'égalité est la loi du genre humain. Hors de cette loi il n'y a pas pour

lui de stabilité, de paix, de bonheur, puisqu'il n'y a pas d'équilibre : il est étrange qu'une vérité aussi élémentaire rencontre des contradicteurs. Vouloir que la société soit fondée sur l'inégalité', c'est soutenir qu'une chose peut être balancée par rien, établie sur rien, ce qui est absurde.

Tous les individus dont se compose la société sont , en principe, de même essence, de même calibre, de même type, de même module : si quelque différence entre eux se manifeste, elle provient, non de la pensée créatrice qui leur a donné l'être et la forme, mais des circonstances extérieures sous lesquelles les individualités naissent et se développent. Ce n'est pas en vertu de cette inégalité, singulièrement exagérée d'ailleurs, que la société se soutient, c'est malgré cette inégalité.

XXVII. — La loi de nature de même que la loi de Justice étant l'égalité, le vœu de l'une et de l'autre identique, le problème, pour l'économiste et pour l'homme d'Etat, n'est plus de savoir si l'économie sera sacrifiée à la Justice ou la Justice à l'économie ; il consiste à découvrir quel sera le meilleur parti à tirer des forces physiques, intellectuelles, économiques, que le génie incessamment découvre, afin de rétablir l'équilibre social , un instant troublé par les hasards du climat, de la génération, de l'éducation, des maladies, et par tous les accidents de force majeure.

Un homme, par exemple, est plus grand et plus fort, un autre a plus de génie et d'adresse. Tel réussit mieux dans l'agriculture, tel autre dans l'industrie ou la navigation. Celui-ci- embrasse d'un seul coup d'œil un vaste ensemble d'opérations ou d'idées, celui-là n'a pas de rivaux dans une spécialité plus restreinte. Dans tous ces cas, une compensation est indiquée, un nivellement à opérer, source d'émulation énergique et d'heureuse concurrence. Pour balancer les supériorités émergentes, créer sans cesse à l'égalité de nouveaux moyens dans les forces inconnues de la nature et de la société, la constitution de l'âme humaine et la division industrielle présentent des ressources infinies.

Telle est donc la différence radicale, irréductible à jamais, qui sépare l'économie chrétienne, malthusienne, économie à la fois matérialiste et mystique, de l'économie révolutionnaire.

La première, jugeant d'après les anomalies accidentelles des choses , n'hésite point à déclarer les hommes inégaux par nature; puis, sans se donner la peine de les comparer dans leurs œuvres, sans attendre le résultat du travail, de l'éducation et de la séparation des industries , se gardant surtout de rechercher avec exactitude la part qui revient à chacun dans le produit collectif, et de mesurer la dotation à la contribution, elle conclut de cette inégalité prétendue à la consécration du privilège tant d'exploitation que de propriété.

La Révolution, au contraire, partant du principe que l'égalité est la loi de toute la nature, suppose que l'homme par essence est égal à l'homme , et que si , à l'épreuve , il s'en trouve qui restent en arrière, c'est qu'ils n'ont pas voulu ou pas su tirer parti de leurs moyens. Elle considère l'hypothèse de l'inégalité comme une injure gratuite, que dément chaque jour le progrès de la science et de l'industrie, et elle travaille de toutes ses forces, par la législation et par l'équation de plus en plus approchée des services et des salaires, à redresser la balance qu'a fait pencher le préjugé. C'est pour cela qu'elle déclare tous les hommes égaux endroit et devant la loi^ voulant, d'une part, que toutes industries, professions, fonctions, arts, sciences, métiers, soient considérés comme également nobles et méritoires; de l'autre, qu'en tout litige, en toute compétition, les parties, sauf évaluation des produits et services, soient réputées égales, et, afin de réaliser de plus en plus dans la société cette Justice égalitaire, que tous les citoyens jouissent de moyens égaux de développement et d'action.

On insiste : les races humaines ne sont point de valeur ou qualité égale ; il en est dont la meilleure éducation ne servira jamais qu'à montrer l'infériorité, tranchons le mot, la déchéance.

Je ne sais. Le catholicisme fait pourtant grand bruit de l'unité originelle de notre espèce, racontée dans la Bible. Mais admettons qu'il en soit ainsi qu'on le prétend, que les races de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Océanie ne puissent soutenir la comparaison avec la caucasienne, et qu'aucun croisement ne puisse les racheter. Alors il en sera de ces races mal nées ou abâtardies comme il en est, dans notre société civilisée, des créatures souffreteuses, ché-

tives, contrefaites, objets de la charité des familles, et qui cessent de contribuer à la population : elles seront absorbées et finiront par s'éteindre. L'égalité ou la mort ! telle est la loi de la Révolution.

XXVIII. — Cette théorie, si nette, si rationnelle, si bien fondée en fait et en droit , de l'égalité sociale ; qui affranchit l'homme du fatalisme économique, de la tyrannie aristocratique et de l'absorption communautaire ; sur laquelle nous avons vu la Révolution se prononcer d'une manière si explicite; cette théorie, dis-je, n'a pas encore pu se faire comprendre , même des socialistes , même des républicains. Tant l'esprit humain a de peine à revenir à la nature, une fois que le despotisme et la théologie l'en ont écarté.

On connaît la formule religieuse , pour ne pas dire monacale, des communistes :

A chacun suivant ses besoins; de chacun suivant ses moyens.

C'est la loi de famille appliquée à la société. Là, en effet, il n'est pas question d'égalité ou de non-égalité de forces, de talents, de moyens; c'est de la, fraternité cure, comme entre enfants et parents, entre frères et sœurs. Mais la famille est la sphère de l'autorité et de la subordination; et quand le communisme sera logique, il reconnaîtra qu'en prenant dans la famille le type de la société il aboutit au despotisme. Pour obéir à une pareille loi, il faut une révélation, dit très bien M. Bûchez. Cette révélation a manqué au Luxembourg.

A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres, ont répliqué les saints-simoniens, tirant hardiment la conséquence du principe communiste.

Ici, pi is d'égalité, ni de fait ni de droit. Sous prétexte de sauver la chair, l'Eglise de Saint-Simon professe le plus profond mépris pour la personne. Ici, peut-elle dire, ici l'on juge et l'on jauge les capacités; on tarife les intelligences, on estampille les âmes et les corps, on appose sur l'esprit, sur le caractère, sur la conscience, une marque de fabrique. C'est M. Enfantin qui a trouvé ces belles choses : que la prospérité lui soit légère ! Nolite jtidicare, et non judicaMmini.

Au phalanstère, autre système. Plus de sacerdoce appréciateur-juré ; ce sont les producteurs qui, par la cetlaliste, s'évaluent mutuellement. La réciproque y est : aussi avons-nous toujours soutenu que les phalanstériens, en cabalant les uns contre les autres, aboutiraient à l'égalité.

Combien la pratique immémoriale de l'humanité, dont la Eévolution n'a fait que donner la formule juridique, est plus simple, surtout plus digne! Point d'estimation des capacités, ni de la part du supérieur, ni de la part de l'égal : c'est une offense à la dignité personnelle. On n'apprécie que les produits, ce qui sauve l'amour-propre, et ramène toute l'organisation économique à cette formule si simple : I'échange.

Que pensez-vous, Monseigneur, de cette judiciaire? Trouvez-vous qu'elle ne vaille pas votre discipline, si sottement renouvelée par les saint-simoniens et les Icariens ? Ne vous semble-t-il pas que l'inspiration de 89 a été au moins aussi heureuse que celle de l'Evangile , et que, si c'était à refaire, les révolutionnaires delà Constituante et de la Convention auraient bien quelque chose à enseigner aux Apôtres?

Je ne quitterai pas cette étude sans toucher quelquesunes des questions les plus pratiques de l'économie. Ce n'est pas une médiocre besogne, dans la société, d'établir la balance du Droit et du Devoir, ou, pour me servir des mots techniques, du crédit et du délit dans la Justice. C'est une entreprise bien délicate d'accorder le respect dû aux personnes avec les nécessités organiques delà production ; d'observer l'égalité sans porter atteinte à la liberté, ou du moins sans imposer à la liberté d'autre entrave que le Droit. De tels problèmes requièrent une science à part, objective et subjective tout à la fois, moitié de la fatalité et moitié de la liberté; science aussi simple que sûre, qui a ses principes à la source même de l'esprit, à une profondeur plus grande que les mathématiques, et dont on me pardonnera de ne pouvoir donner ici qu'une idée fort imparfaite, par l'exemple de quelques-uns de ses résultats

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