XXX. — Ouvriers et maîtres
De temps immémorial, la classe des peoducteues s'est divisée en deux sections, les ouvriers et les maîtres.
Comment ceux-ci sont-ils nés de ceux-là? De la même manière que le despotisme naît sans cesse de la démocratie. En tant qu'il appartient au règne animal, l'homme obéit à des instincts divers, que la Justice a pour but de redresser, et dont l'un des plus puissants est celui qui pousse la multitude à se donner des patrons, des commandants, imperatores, rvpàvvovç, absolument comme les chevaux sauvages et autres espèces dites sociables, qu'on pourrait aussi bien nommer serviles.
Le christianisme a reçu cette distinction, sans exprimer aucune réserve. Il s'est contenté de recommander aux serviteurs d'obéir à leurs maîtres, aux maîtres d'être bienveillants pour leurs ouvriers : ce qui n'exigeait certes pas un grand effort de génie et n'a pas dû fatiguer beaucoup la sainte Sagesse.
La Révolution, qui la première posa en 1789, avec le principe d'égalité, le droit au travail, n'a pas voulu semer la haine entre les citoyens en jetant ex alrupto l'interdit sur cette distinction séculaire. Elle s'est contentée d'abolir les privilèges corporatifs, le privilège de maîtrise, d'assurer la concurrence, et le laisser faire au temps.
Or, en vertu de cette égalité de respect consacrée parla Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, l'économie et la Justice, désormais inséparables, se demandent si le contrat de louage d'ouvrage entre le maître et l'ouvrier, tel qu'il se pratique dans les grands ateliers, est établi sur des principes équitables, si la réciprocité du service est observée, en autres termes, si la détermination du salaire est juste?
Pour que le service soit réciproque, il faut que le maître, je veux dire le représentant de l'entreprise, rende à l'ouvrier autant que l'ouvrier lui donne : ce qui implique, non pas l'égalité de tous les salaires entre eux, y compris ceux des chefs, puisqu'il est possible que les services ne soient point égaux, puisque l'égalité sociale des personnes ne préjuge point l'égalité effective des services, mais ce qui implique l'égalité entre le salaire de chaque ouvrier et son produit.
Egalité du produit et du salaire, telle est ici la traduction exacte de la loi de réciprocité, tel est le principe qui depuis la Révolution est censé régir le travail. Celui-là sera grand dans l'histoire et aura bien mérité des ouvriers, qui aura fait de ce principe une vérité.
Or, abstraction faite du contrat à prix ferme ou forfait, par lequel nombre de travailleurs aiment à se libérer des chances aléatoires qui pèsent sur les entrepreneurs, contrat qui n'a rien en soi d'immoral quand il est libre, rien de dangereux quand il ne se multiplie pas outre mesure, il est évident, aujourd'hui, que la Justice ne préside point à la condition de l'immense majorité des ouvriers, lesquels n'ont pas la liberté du choix, et pour qui le salaire alloué par les compagnies ou entrepreneurs est loin d'exprimer une réciprocité.
Voici ce qui se passe dans une maison de confection que je puis citer. Je cite le fait pour son excentricité même.
Une ouvrière habile peut gagner jusqu'à 1 sous par heure, soit pour une journée de travail de 12 heures 12 sous; la journée ordinaire est payée 50 centimes.
Une ouvrière occupée à domicile porte au bout de deux mois sa note, montant à 30 fr. Elle a donc, pendant ces deux mois , fait crédit de son travail au fabricant. Vous croyez qu'on va lui compter ses 30 fr. ? Point du tout : on lui retient sur la somme, à titre d'escompte, à raison de 6 p. °/o l'an, pour trois mois, 45 cent., neuf sous. C'est à Paris, en l'an de grâce 1857, que se commet ce grappillage.
Je sais tout ce que l'on peut dire sur les risques d'entreprises , les nécessités de la concurrence , les charges du commerce, etc. Ce n'est pas le bourgeois qui a fait le régime où il est engagé : une juste rémunération est due à son
initiative. Qu'on la règle, cette rémunération, sur une base équitable, je ne m'y oppose pas; mais cette retenue de 45 cent, pour un crédit prétendu de trois mois, alors que l'ouvrière en a fait un de deux mois dont on ne lui tient pas compte, n'est-ce pas un fait qui crie vengeance? Le denier de la veuve, si bien raconté dans l'Evangile, m'attendrit aux larmes ; ce demi centime volé jour par jour à la jeune fille m'embrase de fureur. Et ce n'est pas la spoliation seule que je considère, c'est l'outrage.
Or, si je réfléchis que pour abaisser la journée de la lingère à 50 centimes, il a fallu passer par une série de pilleries analogues, transformées successivement en principe et passées en tarif; si j'ajoute que ce cas particulier est celui de l'immense majorité des ouvriers, n'ai-je pas le droit de conclure que le défaut de réciprocité est ici la cause première de la misère des uns et de la fortune des autres, en sorte que cette inégalité de fortunes tant célébrée n'est le plus souvent autre chose que l'expression de l'iniquité même ?
Je reviendrai, dans une étude spéciale, sur la question du travail; mais je le dis dès à présent : faites justice, et vous aurez supprimé, dans notre société industrielle, la cause première de l'inégalité, l'inexactitude du salaire.
Mais que dis-je? le cas semble prévu par notre législation chrétienne, ennemie de l'égalité, et qui a tout fait pour la sécurité de l'usurpation, rien pour le droit du producteur.
Que les patrons s'entendent, que les entrepreneurs se coalisent, que les compagnies se fusionnent, le ministère public y peut d'autant moins que le pouvoir pousse à la centralisation des intérêts capitalistes et l'encourage. Mais que les ouvriers, qui ont le sentiment du droit que leur a légué la Révolution, protestent et se mettent en grève, seul moyen qu'ils aient de faire admettre leurs réclamations, ils sont châtiés, transportés sans pitié, voués aux fièvres de Cayenne et deLambessa. Le serf du moyen âge était-il autrement attaché à la glèbe ?