CHAPITRE II
L'homme dans son for intérieur. — - Symbolique du cuits et de
la prière. — Double conscience.
l.a pédagogie de l'Église, de même que son économie et sa politique, a donc pour point de départ le dogme de notre malice innée, qu'il est utile en ce moment que je rappelle.
L'homme, par l'infection de sa nature, nô peut de luimême vouloir et pratiquer le bien.
Il n'y a point, disait Luther d'après saint Paul, dans riiomme non justifié par le Christ, de vertu morale sans orgueil et sans tristesse, c'est-à-dire sans péché. Ainsi, nous ne devenons pas justes en faisant ce qui est juste; *mais, étant devenus justes, nous faisons ce qui est juste.
Ce principe admis, la question de l'éducation se réduit pour tout chrétien, et, nous le verrons bientôt, pour tout esprit feligieux, à enseigner à l'homme, avec les préceptes de la morale, qui par eux-mêmes resteraient impuissants, les pratiques sacramentelles ou justifiantes,
dont la (lispensation constitue la spécialité propre de Vtr glise.
Eh bien ! cette doctrine injurieuse, commune à toutes * les religions jusqu'au déisme inclusivement, qui fait de L'homme un sujet incapable à priofï de penser ses modes, de les vouloir, de les produire, d*y rester fidèle , un sujet réfraclaire à sa propre essence ; cette contradiction psychologique, peut-être ma raison, accablée du déluge de crimes qui couvre la terre, n'y eût-elle pas répugné, si du moins il était vrai qu'elle apportât à la tyrannie du péché quelque allégement. Mais voilà précisément ce que je nie : je soutiens que, si par nature nous sommes vicieux et pervers, la religion , par sa méthode de justiflcaUon , nous
rend pires.
Reportons-nous par la pensée à ces sociétés naissantes, où les mœurs se dessinent à peine, où la conscience se cherche encore. Un homme parait, poôte, devin, sacrificateur, maître de cérémonies. Il oiïre au vulgaire étonné, vis-à-vis des puissances surnaturelles, sa médiation officieuse. D'abord, il s*empare des imaginations par des formes imposantes : on le voit se prosterner, se relever, invoquer le ciel, comme s*il parlait à un personnage visible pour lui seul. Il commande la soumission par la terreur, il»capte la confiance par le mystiVe. Puis, et c'est ici la partie décisive, durable, de son ministère, il s'attache à créer dans la masse des habitudes de piété, à mouler les volontés et les intelligences au moyen de symboles et de rites destinés à rappeler sans cesse au peuple, non la loi morale, que lui-même, prêtre du Très-Haut, ne connaît guère plus que ceux au nom desquels il officie, mais le Sujet transcendanlal de toute moralité et de toute* loi. ^ — Mettons-nous en présence de Dieu, dit le prêtre, /ntrofbo ad aliare Dei : c'est le résumé de toute la religion
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antique. Si bien que la Justice, science de vérité» dont le. nom était gravé sur le rational d*Aaron; la morde, Iffomise par le prêtre, et seulement figurée dans Fadoralktâ, se trouve remplacée par un autre sentiment, la crainte de Dieu , les œuvres de justice par les actes de latrie, la vertu par la foi.
Qu'est-ce maintenant que le christianisme, cette loi de réparation qui devait réformer et compléter rancieniie, ajoute à cela? Reprenez-moi, Monseigneur, si je manque d*un iota : car pour vous, comme pour la Révolution, il y va d'un gros intérêt.
Toute voire science religieuse, comme celle des bonnes femmes qui guérissent au moyen de formules secrètes, comme celle des magnétiseurs qui agissent par émanations fluidiques, se réduit à un répertoire de gestes et de formules verbales, dans lesquels vous supposez, sur là foi de vos révélations, et pourvu qu'il s'y joigne une intention sincère, la propriété de guérir l'àme du péché et de la ra« mener à la sagesse.
Quelle conscience que celle du chrétien, avec son arsenal de paroles magiques, d'incantations, d'obsécrations et de talismans, contre la multitude innombrable des péchés et des damons! — Celui-ci, dit quelque part le Réformateur évangélique, parlant d'un mauvais esprit que ses disciples n'avaient pu expulser, celui-ci ne se pej^t vaincre pad* la seule invocation du Père, du Fils et de l'Esprit, pas même par le nom efficace de Jéhovah : il y'fautla prière et le jeûne! — Pour réfréner l'ardeur du jeune Tobie, l'ange Raphaël (le nom de Raphaël signifie médecine de Dieu), après avoir enfumé la chambre nuptiale avec le foie du poisson péché dans l'Euphrate, pi^scrit au. nouvel époux de passer la première nuit de ses noces en prières, à genoux sur un prie-Dieu, à côté de sa femme. Pour telle autre diablerie on conseille l'aumône. Mais
voyez la pente ! la Vertu de raumône a aussi ses bornes : donnez alors, donnez à TÉglisece qui, donné aux pauvres, ne vous aura pas réussi.... Je m'abstiens de tout commentaire.
Arrêtons-nous un moment sur cette théurgie, inséparable de tout système religietlk.
L'homme qui, après avoir par Tactivité de son entendement formé le concept de Dieu, fait intervenir ensuite ce concept dans sa raison pratique comme sujet, motif et sanction de la Justice; cet homme-là, ai-je dit (2« étude), sera conduit tôt ou tard à mettre son concept en harmonie avec la fonction que sa conscience lui assigne, c'està-dire quUl le réalisera en âme et en corps, et finalement s'en fera une idole.
La substantification du concept divin, par suite son animation, sa personnalité, son incarnation, son histoire, toutes ces concrétions mystérieuses dont se compose la théologie dogmatique, ont leur origine dans Tattribution que rhomme primitif fait à un sujet métaphysique, autre que lui-même, de l'autorité justicière,' qui est sa prérogative.
La même évolution, de l'abstrait au concret, s'observe dans les actes du culte.
Le Dieu créé pour le besoin imaginaire de saconscience^ le croyant en conclut, il ne peut pas ne pas en conclure, qu'une communication, un rapport, existe entre son âme et la divinité. Ce rapport, que les théistes discrets renferment dans les profondeurs de la conscience, et auquel ils attribuent les inclinations vertueuses de l'âme, l'homme d'une foi plus rayonnante ne tarde pas à le découvrir hors de la conscience, dans les facultés de son être et les phénomènes de la nature. Tout est, pour le vrai croyant, manifestation de la divinité. Et, comme la distiucUç^^v ^^\x<^
les choses spirituelles el les corporeltes est une ptire Uon de la dialectiquei le théiste, qui admet l'existence rapports entre lui et la divinité, tend invinciblement à tériorer ces rapports, à en saisir la trace dans ce faits matériels, symboles, signes ou véhicules de l'acti divine, auxquels il attribue par conséquent la m^me cacité qu'à une impression immédiate de Dieu.
La foi aux sacrements est donc partie intégrante de U foi à la divinité : ce qui rentre dans la proposition antérieurement démontrée, que toute religion naturelle, povj peu qu'elle ait de racines et qu'elle prenne de développe*! ment, deviendra tôt ou tard religion révélée ; toute ado* ration en esprit se traduira en génuflexion*
Or, le sacrement, qu'est-il autre chose qu'on pur fétichisme? De la profession de foi du Vicaire savoyard l celle du sauvage il n'y a que la distance du principe i la conséquence : par où l'on voit que le plus raiaonntbh des deux ne serait pas le philosophe, si ce n'était une loi pour la philosophie de commencer toujours par Vixt
conséquence.
Gomme l'eau lave le corps de ses souillures, ainsi, dit le sacramentaire, Tablution faite suivant le rite sacré, avec la foi , ou seulement Tintention voulue, purifie Tâme de de sa tache d'origine. Que nous enseigne la religion par ce mystère? C'est qu'en principe toute la nature est pénétrée de Dieu; que les phénomènes qui nous entourent sont des rapports , non-seulement de Tordre physique , mais aussi de l'ordre divin; que par conséquent, pour obtenir la grâce par le véhicule des phénomènes, H suffit de nous unir d'intention à la divine Miséricorde, en même temps que nous remplissons, de corps, la condition de la phénoménalité. C'est pour cela que dans le sacrement la mor tière est plus qu'un signe ou un symbole; elle acquiert
une vertu surnaturelle^ qui la rend nécessaire à Taccom* piisseraent du mystère. 11 est si vrai, {Mur exemple, que l'eau est indispensable à la régénération chrétienne, que, ai vous supprimez de la profession de foi du néophyte Tinfusion liquide, malgré toutes les invocations il n^y a pas de baptême, et le péché subsiste. Au contraire, qu*un incrédule, un juif, un mahométan, ondoie lenouveau*né, en prononçant sur lui la formule : Je te baptise, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Tenfant est chrétien, il est çntré en grâce; que la mort le frappe, il verra Dieu. Ainsi la pensée religieuse, après avoir conçu le inonde transcendantal, fait produire à ce monde, par l'intermédiaire des créatures visibles, des effets surnaturels. De là les miracles opérés par le nom de Jéhovah, par le manteau d'Élie, le bâton d'Elisée, les clous de la vraie Croix, les ossements des saints ; de là la vertu attribuée au saint chrême, aux saintes huiles, aux images, médailles, scapulaires, etc., dans lesquels toute l'Église considère, suivant le plaisir de Dieu, des intermédiaires, initruments ou véhicules de l'action du ciel. De là, enfin, chez les ministres du culte, et généralement chez tous les croyants, une certaine disposition à se contenter, de la part des indifférents, des démonstrations extérieures: ils espèrent toujours que par l'efficace qu'il a plu à Dieu d'attacher aux symboles de son culte, l'acte matériel, réagissant sur la volonté, déterminera la foi. Une seule comparution à la messe, un semblant de confession, un rien, suffit à leur piété. On les accuse d'hypocrisie; on se trompe. Ce que le mondain traite ici de grimace, et qui de sa part serait une indignité, prouve précisément la sincérité du fidèle.
En 1848, quand les pétitions pleuvaient à l'assemblée nationale des quatre coins de la France, demandant que
je fusse expulsé comme athée^ je i;eçus une lettre envoyée de province. L'écriture était belle, l'orthographe irréprochable; assez de distinction dans le style. Ni signature, ni adresse; l'auteur cependant était une femme, de pins, disait-elle, jeune encore, vivant dans le monde, qui allait au bal j quand il y avait des bals, et qui, depuis la République apparemment, ne s'occupait plus que des choses de Dieu. Dans le pli de la lettre, une médaille de la Vierge, attachée à un cordon de soie.
« Vous ne voulez pas de Dieu^ me disait-elle. Malheureux! que voulez-vous donc?... Vous ne me connaissez pas, et fnbablement vous ne me connaîtrez jamais; mais vous m'âva fait bien du mal... Je vous le demande en grâce, Moùsiair, portez cette petite médaille^ bien précieuse pour moi, et notn bonne Mère vous sauvera malgré vous. Je vous TenYOîe i rinsu de mon mari^ bien que sans doute il m'eût approuvée. Gomme vous^ Monsieur, il est un homme d'intelligence^ mail avec la différence que lui croit en Dieu et l'adore. »
Sur-le-^mp, j'ôte mon habit, ma cravate, et je passe soussfjna cni^ise la petite^médaille.... Aujourd'hui que le temps est loin, je ne puis m'cmpècher de frémir encore de mon imprudence. Se figure-t-on V athée portant une pièce bénie?... Supposez gu'un soir, ramassé dans la rue, raort ou blessé, le médecin du quartier eût découveit sur mt peau cette relique! Quel scandale! Gomme les conjectura seraient allées!... J'étais un homme perdu. Eh! durée cervelles, comme disait le Ghrist, corps sans âmes, si j'ai perdu la foi à Dieu, j'ai gagné la foi à l'humanité, cette foi qui se déOnit Justice et Indulgence. Que me faitla dévotion plus ou moins superstitieuse d'une femme? Que pèsent i mes yeux ses prétentions à la sainteté et à la littérature! Je ne crois pas plus à son génie qu'à ses miracles ; mais je crois à son héroïsme, à son dévoûment, à cette tendresse surhumaine, qui, malgré la foi, proteste en elle contre la
— asdamnation de l'athée ; j'attends tout de la vertu de son sacrifice, et j*adore en elle la conscience du genre humain. Ce cordon 9.cette médaille 9 brimborions ridicules , mais chargés des effluves d*une âme dolente et passionnée, devenaient pour inoi un talisman qui devait me garantir de Texcès de ma colère vis-à-vis de Thomme, et de l'ironie à l'égard de la femme. Certes le miracle attendu par ma pieuse donatrice ne s'est pas accompli ; elle saurc du moins, si elle lit ces lignes, que je n'ai pas failli à son vœu, et que je pourrai me vanter, au tribunal du grand Juge, d'avoir eu dans ma vie un quart d'heure de bonne
volonté.
Je ne voudrais pas qu'on m'accusât de plaisanter sur un sujet qui prête tant au ridicule : le libertinage en matière de religion est usé depuis Voltaire. Mais qui né voit que le cbristialiisme, dernier terme du paganisme, du théisme, est là tout entier? Sans la foi aux sacrements, aux reliques, aux images^ il n'y a point de religion. Et comme il n'y a pas de limites dans l'absolu, pas de distinction entre le monde de la nature et le monde de la grâce, la même pensée qui a fait imaginer celle thérapeutique de Tàme a suggéré, pour la satisfaction des intérêts matériels, une foule de pratiques également autorisées, sinon commandées par l'Église : en sorte que nous pouvons juger par le caractère de celles-ci de la valeur de celles-là.
Celui qui a pouvoir de nous sauver du péché , se sont dit les dévots, peut nous préserver aussi de toutes maladies et accidents. Ce principe posé, le recours à la Divinité n'a plus de bornes. Il y a donc des formules contre l'influence du mauvais esprit, pour toutes les circonstances de ta vie : naissance, puberté, fiançailles, mariage, grossesse, accouchement, relevailles, sevrage, maladies, mort; — pour toutes les actions : lever, coucher, travail, repos, visites, II *!
promenades; --^pour tous les temps : solstices, équinoxes, nouvelles lunes ^ semaines, matin, midi, soir; — pour toutes les affaires : quand le roi va à la guerre et quand il revient de la guerre, quand on installe un préfet, quand on intronise un évèque, quand on bâtit une maison» quand on ouvre une mine, quand on lance un navire, quand on dédie une église ou qu'on fond une cloche; — pour tons les accidents, intempéries et calamités, pluie et sécheresse, tonnerre, grêle, gelée, inondation, incendie, famine, poste, épizootie, etc. Les journaux racontaient naguères qu'un exploiteur de carrière, ayant fait bénir ses travaux par Tévêque de Viviers, assisté de tout son clergé, il se détacha de la montagne une masse de cent mille tonnes de pierre : il est vrai qu'on avait eu soin de mettre le feu à une charge de poudre de 10,300 kilogrammes. ^
Il y a des saints doués, par permission divine, âe pré* rogatives spéciales pour la préservation des fléaux et maladies : naufrages, bêtes féroces, insectes, fièvres, blessures, écrouelles, gale, lèpre, pustule maligne, dyssenterie, épilepsie, hydrophobie; des saints pour la clavelée, le farcin, le tournil, les rhumatismes, les Iiémorrhoïdes ; des patrons pour tous les métiers, corporations, paroisses, cités, provinces et royaumes. Le Christianisme ne laissait rien à faire à la politique, ni à Téconomie, ni à Tassurance, ni à la médecine, ni à la stratégie ; il avait pourvu à tout par ses recettes : Ite^ docete omnes génies,
Est-ce de lui-même que l'homme, cette créature si belle en son corps, si sublime en son âme, destinée i devenir le type généreux de la vie morale, se plonge avec
une sorte de délice dans cet océan de superstitions !
Agit-il sous l'instigation d'un esprit jaloux, par un chàti«'
ment de la Divinité, ou par un horrible complot du sacerdoce?
Vous me prendriez pour quelque Yoltairien attardé. Monseigneur, si , après avoir edOeuré d'un sourire votre Ifustructionreligieuse, je n*en donnais la raison psycholo* gique; si je ne montrais, jusque dans cet abaissement où rhomme peut être conduit par la JFbî, la grandeur de sa pensée et la poésie de sa conscience.
Disons-le donc, pour l'instruction d'une Église ignorante de ses propres mystères : il n'y a véritablement à redresser ici qu'un quiproquo. Changez l'adresse , et toute celte déraison apocalyptique devient l'épopée de l'humaine vertu.
Cette source de tout bien et de toute sainteté, que l'âme religieuse appelle son Seigneur, son Christ, son Père, c'esl elle-même qu'elle contemple dans l'idéal de sa puissance et de sa beautét Virgile le dit en propres termes. Dieu est la puissance étemelle de l'humanité :
0 Pater^ ô hominum divûmque œtema potestas ! Ces génies, ces anges, ces saints, qui forment le cortège du Très-Haut, ce sont toutes les facultés de cette âme, qu'elle réalise et personnifie, pour les invoquer ensuite commeses patrons et ses prolecteurs. Ce monstre dlgnominie qu'elle nomme Satan , c'est encore elle, dans Tidéalité de sa laideur. Et cette adoration sans fin, inintelligible au prêtre comme au vulgaire, est Thymne perpétuel qu'elle se chante pour s'exhorter à bien penser, bien aimer, bien dire et bien faire; la rapsodie, toujours nouvelle, de ses luttes, de ses misères et de ses triomphes; le battement d*ailes qui l'élève vers les sublimités de la Justice.
Une pareille hallucination, direz-vous, serait plus merveilleuse quela religion même, dont on prétend expliquer ainsi le mystère.
Rien de plus naturel, cependant : voustiUez cu\v\^^<i\.
Du moment que l'homme, incapable dans les premien temps de démêler en soi la Justice dont il é{trouve le sentiment, est entraîné par la constitution de son entendement à lui chercher hors de sa conscience un sujet en qui elle réside, ainsi que je Tai expliqué déjà (2* Étude ^ chap. 2), il est tout simple qu'il invoque ce juste Juge, aussi bien contre les ennemis qui le menacent que contre ses propres inclinations; qu'il lui demande conseil, qu'il le prie de le fortifier, de le soutenir, de le purifier, de l'élever dans la vertu. C'est donc elle-même que Tâme invoque, prie et conjure; c'est à sa propre conscience qu'elle fait appel; et, de quelque façon que soit toumée la prière, elle ne sera que l'expression du moi qui s'adjure sous le nom de Dieu; elle n'aura même de sens, elle ne sera intelligible que par cette prosopopée.
Un exemple, familier à tous mes lecteurs, et qui résume à lui seul toute la religion, tout Icpbréviaire, fem comprendre cette aliénation de l'ame humaine, qui, se prenant pour un Autre , s'appelle, s'adore comme l'Eve de Milton, sans se connaître.
Vous qui donnez la confirmation aux chrétiens. Monseigneur, vous savez votre Pater ^ sans doute ; mais y avez< vous jamais rien compris?
Appel à la souveraine perfection, acte de soumission à l'ordre éternel, de dévouement à la Justice, de foi en son règne, de modération dans les désirs, de regret des fautes commises, de charité envers le prochain ; reconnaissance du libre arbitre, invocation à la vertu, anathème au vice» affirmation de la vérité : la morale de quarante siècles est résumée dans ces humbles et émouvantes paroles, que la tradition chrétienne attribue à son Homme-dieu.
Que de douleurs apaisées, de courages affermis» de
ressentiments vaincus, de doutes évanouis, par la récita* :tioii de cette prière, plus accessible aux cœurs qu'aux intelligences ! Quand le pauvre, avili, menteur, fainéant, nous aborde, la prière sur les lèvres, telle est la grâce de cette parole vraiment évangélique, que nous nous sentons portés, malgré nous, à Faumône. Pater noster!... Hélas! à Texception de quelques privilégiés de la science, c'est tout ce que le peuple sait de ses droitjÈi et de ses devoirs. Après le Décalogue et l'Orais^ii Dominicale, néant* Trente-quatre lignes en trente-quatre siècles! Dites-moi donc. Monseigneur, à quoi servent les sacerdoces? . Prise au sens littéral, comme fait rÉglisc, l'Oraison Dominicale n'est qu'im tissu d'idées niaises, contradic* toires, immorales même et impies. On peut en extraire une douzaine d'IuMiies, condamnées par le saint-siége ; et c'est peut'étre en iB*appuyant sur le Pater ^ entendu à la gianière des prêtres, que Jérôme Lalandc conclut que son auteur était athée.
Mais pénétrez sous la lettre, toujours absurde quand il s'agit de prière, et cette même oraison va vous paraître d'une morale et d'une rationalité incomparables.
Père! — Père de qui, père de quoi? Le Dieu chrétien engendre-t-il à la manière de Jupiter, qu'Homère appelle à si bon droit père des hommes et des dieux ? Cette interprétation ne saurait s'admettre. Faut-il prendre la chose au sens psychique, et dire que l'âme, émanation de la divinité, affirme ici son origine céleste? Mais la génération des âmes par le Très-Haut ne se comprend pas plus, ne paraît pas mieux fondée que celle des corps; d'ailleurs, la théorie de l'émanation a été condamnée par TÉglise, et je ne crois pas que la philosophie songe à la remettre en honneur. Dira-t-on que Père a ici le sens de Créateur ? L'idée, en effet, est orthodoxe ; mais nul doute que l'âme religieuse, en parlant â son Père, n'entende que ce
père est aussi rauteur de tonle chose. Le Créateur n'jtsplique donc pas le Père; et la suite du discours, rintentin éTidente du texte, exige davantage. Quereste441, wmm de [M'endre le nom de Père comme synonyme de Soim^ rain, patron, maître à la fois et modèle, suivant ce que dit ailleurs TÉcriture, Soyez saints comme je suissaini; régisseur et pourvoyeur de Tâme et de la société? Or, qnel est-il ce père, protecteur et prototype de Tàme qui h prie? Suivant l'Égliae, c*est Dieu, un être à pari, que nous supposons touC%on, tout sage, toul-puissani, à Pi* mage duquel nous s(^nnies créés, et seul capable de nous entendre et d^exaucer nos désirs. Je soutiens que ce Pèie n est autre chose que Fàmo elle-même, agrandie à ses propres yeux par la conception de Tidée sociale ou de la Justice, élevée par cette conception du droit à Tégal de la société même, et qui, incapable de se reconnaître loul d*abord avec ce caractère sublime, slnterpelle sous ui nom cabalistique, el se provoque à la vertu par la contemplation de son idéal. Qu^après cela elle conçoive ce Père comme créateur de la nature, cela revient à dira qu'ayant atteint par la Justice le sentiment de riufini, se posant elle-même comme infini, elle lait rentrer dans cet infmi toute cause, toute idée, toute puissance, toute vie^ parce que Tintini doit tout comprendre, et que Finfim est un.
Qui es aux deux. — Quelqu'un dans le ciel ! I^ Juif, qui faisait le ciel de métal, et y logeait comme en un palais son JébovaU, pouvait le croire ; païens et.clir^ tiens du premier siècle, de même. De nos jours, cetia localisation matérielle est impossible. Le ciel, c'est partout et nulle part; au pied de la lettre, un non-sens. 11 faut donc recourir encore à la figure : le ciel est le sommet de la création, la plus haute pointe de l'Olympe à plusieurs sonunets, comme dit Homère, 'AxpordiTV) xcpufij no>j>3dp««
C&; OjiCiiixsia, to«l ce qo*il y a de ploi éleiré dans K» règnes réunis de le niluie. Fête fmi et mut cînur, œla signifie donc : SouTeraine essenœ» loaroe de toute Jus* liœ , élevée au-dessus de toutes les créatures!... Cest Dieu , direz-¥ous encore. Vous ailes tile en interpréta* lion , et TOUS vous contentei de bien peu de chose. L*àme ne peut croire, connaître el adinner tpie ce dont die a le sentiment ou rexpérience; et la seule chose liont elle ait ici le sentiment, c*est elle-même ; c'est son moî, que rien n*égale dans le monde visible, et quelle déoouvrs à travers le télescope de la contemplation transcen* dan taie. L'éme agit ici comme l'enfant qui, apprenant à parler,* avant de dire moi, se désigne à la troisième personne : conclurez-vous , sur la p;m>le naïve de cet enfant, qu'il est double ?...
Que ton nom soii mmeUfié. — Le nom, suivant Ténergie du style oriental, est la même chose que la définition, c'est-à-dire Tessence. Or, à qui peut convenir ici le voeu de sanctifiraiion ? A Dieu ? cVst impossible. Dieu, malgré tous les blasphèmes et toutes les idolAlries, est inviola» ble. L*àme pense^ donc en réalité autrement qu'elle ne s'exprime; et quand elle dit à son l^re: Que ion nom soit saneti/U^ c'est comme si elle se disait : Que |>ar la contemplation de ma pure essence je me sanctifie et me rende de plus en plus semblable a moi-niéine, ik mon type, à mon idéal ! C'esl, en aulres tonnes, ce que roracle do Delphes recommandait, avec moins d*emphaso, à rhommc pieux, quand il lui disait : Connais-foi toi* même. Quelque violence qn*on fasse aux mois, nous ne sommes plus dans le ciel; le sanctificeiur nous fait descendre dans l'humanilé : rÉvangile cl la Pythie sont d'accord.
Que ton règne arrive. — Le r^nedc Dieu est éternel, dit rÉcriture ; il ne tombe pas daus le temps, laproposi-
tion ne saurait donc regarder encore qne Thomme , èln progressif, susceptible de s'avancer indéfiniment dans h Justice, et pour qui le règne de Dieu n*est autre que l'exaltation de sa propre essence, et le dévf pement de sa liberté. Dieu, dans ce règne, n^a rien' faire.
Que ta volonté soit faite, sur la terre comme doM'i cieL — La volonté du Tout-Puissant ne peut pas contrer d*obstacle : prise dans la rigueur du terme. If! prière serait une impertinence. D^autre part, l'assimila^ tion de la terre au ciel ne s'entend pas mieux, à moiiii que la terre ne soit prise dans un sens figuré, conmie nous avons vu tout à l'heure que le ciel était pris Immème. Supposons donc qu'il s'agisse de la volonté de l'âme juste, volonté sans reproche comme celle de Dii qui en est la figure; la pensée, qui tout à l'heure sembi dépourvue de sens, devient sublime. Que ta volonté, l| iQon âme, s'accomplisse dans la région inférieure de conscience, comme elle se produit dans les hauteurs II mon entendement ! Je vois le bien et je l'approuve, dit le pocte*, video tneliora proboque ; pourquoi faut-il que je suive le mal ? détériora sequor ! Est-on^ le hasard qui i formé dans le Pater^ d'un côlé cette suite incohérente de pensées inintelligibles ; de Tautre, 'cette chaîne me^ veilleuse d'interprétations morales, autant que ration* nelles ?
DonnC'fious aujourd'hui notre pain quotidien. ^ L'es|ièce humaine, courbée sous le péché, est mendiante : c'est tout son arsfument en faveur de la Providence. Mais il est impossible, avec la foi la pins robuste, d'admettre une divinité orcupée do ces soins quotidiens. Dieu 0 établi, dès l'éternité et pour Téternité, l'ordre da monde; il ne le change pas au gré de nos désirs, pas pliB que selon notre mérite ou notre démérite. Nous tombons
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Dieu, son modèle» sieut in cœlo et in terra; et que mamtenant c'est la Tolonté de ce Dieu qui annonce demir agir selon la mienne. Qui nous expliquera cette éoigme?
Restez dans la liltéralité, et je vous défie d'en troam la clef. Revenez au sens tropique, et vous vous inclinem une fois de plus. L*âme qui prie s'exhorte au bien par It contemplation de sa beauté essentielle ; mais en même temps elle se reconnaît sujette à faillir, dans les luttes quotidiennes de la vie animale. Comment se relèvent-elle de ses chutes ? Par Tamour. Point de justification pour rhomme qui n*aime pas, c'est-à-dire fui ne pa> | donne point, car c'est tout un ; qui ne cherche pas tout i la fuis la réalisation de la Justice en lui-même et dans ses frères. Un tel homme n'est pas un saint ; c'est ua hypocrite, un apostat. Sauvez-vous par la charité; cette parole de TÉvan^ile, mise en chanson, est le principe de la Justice nouvelle, qui arrive à la purification par le pardon, à rencontre de la Justice des anciens temps, qui ne savait que haïr et se venger.
Et ne nous laisse pas choir dans la tentation, mais délivre-nous,.,. — Ceci n'a f)1us besoin de commentaire. Que le sentiment de notre céleste beauté nous ravisse à la tyrannie des attractions inférieures : voilà le C'est une reprise dés premières phrases de VOraison, ritournelle dans le goût des antiennes religieuses, et diaprés les règles de la versification hébraïque. Les théologiens ont bâti là-dessus leur théorie de la grâce efficace, sans laquelle l'homme ne peut faire-le bien ni se relever de ses chutes, mais qui ne manque jamais à celui qui la demande : littéralisme absurde, destructif de toute am^ raie, comme de toute philosophie.
Du Malin. — Au dernier mot, TaHégorie se montre à découvert. Comme l'idéalité vertueuse a été personnifiée sous le nom de Père, l'idéalité contraire est p^*son-
— Bonifiée sous celui du Mauvais. L*une des deux fïersoniiifications emporte l'autre ; et la prière, allant de la thèse à Faotithèie, mais en restant toujours sur le terrain dr rallégorie, finit comme elle a commencé. Les chrétiens, à Texemple des mages, ont fait du péché un être réel, créé selon les uns, incréé selon les autres, irréconciliable ennemi du Père, dont tontes les facultés, passions r\ jouissances sont pour le mal, comme celles du Père sont pour le bien. C'était logique. Qui affirme Dieu, aflirme \v Diable ; mais conune le siècle ne croit plus au diable, et que TÉglise elle-même semble en avoir honte, on me permettra de dire à mon tour que qui nie le diable nie Dieu, en tant du moins que précepteur, modèle et juge dé notre moralité : car sur tout le reste je Tabandonne.
Amen. — : Mot hébreu qui signifie vraiment. Quoi! vraiment, cette enfilade d'idées mystagogiques, incompréhensibles, je parle de Traison dominicale d'après TOinterpréiation chrétienne ; cette apocalypse, ce galimatias, ce s«.'rait là le sommaire de ma foi, la règle de ma raison, le soutien de ma vertu, le gage de mon immortalité ! 0 Père, qui es dans le ciel! vraiment, si j étais chrétien, je te réciterais sept fois le jour la prière que le Christ, ton fils putatif, nous a apprise, seulement pour en obtenir df toi l'in-
telligenoe.
Que le Paier soit réellement de la composition de Jésus, comme le veulent les compilateurs des Ëvun^iles ofticiels ; on qu'il ne faille y voir qu'un assembluge de fonuiiles d*oraison ayant cours depuis longtemps daiir^ les eur-^'- Ic^es, ainsi que le soutient la critique moderne, \}eu itiiporte à mon objet. C'est Tinspiration quo je regarde, ïiou le style. Postérieure de quinze siôrl**? au !)écal(»?uo quant à la pensée et à la date, on peul dire que lOraison dominicale lui est antérieure de quiu/.e siècles quant à la IVun:* .
G*est de la morale en mythe, comme le discours du ser* peni à Eve et le sacrifice d* Abraham. Entre Moïse faisant parler Jéhovah comme un préteur romain* sur son tribunal , Tu ne tueras pasj Tu ne voleras paSy Tu n& feras point de faux témoignage , et le Christ priant son Père, il y a aussi loin qu'entre les légendes d'Hercule, Persée^ Bellérophon, chantées par les poètes, et la gueore du H> loponèse, racontée par Thucydide. «
Est-il donc si difficile de comprendre que Thonime^ prie Dieu est comme le poète qui invoque la muse, cdiat\ ci faisant appel à son génie, celui-là à sa conscience? Depuis le vieil Homère, et probablement dès longtemps avaql Homère, nous ne sommes plus dupes de la fiction poétique; le serons-nous encore longtemps de la fiction sao6^ dotale? Notre raison n'a rien perdu, certes, pour s'èln mise à parler en prose; avons-nous peur que notre mm iporal ne succombe parce que nous cesserons de récitff des patenôtres?
Lorsque Sapho, dans son ode à Vénus, conjure la déeM de la beauté de lui ramener son amant infidèle, et qu*dii lui dit : Combats avec moi; c'est comme si elle parlait! son propre sexe, dontl'invincible attrait est méconnu dani sa personne. Lorsque Hippocrate, dans ce magnifique 8e^ ment qui est comme l'hymne de la conscience médicalli invoque Hygie, Esculape, toutes les divinités de la médacine, c'est comme s'il jurait sur sa propre vie, dont les mystérieuses puissances font l'objet de son étude. Lorsque' Socrate recommande à son disciple Antisthène de sacnfier aux Grâces, c'est comme s^il lui disait : II est permis an philosophe d'être pauvre ; il ne Test jamais d'être malplaisant et malpropre. Le culte chrétien ferait-il exception à cette série? Mais sur quoi donc en établissez-vous la preuve?
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cela s*abstenif, aller au désert, vivre eu solitaire? Ce siérait de régoîsine, et c'est impossible. 11 faut agir, combattre, soutenir la lutte contre le mal, avec le moins do défait* lance qu'il se pourra, sans doute, mais au risque des plus tristes chutes. Honneur à ceux qui ont vaincu, et pardoa aux tombés! Mais honte aux puritains qui s'abstiennent, et prétendent, après la bataille, gourmander leurs Trères et leur commander!... Le premier et le plus grand sacrifice que l'homme doive h ses frères est celui de sa propre sainteté : qu'il reçoive donc, par avance, l'absolution do ses fautes, à charge par lui, bien entendu, de no rien négliger pour se préserver du mal.
Tetzel déshonorait les indulgences; Luther, plus fana*' tique encore que Tetzel, en méconnaissait la mythologie* Luther voulait être plus chrétien que le pape, c'est assoi dire. Pour moi, à défaut d'autre sagesse, je |iréférerai8 Rabelais et le pantagruélisme à toute la Réforme.
Les personnes les moins versées dans la science des Écritures savent aujourd'hui ce que fut, dans son institution, le sacrement d'eucharistie : un repas fraternel, une commémoration, un engagement. Chez tous les peuples» la participation au foyer, à la table, au pain, au sel, fut le symlK>le de l'hospilalilé, et comme le sceau de ce pre* mier contrat. De toutes les cérémonies de ce genre, la plus solennelle était l'immolation d^une victime, dont la chatri offerte aux dieux, puis mangée, semblait une incorporation du serment. Moïse, ayant donné la loi aux IsraéliteSi immole une victime, du snng de laquelle il asperge la multitude. Ceci est le sang de VaUiance que Jéhovah ê faite avec vous y leur dit-il ; et par cette aspersion il les lie à la loi. Jésus, se posant on réformateur du mosalsmei se sert d'une formule semblable ; au lieu de la chair Atdtt sang des animaux, il prend le pain et le vin : Ceci, diUil en élevant U coupe, est le sang de la nouvelle allianoe»
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casion de sacrilège, de persécuiion et de scènes bouffonnes.
J'ai parlé de cet arrêt de la cour de Rouen qui condamne à six mois de prison un jeune homme pour communion indigne. Pendant que j'étais au collège, un élève s'avisa de cacheter une lettre avec Thostie qu'il avait conservée de sa communion, et il paraît que le môme fait s'est produit ailleurs plus d'une fois. Cet étourdi, dont je pourrais dire le nom, fut puni d'une façon bien autrement sévère que celui d'Yvetot : il s'est fait jésuite !... Tout cela n'est rien auprès de ce vicaire qui, ne pouvant décider un malade à recevoir le sacrement, l'administra malgré lui, en faisant infuser une hostie dans sa tisane. Quand rougirezvous, chrétiens, de toutes les bévues où vous pousse votre superstition?
Lou bon Due, ç'ost lou chaud; le bon Dieu, c'est le soleil,disaitun vieux vigneron de quatre-vingts ans, qui tous les dimanches, pendant que les autres étaient à la messe, prenait sa hotte, et allait par les rues ramasser des crottins qu'il portait ensuite à sa vigne. Peu de gens, dans notre pays de christianisme, ont vu des idolâtres: j'ai connu celui-là. Mais Tétait-il plus que le concile de Trente, transformant en Dieu le pain consacré; plus que Luther, mettant son Dieu dans le pain ; plus que Calvin, [irétendant à son tour que Dieu était seulement figuré par le pain?...
L'humanité produit ses dieux, comme elle produit ses rois et ses nobles; elle fait sa théologie, de môme que son économie et sa politique, par une sorte d'infatuation d'elle-même : c'est toujours l'histoire de Nabuchodonozor, qui s'extasie dans sa gloire et finit par manger de l'herbe.
Un homme, chez les sauvages, a-t-il observé fidèlement pendant sa vie les rites des jongleurs, respecté le taboUj offert aux jours prescrits les sacrifices, débité assidûment ses prières, il est un saint; son âme est reçue dans le se-
jour des bienheureux, pendant que celle de Timpio est précipitée dans le noir abîme. La même croyance rogne dans rinde, au Thibet, à la Chine, dans les pays soumis à rislam, partout; ce fut celle de tous les peuples jadis attachés au polythéisme, et le christianisme n'y a guère ajouté. Au lieu de voir dans cette pniversalilé de superstition les rayons épars d'une révélation primitive, n'cst-il pas plus judicieux d'y saisir le mouvement de Tâme humaine, qui, se contemplant dans le miroir de la conscience, s'affirme d'abord comme autre, en attendant que l'analyse lui apprenne à se reconnaître?
xvn
Je conclus : la. religion, quel qu'en soit le Dieu, esprit ou fétiche; quel qu'en soit le dogme, théisme ou panthéisme, vitalisme ou socialisme, se résolvant en une mythologie de la pensée, divise la conscience : par conséquent elle détruit la morale, ea substituant à la notion positive de Justice une notion sous-inlroduite et illégitime.
Il n'y aurait qu'un cas où la religion pourrait faire exception à celte règle, ce serait celui où elle aurait pour symbole ou divinité la conscience même, ou, pour mieux dire, la Justice, dans l'idéalité abstraite de sa notion; mais alors la leiigion serait identique à la Justice, ce qui détruit l'hypothèse.
C'est pour cela que le christianisme, dont le Dieu est pris pour autre que la conscience, bien qu'il soit une figuration de la conscience; qui, par conséquent, constitue en nous une double conscience, la conscience naturelle et la conscience théologale, ne possède, en fait de morale, que les rudiments de la vérité, plus une symbolique ou séméiologie, c'est-à dire une affirmation figurative de la Justiceet de la morale; mais de morale véritable, aucune. La science des mœurs et l'efficacité du sens moral ne peu-
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Hiff. cft norai; <?t 3 le dmmidra «Taotanft plos aa rjjwwi s'éfradint ehaqiip joordairaBia^^il esco»tejMHgfa la loi afce oa eoara^ phis Tirii. Sa ■rviBair et
^«nitaolifae Phii^siBe stnt sa nsio» reë^^irasefne «MKMvInnnrt supénewr , je dis (fu'^il est îaaaH^^ rai; et^ ooinifiie il we pc«t pas plo» s^arrêter datas la 6Mir fae 4au» la Térilé, sos iaïaaoraiilé sera d^aulaal plu^ ffi^ feadi? ifi*3 senrva soo idole avec ub plu» coaaf4el alw ée hMiitee* avec me plus estière reli^ioa. Le der- ■oC de sa piété sera aîncst: La foi sams tes œmwrts^ ^m^btiêé de la cooscience^ c*esl-À-dire anéaaùsseflKal de la coasdeoKre, tel est Téciietl CataK de toule église,, é^ tourte refi;poo. Ce que Ton Domme esprit de partie espfîl de serte, de easie, de coqM)ralioo, d*école, de systèaHr> aasH bten ipie Tesprît théc4ogique, aboutit là...
Or^ la eoascieaee détruite, la Justice ahiuiée^ caw» oecagiogarile de la raison tbéoloeique, la religtoii s^êiaà fOB lonr et fait place à raihéisroe, non pH^ cet scientifique qui consiste « dans Tintéff^ de U irérîlé et de la Justice, à élimina de la conscience loiMle comdéraiion de Tordre surnaturel; mais cet athéissi^^ père du arime, particulier aux sujets à qui Ton a enseigné qneb refigioo était toute la morale, et qui, ayant usé leiir foi, passent sans hésiter de la contemption de leur idotoà la contemption de rhumanité.
Je n*irai pas efaereher dans les petits séminairea^ les ncré»-eœurs, et autres maisons d*éducation pow les dew arxes dirigées par le clergé, des exemples à Ta)^! de IM tbése. CIttcmi sait ce que deTÎennent ces avortons da Itt
difTérence : tous deux sont également parvenus» Tun |>ar le sacrifice, Tautre par Timpiété, celui-ci pour la gloire, celui-là pour la honte, au dépouillement moral, au néant de la conscience.
Sans doute tant que le baptisé, le rédimé, le confessé, le communié, le confirmé conservera la foi, on peut espérer qu'il ne fera le mal qu*à moitié : car, quanta la vraie Justice, chez le fidèle il n*y en a pas. Mais qu'arrivera-t-il tout h rheure , si ce vase d'élection manque de persévérance? La foi ayant passé, la Justice ne reviendra plus; et nous aurons chez un être vivant ce que toute la malice humaine serait incapable par elle-même de produire, une âme entièrement gangrenée, pourrie.
L'extinction absolue du sens moral, impossible chez l'homme que la religion n'a pas fourbu, est le mal propre des dévots ; c'est la plaie du sacerdoce. Ce n'est guère que parmi les prêtres et les pontifes que se rencontrent ces monstres en qui la pratique raisonnée du crime est un efiet de l'athéisme, eflet lui-même de la double conscience. Les temps efl'royables des Alexandre VI et des Léon X sont passés : la Révolution nous en sépare à jamais. Grâce à elle, l'Église purifiée ne reviendra pas à ces mœurs de Sodome. Mais que la Révolution faiblisse, et, les révélations quotidiennes des cours d'assises ne le disent que trop, on verrait bientôt repulluler ce clergé, de tout rang et de tout ordre, que la religion, d'abord envbrassée avec extase, puis perdue sans retour, a rompu au mépris de toute loi sociale, et à qui l'exploitation de la multitude, les jouissances du ventre, le viol, Tinceste, l'adultère, la pédérastie, tiennent lieu de sacrements et de mystères. Le secret de la Compagnie de Jésus, déguisé sous sa •fameuse devise. Ad majorem Dei gloriam^ m*a toujours paru être un pacte de tyrannie et de débauche, fondé sur la superstition populaire et l'athéisme sacerdotal.
Que je me trompe, c*est le plus aidenl de mes vœux, bien que les faits qui se passent en ce moment en Belgique ne soient pas de nature à me faire revenir de mon jugement. Le prêtre qui croit à la vertu par religion peut toujours, tant qu'il croit, devenir un citoyen' et un juste; le prêtre que l'impiété a rendu immoral est au-dessous du supplice : il ne reste qu'à rétouiïer dans le fumier.
Cette triste fin de l'éducation religieuse semble avoir été pressentie par les apôtres même du christianisme; quelque chose leur disait que la foi est le tombeau de la* morale. De là la dispute ardente qui s'éleva entre Picn*e, Jacques et Jean, d'une part, et Paul, l'illuminé de Da« mas, de l'autre, sur la prépondérance de la Foi et de la Justice. Les trois premiers, disciples immédiats du Christ, témoins de ses invectives contre l'hypocrisie pharikaîque faisaient des bonnes œuvres toute la religion; l'apôtre des Gentils, plus fort dans la dialectique, soutenait que la foi seule donnait la vertu aux bonnes œuvres, et, prenant ses adversaires par leurs propres maximes, il leur montrait qu'il fallait ou abandonner la loi du Christ et de Dieu même comme inutile, ou reconnaître avec lui que l'homme ne se justifiait que par la grâce, et que le premier acte du chrétien était de mourir à sa propre vertu. Nous tous qui avons reçu le baptême du Christ, disait-il, nous nous sommes enterrés avec lui ; notre baptême est l'acte mortuaire de notre âme : Quicumque haptizati sumus in Chrislo^ consepulli sumus cum illoper baptismum in martem. Cela se chante dans toute l'Ëglise, le jour de Pâques, à la procession aux fonts baptismaux : TÉgiise attestant par cette cérémonie qu'elle s'est rangée à l'opinion xie Paul, suivant laquelle l'homme ne devient enfant de Dieu que par le renoncement à sa conscience.
II a.
CHAPiraE III.
Jj'hojnme devant la société, — Loi du respect violée par
l'éducation ecclésiastique.
Qui veut la fin veut le moyen.
Voulons-nous former des citoyens ou des suféits ? des travailleurs ou des gueux? des héros ou des bong hommeii Nous avons deux routes à suivre. Si Téducation procède de la double conscience, ce sera le serviiisme et Tbypocrisie, et rien que cela; si elle a pour point de^ départ la Justice, sans considération transcendantale , ce sera la liberté et la vertu, et ce ne pourra pas être autre chose.
Quel chemin donc va prendre rÉgïiseï
A une société telle que TÉglise la peut concevoir d'après son dogme, il faut des individus de divers calibres: les uns taillés pour les fonctions serviles et abjectes, qui sont naturellement en plus grand nombre ; les autres pour les conditions moyennes; quelques-uns pour le oommandemenf, l'administration, la fortune. Tous du reste devront être façonnés de telle sorte, qu*à défaut de zèle leurs intérêts, leurs préjugés, leurs vices même, concourent au but général.
L'éducation ecclésiastique aura donc pour objet :
1® L'enseignement du culte, c'est-à-dire la création dans lésâmes d'une seconde conscience, dominant la conscience naturelle : j'ai traité ce point dans la première partie de cette étude ;
T L'accommodation à l'esprit de l'Église de toutes les études, dites profanes, et, autant que possible, leur suppression, le caractère positif et franc de ces études
les rendant incompatibles avec la piété et la foi. C'est de quoi, Monseigneur, j'ai à m*entretenir maintenant avec vous.
Commençons par l'enseignement primaire»
Il y a quarante ans, quelques amis du peuple ayaieni cherché à introduire en France la mélhode d'enseignement mutuel, dite méthode de Laucaster. Ils avaient compris que les éléments du savoir ne devaient pas se borner aux signes graphiques ; que chez l'enfant, comme chez rhomme, la raison ne peut être scindée, et qu*à la lecture, à l'écriture, à la grammaire, aux règles du calcul, il importait de joindre quelques notions de philosophie pratique, d'autant mieux reçues qu'elles arrivaient à l'âme de Tenfant sans le secours du maître» et par le frottement seul de ses camarades.
A ce propos, je dirai que je suis loin d'accorder autant d'importance qu'on le fait généralement à ce que Técole de Fourier appelait Eclosion et développement des apti^ tudes^ et que la pédagogie chrétienne nomme simplement Recherche de la vocation. Je ne nie pas qu'il y ait utilité pour tout le monde à ce que l'individu tire de ses facultés et rende à ses semblables'le meilleur service possible; mais je pense que, la vie étant un combat, l'homme un être libre, c'est pour le combat qu'il importe de l'armer; ce qui se fera beaucoup moins encore par l'esprit que par le caractère. 11 faut donc qu'un homme soit préparé pour toutes les situations, et qu'il sache s'y montrer digne et heureux, sinon triomphant, à peine de n'être qu'un instrument dans la main de la fatalité, ou, comme dit le chrétien, de la Proviilence.
M. de Lamartine écrit dans son Cours familier de Litiérature, numéro de février 1857 :
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M. de Lumrlîne ai été èleiê par les jfe«iles : e«<lii 9^ drâMnil à son strie» qttmd ntee il ne ptenAnMl fos soin de wns Tafifieiidie. Que) panne fikvieft <qp» eÀn ^ ■nwrfit sctt sièrle purve que ee $iMe a'^a |itts^ bit 4e Û «i Hrawfe! Eh! qui toos enpMiaiit^ |!rMl ■Hsqw. d^Mre ou CinciaiuitiKs? Ofai a'eùl-9 pais Tiki poor i^otie sloire et pour le $aiiul de h MpnMifiM.?
« Ct meàt ^weî^swmMiU Usa^je. i 1*^^ ^ rvMI(
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M. Rccwr« tiùiwwdkiim f«ul à fM^tnittiMi. «^ ItiiK
■■cvvimu "• ce ^w rpacennr If wpiKiw^ AnsH
le Mj^tt ii^ilùs |«r emllMMe. F<Mur «m^ dis«^ «n
je cWftiie à cMto' d« 1^ dAK^ l^lHie d^ tMift^
QaÎBiecca^ écxdes miliieUes exblaieiil $dtts^ U l^n^ : looles oat dispâurn peu à peu» par l\¥t4iiK da S inil 11^4. qui a diè l'instruelkm primaiwè ITaiienilé pMr la diMUMr aux éTèque^ J^fti passif par cetleérale, qa aiaîest établie à RKaMM^on MM« Ordimàre^ le reManpue M. Rendu, les <k«4ief$ u'iUiùm le^ws ; nul d^etilre eux ii^a$pif«il à dit^wnÉ d^une dmdenlie ou diaaire d\iue Uiàde^ik fair de petits ctlimtt^.
Oepoàs lSi4, les /fMrmlm^^ ou fWfW lie M PuÉrtM om tout ennilii. Je ne dirai Heu de Wur fMK ou llùstoiie $ainle» le culéelùsMe^ lit de pîètê« Ifennenl une si grande |da<1^ v^ liull an ttiétre de la foi. Chaeim sait que I^MMii*^
Gaume, dans son Ytf rongeur^ déclame contre les dissîqaes, d*autres, plus hardis, achèvent sa pensée et dé* noncent la lecture. La science, disent-ils, est mauvaise à la religion et à Tordre : quel besoin que des bergers, des valets de ferme, des manœuvres, sachent lire? Le pfttrequi garilait sur PApennin le bétail de la noblesse romaine. Tes* clave enchaîné dans Tergaslule, ne lisaient pas. Personne dans le sénat nVût pro|X)sé de leur montrer les lettres, pas plus que de leur apprendre les armes. On sait le mol de Pascal, Tinventeur de Tabôtissement par principe de religion : Je ne trouve pas bon pour la foi, disait-il, qu*on approfondisse le système de Copernic. Ce qu*a dit Pascal de l'astronomie, on rapplique à toute espèce de livres. On ne se soucie pas que le peuple prenne des habitudes de lecture; c'est pour cela qu*on autorise le moins qu*on peut les journaux, les revues, les brochures, même inof* fensifs et simplement utiles. On parle de soumettre an cautionnement et au timbre les pet il s journaux littéraires. Contre le socialisme, a dit M. Thiers, sans doute avec plus d'ironie que de haine, je ne vois qu'un reutède, la guerre au dehors et la suppression des écoles primaires.
Dans certain département qu'il est inutile que je nomme, et je n*ai pas besoin non plus de relater Tépo* que, le préfet, étant de tournée, rassemble un jour les maires de tout un arrondissement. 11 les félicite de la bonne tenue de leurs champs et de leurs prés, les exhoYte à la persévérance, et ajoute à peu près ce qui suit :
c En bien travaillant, mes amis, vous vous enrichisses, et, vous enrichissant, vous servez le pays et TËtat. Restes. dans votre condiliun de laboureurs; gardez-vous, pour vos enfants, des prestiges d'une science inutile, propre tout au plus à Mre
des ambitieux et des mécontents. Un bon agriculteur doit savoir lire et signer ses contrats : plus de savoir ne peut que l'induire à mal. C'est la prétention au savoir qui fait les perturbateurs ; c'est de là que nous viennent tant de gens d'opposition et de révolutionnaires. Si parmi vous il se rencontrait de pareils sujets, je vous engage à me les faire connaître; je saurai^ en vingt-quatre heures, en débarrasser vos communes, i»
Les maires se regardent, ne sachant que dire. Enfln, le plus hardi prend la parole; il remercie M. le préfet de ses encouragements, dont il est fier :
« Mais, ajoute-t-il, il est un point sur lequel nous ne pouvons être d'accord avec vous, monsieur le préfet, celui de l'instruction à donner à nos enfants. Permettez-moi de vous en dire les motifs.
« Nous cultivons mieux que ne faisaient nos pères, nous savons cela; mais nous savons aussi que c*est à l'instruction qu'ils nous ont donnée que nous en sommes redevables. Nous croyons donc que, comme nos pères ont eu raiFon de vouloir que leurs fils en susst^nt plus qu'eux, nous n'avons pas tort nous-mêmes de vouloir que nos enfants en sachent plus que nous. Le progrès de notre agriculture dépend de là.
tt Vous avez remarqué, monsieur le préfet, avec quel soin nos canaux d'irrigation étaient construits, nos héritages délimités, entourés de fossés. Or, nous n'aurions pu exécuter tous ces travaux si nous ne possédions quelques notions de géométrie, car il nous serait impossible de payer des géomètres.
tt Vous paraissez craindre que l'instruction acquise ne nous porte à prendre ragrituHure en dégoûl et à quitter nos champs. Détrompez-vous, monsieur le préfet: c'est juste le contraire qui nous arrive. Nous savons apprécier notre posiliorr et estimer à sa juste valeur la condition des habitants des villes, et si nous aspirons à nous instruire davantage, c'est pour nous attacher toujours plus à notre profession de laboureurs.
a Quant a l'esprit d'opposition que vous redoutez, nous sommes convaincus, monsieur le préfet, qu'un grand État sf gouverne comme un petit; et notre habitude est de mettt
dam notre admioulraliod mmiîdptle beiiieoop de de coDciliatioDy surtout de r^Urilé, a|ipelaot do reste tool le monde au conseil. Cest le seul mo^eo de faire que ciiaeai soit content, d'ériter les jalousies et les haines, et de TiTie entre nous comme si nous ne faisions qu'une famille... »
Lequel des deux, du préfet ou du paysan, penseï TOUS, Monseigneur, qui soit rbomnie moral el llioiiinie d'Étal ?
Mais que tous demandé-je? Voire opinion n*est pas douteuse : vous êtes Tun des principaux, agents de la persécuUon organisée contre la science. En Franche* Comté, c*esi sous tos jeux et aTec Totre autorisation que ceci se passe, les curés font la perquisition dans ks écoles, en enlèvent tous les livres qu'ils trouTeni incompatibles avec Tesprit de TÉglise, ou inutiles. Nid* TOUS le fait. Monseigneur?... On me cite, entre autres, l'arrondissement de Montbéliard, où les enfants de la campagne ne sont plus reçus dans les écoles passé Tige de quatorze ans. Je le tiens d'un bourgeois de mes amis, caractère prudent et circonspect, le plus bonnète hooune de la Tille.... Ailleurs, c'est un instituteur qui me Vé!&* sure, il est défendu d'enseigner l'aritlmiétique dans les écoles primaires ; on ménage le monopole du calcul aux fils des bourgeois. En Ijombardie, sous la protection du sabre autricbien, les cvèques, mauvais citoyens, mais dévoués à l'empereur et au saint-siége, ne font pas pis. Protestez donc, archevêque, contre ces faits dont tout Françab peut aujourd'hui dresser une liste ; protestez, vous dis-je, non pas seulement par une dénégation re» vêtue de votre seing, de votre sceau, et du contre-seing de votre grand vicaire, mais par une organisation vigoureuse de l'enseignement, conforme aux droits de l'homme et du citoyen.
On dit aussi que les jeunes gens de votre collège ont
beaucoup de peine à obtenir leurs diplAmes. C'est sans iùaXe que les professeurs donnent trop de temps à la façon du duétien, et pas asses à la façon de Tbomme. J*ai connu dans mes classes des jeunes gens revenus des Jésuites, de jolis petits tartuffes, ma foi : ils n'avaient pas seise ans^ qu'ils roulaient les yeux et avaient pris le pli de l'bypocrisie. On ne peut pas être à la science et au salut ; et je doute que les beaux garçons qu'on a envoyés de Paris à Cbartres, pour la procession de la Vierge noire, fassent des héros ni des génies.
« A l'école primaire» dit M. de Magnitot» l'enseignement doit être dirigé de manière à ne produire aucun déclassement.)»
M. Blanc Saint-Bonnet demande formellement , pour opérer la Bestauration française, quatre cboses :
Liberté illimitée pour l'Église ;
Lilferté limitée pour tout le reste de la nation ;
Instruction supérieure pour raristœratie^ à condition que V Église la donne,*
Ignorance pour la plèbe.
Et pour assurer cette dernière, il conseille : 1<> D'opé* rerune saisie en France de tous les mauvais livres; 9* De congédier immédiatement tous les instituteurs primaires provenant des écoles normales.
Gela se publie en bel in-8*; et il n'y a chrétien qui proteste, prêtre qui désapprouve, journaliste à qui le sang monte au cerveau , et qui ose appeler sur les auteurs do pareils outrages la foudre de la réprobation publique!!!
Puisque l'Église, par l'organe de M. Blanc Saint-Bonnet,
reconnaît qu^une somme d'instruction est indispensable,
au moins pour les aristocrates, il faut voir ce qu'est cette
instruction octroyée par l'Église h ses prédestinés.
. Le croira-t-on? elle est pire que l'ignorance réservée
aux pauvres. En voici le programme, recueilli d*aprè8 une série de faits plus ou moins rendus publics, et d*actffi officiels :
CL) Suppression des cours de philosophie et d'histoire.
b) Application de Timpôt progressif aux études. Imité du gouvernement pontifical.
« L^université de Rome, dit M. A. Guillard, n'est abordable qu'aux seigneurs. Pour y être admis, il faut justifier d'un r^ venu de ... scudi; le nombre nous échappe, qu'importeT II sufiit que le désir de s'instruire soit taxé et réprimé oomine besoin de luxe. »
c) Défense aux professeurs laïques de donner des leçons particulières.
d) Recommandation aux professeurs de mathématiques de se borner à renseignement du calcul, et d'éviter les considérations philosophiques touchant la certitude et la méthode. J*ai recueilli Taveu d*un professeur et les plaintes de plusieurs élèves de TÉcole polytechnique et du Conservatoire.
e) Pour plus de sûreté, établissement partout de collèges ecclésiastiques, petits séminaires, institutions religieuses, en concurrence avec les lycées et en remplacement des maisons laïques. D'après X Aimanach du Clergé de FranCB pour 1856, cité par le Siècle^ le nombre des collèges, institutions et pt nsionnats possédés par le clergé français, s'élevait, au commencement de Tannée dernière, à cent soixante-six, non compris les petits séminaires ou écoles secondaires ecclésiastiques, les grands séminaires, les innombrables établissements dirigés par des corporations religieuses, les écoles tenues par les frères de la doctrine chrétienne. Dans le seul département de Saône -et- Loire il existe, m'a-t-on assuré, seize établissements de jésuites.
J) Destitution des professeurs suspects de philoso-
phisme. A Gand, l'UniTersilé a été mise en interdit par le pape jusqn'à expulsion de deux professeurs désignés comme hostiles à l^Église el à la foi. Mais la Belgique est one terre de bénédiction. Quelle merveille que les Jésuites destituent les philosophes, là où ils se croient assex forts pour rétablir la main-morte! Chez nous, il n'y aura bieotM plus de philosophes dans l'enseignement ; il n*y mira que des thuriféraires.
g) Êmendation de Thistoire, d'après le système tù* riqueU
h) Expurgation des sciences, conformément aux textes de la Bible.
{) Mutilation et tray^tissement des auteurs. Voir dans là Bévue des Deux- Mondes^ article de M. Cyprien Robert, professeur au collège de France, de quelle façon le clergé latin a dévasté les monuments de la littérature slave, partout où il a pu les atteindre. Et qu on ne croie pas la dévotion protestante moins sujette au vandalisme, là où les intérêts de safoi lui semblent compromis. Un de mes amis, qui a visité l'Egypte, m*a raconté que le célèbre philologue Richard Lepsius, envoyé par sa majesté le roi de Prusse pour étudier les monuments hiéroglyphiques, ne manquait jamais, après avoir pris copie des inscriptions, de briser à coups de marteau ces vénérables caractdres: moyen sûr de couper court à tonte discussion ultérieure. Les hiéroglyphes pouvaient servir à confirmer le dire de Manéthon, qui, assignant à Mènes plus de six mille ans de date, le reportait par conséquent bien audelà du déluge et de la création elle-même. M. licpsius a rectifié cette chronologie, et n'a pas peur qu*un autre rectifie la sienne. Malheureusement, la Traude est connue, et VL Lepsius peut se vanter d'avoir travaillé, comme nous disons de ce côté-ci du Rhin, pour le roi defruue.
j) Émendalicm des classiques : dans certains petits col< léges, on les supprime purement et simplement, selon le système Gaume.
k) Broiement des livres : il existe des sociétés pour le rachat des bouquins dangereux, lesquels sont immédiatement livrés aux flammes. Le jour viendra où les bibliothèques publiques seront triées, et les ouvrages signalés à la vindicte religieuse jetés au pilon. Déjà, note est prise à la Bibliothèque impériale de la nature des livres demandés, pour la communication desquels on exige qne les lecteurs donnent leur signature.
/) Censure des libraires : un libraire, à qui un littérateur en détresse oiïrait sa bibliothèque, refusa d'acheter Diderot, Voltaire, Volney, etc., disant que la vente de ces auteurs était interdite.
m) Police du colportage : sous prétexte de protéger les mœurs, on interdit la circulation de tout écrit opposé an système. (Voir la circulaire de Tarchevèque de Milan, du 25 décembre 1855.)
n) Obligation pour les élèves et les professeurs de remplir les devoirs du culte. A Péronne, le recteur exige de ses subordonnés qu'ils aillent à confesse et fassent leurs pàqucs. Bientôt le professorat sera mis au régime des instituteurs, soumis à des retraites générales, comme celle qui a eu lieu dernièrement à Lons-le-Saulnier, et dont ils 80^ tent, sinon meilleurs, à coup sûr épuisés d'esprit et de corps.
o) Défense de recevoir dans les mêmes écoles des élèves de différents cultes. (Voir la circulaire de Mgr Tévèque d*Arras, dans la Presse à\\ 8 août 1856.) Moyen renouvelé de Louis XIV., après la révocation de Tédit de Nantes: Point do dissidence, ou point d*école.
p) Proscription des sujets distingués, à mpins de soumission entière à TÉglise. — Deux élèves ont été refesés
au concours pour l'École normale à cause de leur eapa^ €ité hors ligne.
g) Formation de sujets à la dévotion du clergé pour remplir dans toutes les facultés, à fur et mesure des vacances, les fonctions du professorat.
Du reste» TÉgUse traite ses bergers comme ses brebis. On me cite un jeune ecclésiastique qui n'a pu obtenir de Mm évëque Tautorisation de prendre son diplôme de baébAiet es sciences ; il lui a fallu pour cela changer de diocèse.
A ces moyens de prévention se joignent les encouragemoits» je me sers du terme lionuète, et, si Tencouragemeiit ne sufflt pas, la répression.
' Pour les matires, il y a les promotions, cumuls, privilèges universitaires, monopoles classiques, brevets ci pensions; — pour les élèves, les diplômes, nominations, exemptions du service militaire, mariages riches, etc.
Tout est combiné pour rendre les études à la fois onéreuses, intolérables, insuffisantes. D'un côté, les professeurs se plaignent de rabaissement de Tinstruclion publique; de l'autre, les élèves crienl contre les conditions excessives imposées pour Tobtention des diplômes. On trate la jeunesse des écoles comme les chasseurs d'Afrique, soumis à une gymnastique épuratoire, où succombent les moyens et 1^ iaibles. N'en a-t-on pas de reste ?
Et noiex qu*on ne saurait accuser de cet obscurantisme le gouvernement de l'empereur, plutôt que celui de Louis- Philippe, plutôt que celui de la Restauratirjn. C'est un système qui vient de plus haut, qui emporte le pays et rÉtat. Dans eertain cbeMieu de département exhUmt côte i côte un eoU^e de jésuites et un lycée impérial : le préfet, obéisBaDt à l'esprit de l'époque plus qu*à celui de son emploi, mauvais courtisan mais excellent cbréli coofle son fils aux révérends [lètes; il assiste à la disti
lion des prix du collège, et ne parait point à celle da If lycée. N'est-il pas clair que l'empire n'est rien, que 11 |l contre-révolution est tout?...
A Paris, les institutions de jeunes filles seront hientit tenues exclusivement par des religieuses. Pour celles-ci, on n'exige pas de diplômes, aucune condition de savoir, de moralité, ni de méthode ; Thabit tient lieu de tout; pas d'inspections : une jeune fille peut être mise dans Vin pace sans que ni la famille ni le procureur impérial en sachent rien. Au contraire, pour les institutrices laïques, des examens répétés, formidables; des diplômes chèrement achetés; des visites fréquentes, sévères, depuis la salle d'études jusqu'à la cuisine La qualité de laîquet dans l'enseignement, est une cause de suspicion.
Ce qu'a fait l'ancienne Église, aux époques mémorables des Constantin, des Théodose et des Attila : destruction des livres, monuments, inscriptions, tableaux, sta« tues, temples; condamnation des idées, persécution des auteurs, l'Église moderne le recommence, avec autant de fureur et plus d'habileté que jamais. Et l'œuvre de ténèbres avance rapidement, si toutefois il est permis de juger des effets de l'obscurantisme d'après ceux de l'instruction, comme on jutçe du contraire par son contraire.
M. O'Moore, ancien vice-roi d'Irlande, disait devant moi que dans vingt ans le catholicisme aurait disparu de l'ile. Le moyen employé pour cela est simple : on a fondé des écoles primaires nombreuses, d'une puissance supérieure, dans lesquelles, à raison de la dillérence des alites, il a été convenu qu'on ne parl(*rait pas de religion aux enfants. L'instruction religieuse forme un obj^â part, réservée aux prêtres et aux ministres, comme dans nos lycées à l'aumônier. Le temps de l'écolage écoulé» le
protestaniisme faii appel à ces jeunes raisons, qui lui doivent de pouvoir lire et penser par elles-mêmes; il diskibue ses bibles, provoque Texamen : pour des âmes catholiques, le protestantisme est rémancipalion; autant de lecteurs, autant de défectionnaires. Il suffit à un dogme de faire appel à la raison pour que la raison le préfère, et, à défaut de philosophie, s'y attache. Déjà, en 1852, M. O'Moore avait observé que, sur une population de QeQt mille âmes, TÉglise catholique n*avail béni que quatre on c^nq mariages, tandis que dans les années précédentes elle était encore à plusieurs cents.
Ce système de neutralité des écoles a été adopté en Hollande : là aussi le catholicisme rencontre pour adveridres la lumière et la liberté.
; . « Dans la plus grande partie de l'Allemagne, les lois obligent les parents à envoyer les enfunts à Técole, ou à fournir la yreove de l'instruction qu'ils reçoivent au logis. Ces lois datent m Torigine du protestantisme. En Saxe, l'électeur Maurice ^mivertit les gratids couvents en écoles, sans toucher à leurs dotations; la prt^behde qui nourrissait des moines oisifs et Inutiles à l'État entretient maintenant les fonctionnaires qui U rendent les plus utiles et les plus laborieui services, d (À. GuiLLARD, Éléments de statistique,) ^
En France nous suivons un système diamétralement inverse.
Depuis Toxp^ition de Rome, en 1849, la grande na<> lion semble avoir pris à lâche d'opérer la contre-révolution sur le globe : pour commencer, elle s'enfroque, se déchausse, se rase, s*cncapuchonne, se jésuitise. Dans les derniers conseils de révision, on a remarqué que le nombre des jeunes gens qui ne savent pas lire a augmenté. En même temps qu'on amoindrit la condition des professeurs et des maîtres d'école, on augmente les dotations et traitemenls du clergé; on livre renseignement, l'ave-
iiir, à une corporation qui en 1851 comptait 82,000 su et dont le revenu, en propriétés, casuel, assignations le budget des communes et de TÉtat , atteint au m cent millions de francs.
Avec un personnel de 82,000 agents, qui dansving aura doublé;
Avec un revenu de 100 millions, qui triplera ;
Avec le privilège de Tinstruction primaire, l*adult tion et la répression de l'enseignement supérieur, le I lonnement de la presse, la censure des livres, le tr des bibliothèques, la corruption du corps enseignant
Avec la connivence de la bourgeoisie et l'appu quatre cent mille baïonnettes,
L'Église, en vingt ans, aura fait de la France émasc et domptée ce qu'elle a fait de l'Italie, de l'Espagne l'Irlande, ce qu'elle est en train de faire de la Belgi une nation abêtie : société composée de prolétaires privilégiés et de prêtres, qui , ne produisant plus ni cito; ni penseurs, destituée de sens moral, armée seulen contre les libertés du monde, ilnita par soulever co elle l'indignation des races dissidentes, et se faire j aux gémonies de l'histoire.
Ce que l'Église s'efforce d'inculquer aux intelligei par ce qu'elle nomme son enseignement,*elle le moi aux imaginations dans les Hgures et cérémonies de culte.
Pour relever le vieux monde et le maintenir sur base, si jamais on vient à bout de cette grande entrepr la première chose, selon l'esprit chrétien, est de rétab avec le principe d'autorité, le principe d'hiérarchie.
« Quand l'aristocratie d'une société est perdue, dit M. Bl Saint-Bonnet, tout est perdu.
« Quand un peuple ne peut plus fournir d'aristocratie, c'est qu'il est épuisé. Et c'est un signe de décadence quand un peuple porte en?ie à son aristocratie.
« 11 faut, pour nous sauver, que la boui^eoisie s'anoblisse : c'est la noblesse qui a fondé la nation. » {De la Restauration française j livre 3.)
El pour faire de la bourgeoisie une nouvelle féodalité, nous savons la marche à suivre (voir le Manuel du Spé'^ i culateur à la Bourse) : il n'y manque que la consécra* ( lion sacerdotale-, elle ne fera pas faute. t Qu'est-ce que le culte? Une représentation de la so- * ciélé.
L'homme qui, suivant la prescription de TÂpôtre, s*cst
dépouillé de sa conscience naturelle, et qui a revêtu
comme une cuirasse la foi théologale, n*csl plus qu'une
marionnette dansant devant son idole, comme David dan-
\ sait devant Tarchc, à la grand'pitic de sa femme Micliol.
Entrons à l'église pendant l'office , un jour de grande
ffite. Les places sont distribuées suivant les dignités :
bane-d'œuvre, stalles pour les fabriciens, marguillicrs,
[.préfets de congrégations, autorités civiles et militaires;
h moyenne classe a des chaises payées au jour et à l'an ;
la multitude, debout ou accroupie, s'entasse derrière les
piliers, au fond des chapelles, hors de la vue du maître-
autel et de la chaire.
Au prône, si le seigneur, prélat ou prince, y assiste, lé prédicateur, qui est censé parler pour tout le momie, loi adresse nominativement la [mrole.
A l'offerte, les sommités reçoivent l'encens chacune à (ttrt; tandis que le peuple en masse est régalé le dernier fc trois coups d'encensoir.
C*C8t ainsi que TÉglise fait entrer dans les âmes le resût- 11*^ de la hiérarchie. Que de fois, mais en vain, la conll.i^*Qencedu peuple en murmure!