XXXI. — Vendeurs et acheteurs
Si c'est une conséquence de la Justice que le salaire soit égal au produit, c'en est une autre que, deux produits non
similaires devant être échangés, l'échange doit se faire en raison des valeurs respectives, c'est à dire des frais que chaque produit coûte.
Par frais de production ou prix de revient on entend en général la dépense en outils et matières premières, la consommation personnelle du producteur, plus une prime pour les accidents et non-valeurs dont est semée sa carrière, maladies, vieillesses, paternité, chômages, etc.
La réciprocité clans l'échange n'existe qu'à cette condition. Toute addition, fictive ou forcée, au prix de revient, est un mensonge commercial ; toute vente de marchandise dont la valeur est surfaite ou surchargée de frais parasites, un vol. Si, par exemple, entre les producteurs-consommateurs qui échangent leurs produits il existe une série d'intermédiaires, dont les commissions, intérêts, courtages, grèvent artificiellement le prix des marchandises , comme en définitive cette surtaxe se prend sur la marchandise même, il arrivera que lesdits producteursconsommateurs, apportant chacun une valeur de 100 à l'échange, ne recevront tous que 15, 20, 30, 50 au plus. Leur position est la même que celle de l'ouvrier dont nous parlions tout à l'heure, qui pour un travail de 100 ne reçoit qu'un salaire de 15, 20, 30, 50, le surplus faisant le bénéfice du patron.
Inégalité dans Véchange, voilà donc encore un principe hors duquel point de Justice. Or, ce principe, l'Eglise et l'antiquité tout entière l'ont méconnu; de nos jours les économistes, conservateurs du privilège, s'efforcent de l'étouffer sous la mystification du libre échange.
Si l'égalité dans le commerce était réalisée, un nouveau progrès, un progrès immense serait accompli vers l'égalité des fortunes... Mais en persévérant dans cette direction égalitaire, que deviendrait tout à l'heure la hiérarchie, le système de subordination et d'autorité?
Dans ces derniers temps, le gouvernement impérial a essayé de réglementer le commerce de la viande et de la boulangerie, la production des alcools, etc. A force d'amendes il est parvenu à faire observer ses taxes; mais comme il ne dépend pas du gouvernement d'assigner le prix naturel des choses, bien moins encore d'éliminer du prix courant les surcharges dont le parasitisme le grève.
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le gouvernement n'a réussi qu'à constater officiellement que le pain était cher, la viande hors de prix, les eaux-devie inabordables, et donner sa sanction à cette cherté. Le gouvernement, qui ne garantit aucune invention, s'est avisé tout à coup, pour le bien du peuple, de garantir la cherté des subsistances : quelle philanthropie !
Cependant, un capitaliste (M. Delamarre), mettant à profit une idée socialiste, se dit : Je n'aspire point à fixer le prix des choses; mais je ferai du commerce véridique, de la vie à meilleur marché, sinon tout à fait encore de l'échange égal. Je ferai de la loyauté commerciale, non par vertu, comme la police fait des soupes, mais par spéculation, et j'obtiendrai de meilleurs résultats que la police.
M. Delamarre a donc ouvert un vaste magasin où il offre au public, à prix de revient, toute espèce de produits, garantis de nature, quantité, qualité et poids. — Var prix de revient, M. Delamarre entend les frais du producteur, qu'il ne discute pas, augmentés de 10 °/0, savoir, 5 % àe bénéfice pour le producteur, 2 1/2 pour les frais de magasin, 2 1/2 pour le bénéfice de lui, Delamarre. C'est, comme il le dit lui-même, de la loyauté commerciale ; ce n'est pas encore de l'égalité, puisque dans les frais du producteur et dans les 10 % àe supplément il entre encore, en grand nombre, des éléments parasites.
Q;ue faudrait-il pour que la réciprocité fût complète?
Il faudrait, indépendamment de l'expurgation absolue du parasitisme, ce qui suppose d'abord la réciprocité des services, comme nous le disions tout à l'heure, ensuite la réciprocité de crédit et de propriété ; il faudrait , dis-je, que le magasin général, ou dock, au lieu d'être au compte d'un entrepreneur de loyauté et garantie , fût au compte des producteurs eux-mêmes, se garantissant loyauté et sincérité les uns aux autres.
A qui peut-il appartenir de débattre et fixer, selon l'heure et le lieu, le prix exact de chaque chose, si ce n'est aux producteurs -consommateurs, réciproquement intéressés, soit pour la vente, soit pour l'achat? Rien de plus simple que ce système qui ferait disparaître les trois quarts des boutiques, et rendrait à la production une multitude d'intelligences et de bras, absorbés dans un trafic inutile.
Mais justement la majorité préfère le trafic au travail; les propriétaires de maisons applaudissent à ce régime, qui leur vaut en loyers des sommes énormes ; la banque l'encourage, dans l'intérêt de sa circulation usuraire ; le fisc le favorise par ses patentes; l'agioteur lui réserve ses capitaux; enfin l'école académique le prône, sous le nom de liberté du commerce. Il ne faudra pas moins qu'une catastrophe pour trancher ce problème de l'égal échange, le plus simple de toute l'économie.
La fin de non-recevoir qu'on oppose à cette réforme, commandée par la Justice, est la difficulté de s'entendre. A la bonne heure ! Oncques ne prétendîmes que la Justice ne devait coûter aucun effort. Pour végéter dans une honteuse licence , rien à faire ; pour appliquer le droit , et par ce moyen arriver à l'ordre et à la richesse, il faut vouloir . ne voilà-t-il pas une puissante exception !
L'année dernière , des capitalistes anglais , prévoyant une hausse sur les sucres, achètent tout ce qui existait en magasins : leur entremise coûte aux consommateurs douze millions. Cette année, trois récoltes sont achetées d'avance par le commerce. Et la boutique d'admirer, comme la canaille admire les numéros gagnants d'une loterie, comme nos soldats d'Afrique admirent une razzia. Elle ne serait pas la boutique, en effet, si elle avait le discernement du juste et de l'injuste.
Il se fabrique en France, chaque année, pour 400 à 500 millions de soieries : avec 10 millions comptant, on accaparerait toute la matière première qui sert à cette fabrication. Que dirait-on si Paris tout entier était miné, et qu'il fût permis au premier venu de mettre le feu aux poudres? Or, ce n'est pas seulement sur la soie et le sucre que la spéculation opère : c'est sur les grains, les boissons, la viande, la houille, les bois, sur toutes les denrées de première nécessité. Un négociant de Bordeaux, bien renseigné sur ces matières, m'assure que le riz, qui se vend couramment 20 francs le petit quintal, pourrait ne coûter que 7 francs. En 1856, la récolte du vin a été achetée sur pied. Des sociétés spéciales d'accaparement, des coalitions de marchands existent sur tous les points du territoire, tantôt avec privilège de l'Etat, tantôt sans privilège et sous seing privé.
Pour conjurer de tels périls , créer aux producteursconsommateurs de sérieuses garanties, la police n'est de rien : il faut le Droit. Un système de docks résoudrait la question; mais le gouvernement concède les docks, c'est à dire qu'à la place des milliers de trafiquants au détail, il crée des compagnies de monopole. On en a vu les prémices. Une fois pourtant le Pouvoir se fâcha , lors des approvisionnements de lard pour l'armée d'Orient. Une demidouzaine de charcutiers furent mis à l'amende par le tribunal correctionnel : la boutique cria au scandale ; puis tout rentra dans le repos. Un jour on concédera le commerce des cochons, et ceux qui les mangent n'en penseront pas davantage.
Et vous demandez d'où viennent les révolutions ? De ce que la Justice est exclue des transactions humaines, l'économie sociale livrée au privilège , quand elle n'est pas abandonnée au hasard.