‹ De la justice dans la râevolution et dans l'âEgliseChapitre 32 sur 47 · XX. — Je me résume · texte numérisé non relu

XX. — Je me résume

Le christianisme étant venu réformer la société, ses chefs durent comprendre que la réforme devait porter autant sur les conditions de fortune que sur la liberté des personnes. Ces termes, étaient corélatifs; le courant de l'opinion y poussait, l'Évangile sans cela eût été boiteux.

Maintenant l'Eglise a-t-elle répondu à l'attente des peuples? Comment a-t-elle compris le rôle de la richesse, les lois de sa production, de sa distribution, le rapport du travail au capital, le fonctionnement de la propriété? Sur ces points essentiels l'Eglise, développant l'idée chrétienne, a-t-elle produit une théorie économique, juridique, une science morale?

Nous connaissons la réponse.

Fidèle à son dogme, l'Eglise condamne la richesse, dont Dieu seul est digne, et se contente de la montrer à l'homme, dans les exhibitions du culte, comme une perspective de la céleste béatitude. Elle affirme, comme invincible et providentielle, l'inégalité des conditions ; elle fait du paupérisme un jugement de Dieu; puis, organisant comme palliatif la charité, elle pousse de toutes ses forces, par l'agglomération des biens aux mains du clergé et de la noblesse, les masses travailleuses, partie au communisme conventuel, partie au servage ou salariat féodal.

Après avoir créé le don homme, l'Église glorifie le Ion pauvre. Une plèbe de Lazares, de Lazarilles, de Lazzaroni, à côté d'une bourgeoisie grasse, d'une aristocratie resplendissante et d'un clergé divinisé; tel est son idéal. C'est pour cela que l'Eglise prêche tour à tour, indifféremment, le blanc et le noir ; qu'elle déclare la propriété une institution de péché, et que cependant elle soutient la propriété ; qu'elle affirme la communauté comme la forme originelle, divine, de la société, et que cependant, tout en multipliant ses congrégations, ses confréries et ses couvents, elle combat avec acharnement les communistes, comme des ennemis de la famille et de la religion.

Est-ce de la justice, de la logique, que cette classification artificielle, imaginée pour le besoin de la cause religieuse, d'une nation en propriétaires, traitants, agioteurs, seigneurs, clercs, et communiers, mainmorfcJbles, serfs ou salariés. Est-ce seulement de la bonne foi?

La Décalogue avait dit en deux mots Tu ne tueras pas, tu ne voleras pas. Il appartenait à la théologie chrétienne de rechercher si la servitude, même déguisée sous le nom de salariat, n'était pas une manière indirecte de tuer le corps et l'âme ; si le salariat n'impliquait pas spoliation du travailleur, usurpation à son détriment par le capitalisteentrepreneur-propriétaire. La théologie n'a point étendu de ce côté ses recherches : l'idée qui l'inspirait ne le souffrait pas. Elle s'est tenue à la lettre qui tue ; elle a négligé l'esprit qui fait vivre.

L'Eglise est incapable, de par sa morale et son droit canon, de marquer les limites du tien et du mien : de là ces étranges solutions des casuistes, dont l'auteur des Provinciales aurait accusé l'Eglise tout entière, et non pas les Jésuites, s'il eût été de bonne foi. Pascal philosophe pouvait avoir une notion de la justice et de la propriété; Pascal chrétien ne le pouvait pas. Il n'avait qu'à jeter les yeux sur la communauté de Port-Royal, écouter ce qui s'y prêchait sur l'indignité de l'homme et l'inégalité des conditions, pour s'en convaincre.

Du reste, telle est ici la discipline de l'Eglise, telle sera celle de toute corporation religieuse.

La religion, quelle qu'elle soit, ayant pour but de servir de principe, de moyen et de sanction à la Justice; faisant,

découler la Justice de son dogme, créant un Eglise à l'effet de propager le dogme et d'y ramener incessamment la morale, la religion, dis-je, implique, dans l'âme du fidèle, la subordination du droit à la foi, de la raison à l'autorité, de la personnalité à la communauté, partant la destruction de la Justice. Car la Justice, de même que la religion, n'est rien si elle n'est tout : d'où cette conséquence, que comme la Justice s'étiole à l'ombre de la religion, tout de même la religion s'annihile sous l'autocratie de la Justice. Les églises prétendues réformées en fournissent un exemple. Là, le dogme ayant été dissous par le libre examen, et l'enseignement de la morale ramené aux principes de la pure raison , le ministère évangélique n'est plus qu'un professorat humain, une école scientifique, dont l'autorité, la religion, le Dieu, est la conscience de l'auditeur. C'est ce que le cardinal Maury a parfaitement démontré, à propos de Massillon, clans son Essai sur V éloquence de la chaire, quand il a fait voir par l'exemple de Bossuet, de Bourdaloue, de Fénelon et de tous les grands sermonnaires, que la morale ne pouvait être séparée du dogme, à peine de suicide pour l'Eglise et le christianisme.

Page 1