‹ De la kélotomie sans réductionChapitre 1 sur 59 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Sommaire. — L’Opération de la hernie étranglée, telle qu’on la pratique habituellement, donne des résultats désastreux. — But de ce travail.

g Jer

Durant le temps de mon internat à l’hôpital Saint- André de Bordeaux, il m’a été donné d’observer un certain nombre de malades atteints de hernies étranglées. Quelques-uns, venus tout à fait au début de l’accident, ont été traités par le taxis, et la hernie a été heureusement réduite sans autres conséquences. Chez d’autres, venus plus tardivement, le taxis a été une fois mortel en provoquant la rupture de l’intestin, et, dans les autres cas, tout au moins impuissant à amener la réduction ; ces derniers malades ont dû subir l’opération dite de la hernie étranglée.

Mais voici que, sur quinze opérés, douze sont

morts consécutivement à l’opération. Ce résultat profondément malheureux a frappé vivement mon attention ; j’ai consulté les statistiques, et j’ai vu que 1,525 opérés avaient donné 794 morts *, soit 52 °/0 d’insuccès.

D’autre part, les auteurs les plus autorisés en la matière tenaient un langage aussi peu rassurant que celui du chiffre : «Je sais que l’opération elle-même » est toujours dangereuse et que le malade est en » danger de perdre la vie » , écrivait Gfarengeot en

Plus près de nous, en 1841, Malgaigne l’appelle

opérés morts

1 Statistique du service de Velpeau, de 1835 à 1861. 66 42

Statistique de Malgaigne portant sur les hôpitaux de Paris, de 1836 à 1840 220 133

Statistique d’Inman {Gazette médicale, 1848) 545 260

Gosselin, pratique personnelle. (Leçons sur les

hernies.) 66 31

Statistique du duché de Nassau, de 1818 à 1856. 381 163

Statistique de Desgranges, de 1850 à 1867 90 43

Statistique de l’Hôtel-Dieu de Lyon, de 1864 à

(Ges trois dernières statistiques sont prises dans la thèse de M. le docteur Fontan. Montpellier,

Statistique des hôpitaux de Paris, 1861 à 1862.. 99 80

en pleine Académie l’une des opérations les plus meurtrières de la chirurgie, et pas une voix ne s’élève pour protester.

En 1845, M. Gosselin traçait ces lignes dans les Annales chirurgicales : « A prendre les relevés sta- « tistiques des hôpitaux, on trouve une proportion « effrayante de morts. »

Et M. Broca, dans sa thèse d’agrégation sur l’étranglement herniaire, ouvrait cet avis : « L’opé- » ration de la hernie étranglée est très-grave ; si l’on » réunit un grand nombre de statistiques, on voit » que plus de la moitié des malades succombent dans « les hôpitaux. En ville, les résultats sont moins » fâcheux. »

Ces chiffres, ces observations, ces opinions me suffisent ; la gravité de l’opération de la hernie étranglée est d’ailleurs un fait notoire, et je regarde dès lors comme démontrée la proposition suivante : L’opération de la hernie étranglée, telle qu’on la pratique habituellement, donne des résultats désastreux.

Chose étrange, l’opération de la hernie étranglée

est la plus légitime de toutes les opérations chirurgicales. Un lien constricteur existe, qui enserre dans sa puissante étreinte une anse intestinale, gène le cours du sang dans l’épaisseur de ses tuniques, constitue un obstacle absolu au cours des matières fécales dans son calibre, et, après avoir frappé de mort l’organe étranglé, menace, si l’on n’y met ordre, d’éteindre la vie dans l’organisme tout entier.

Détruire ou débrider ce lien constricteur, tel est le but que se propose l’opération. Jamais indications plus pressantes et plus formelles furent-elles mieux tracées ? Aussi l’opération de la hernie étranglée at-elle conquis tous les suffrages. C’est celle qui a soulevé le moins d’opposition ; elle est entrée de plain-pied dans la pratique chirurgicale ; bien plus, elle ne peut être remise sans préjudice pour le malade. Or voilà que, par un singulier retour, cette opération si conforme à la plus saine raison, si bien appropriée au soulagement du malade, se trouve être, de toutes les manoeuvres chirurgicales, la plus meurtrière, la plus néfaste par ses résultats.

Il m’a semblé qu’il y avait là un conflit dommageable entre l’art et la raison, entre la pratique et la saine théorie, à coup sûr une inconnue: la cause

de ces insuccès. Et j’ai pensé que rechercher cette cause, la mettre en lumière, tracer des règles pour en combattre les déplorables effets, était une entreprise non dépourvue de quelque intérêt. Telle est l’idée qui a inspiré ce travail.

Bordeaux, le 15 mars 1868.

Marc GIRARD.

Page 1