DK LA POÉSIE PROVENÇALE
contrôle énergique qu'exercèrent les sirventes. Tandis que les chevaliers formaient la force guerrière et positive de la civilisation qui s'élevait , les troubadours représentaient la force morale de cette même civilisation.
Les châteaux seigneuriaux n'étaient que des masses de pierre informes, sans grâce, sans goût, bâtis sur des rochers dont ils semblaient faire partie. Là se tenait encore, repliée sur elle-même, toute la barbarie des temps antérieurs ; là se trouvaient encore en vigueur les mœurs conjugales des an* ciens Germains : les femmes, séquestrées du monde, n'avaient d'autres occupations que quelques ouvrages de main et l'éducation première de leurs enfants. La race féodale donna plus tard des maîtres à toute la Gaule méridionale, car c'est d'elle que nous voyons sortir les ducs d'Aquitaine, les comtes de Poitiers, d'Auvergne et de Toulouse '. Ces divers souverains étaient si bien empreints de l'esprit de leurs ancêtres que nous les voyons pendant fort longtemps conserver leur langue d'origine, la langue germanique. Mais eux-mêmes durent enfin céder à la puissante impulsion de la civilisation nouvelle ; et plus tard l'on voit ces fiers descendants des patriciens romains et des conquérants barbares, tenir cour plénière pour les chevaliers et les troubadours, les accueillir avec honneur, les combler de récompenses. On les voit même s'armer pour la défense de la chrétienté, et prendre la lyre pour chanter la gloire et l'amour. Les Raymond, ces comtes de Toulouse sortis de la race gothe, vont illustrer la chevalerie aux croisades ; Guillaume IX, le roi Richard, le prince d'Orange, le dauphin d'Auvergne, prennent rang parmi les troubadours.
Voyons quel était l'esprit de la population prise en masse. Cette contrée méridionale, depuis la domination romaine, avait joui d'une sorte d'indépendance privilégiée. Toute parsemée de municipes, estimée de Rome même pour sa
* Capcfigue, Hugues Capei et la troisièitM race, chap. m.
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fidélité, son esprit paciGque, sa splendeur scientifique et littéraire, elle avait peu souffert des invasions étrangères, et les Germains s'y étaient bientôt absorbés avec toute leur civilisation. Mais un ennemi plus redoutable s'avançait insensiblement contre le peuple de l'ancienne Narbonnaise. Toute une race, venue aussi de la Germanie, comme les Goths et les Burgondes, mais dont le caractère originel était sans doute plus puissant, ou pour mieux dire plus tenace, semblait vouloir se précipiter de tout son poids sur les provinces méridionales. Cette lutte du INord contre le Midi, de laquelle devaient dépendre les destinées de l'Europe, est le fait qui caractérise tout le moyen âge ; en elle est renfermée l'histoire de la civilisation européenne, et particulièrement celle de la civilisation provençale qui n'a été que l'aurore de la première. Tâchons de peindre en ce moment les premières phases de cette tourmente immense qui embrasse plus de huit siècles.
Je n'ai point parlé des Franks comme ayant eu quelque influence sur le langage; je n'en ai point parlé non plus lorsqu'il s'est agi de l'action civilisatrice : l'on sentira facilement qu'il était impossible que ce peuple agit d'une maiiière quelconque sur le développement du géûie provençal. 11 suffit de lire la neuvième Lettre de M. Augustin Thierry sur l'histoire de France, pour se convaincre que les peuplades franques ne passèrent jamais la Loire que pour porter le pillage et la dévastation sur les terres de l'Aquitaine. 11 y avait une haine naturelle et pour ainsi dire innée entre ces deux races, haine dont toute l'histoire postérieure n'est que le développement. Car la guerre sans cesse renaissante que livraient les Franks aux nations méridionales a sa source dans la grande révolution sociale qui fit déverser sur l'empire romain les innombrables hordes des barbares ; ce n'est que la suite de la puissante réaction exercée par le Nord sur le Midi, par les populations germaniques sur les populations romanes.
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En effet, rappelons-nous d'abord que la Gaule méridionale avait un peuple de même nature, peut-élre de même origine que ceux de Tltalie, en un mot un peuple frère du vieux peuple romain. Rappelons-nous aussi que cette Gaule méridionale avait subi le joug de Rome, comme plus tard celui des Germains, sans bouleversements, sans transformation brusque ; que la féodalité même n'avait jamais pu se constituer en Provence avec cette rigueur et cette barbarie qui lui étaient inhérentes dans les autres parties de la Gaule et dans la Germanie. Ainsi, le peuple provençal, plus pur, plus original et plus libre, avait pu développer avec éclat tous ses principes de culture intellectuelle, en même temps que l'invasion arabe semblait lui avoir laissé un reflet de l'éblouissante splendeur du génie oriental.
On conçoit donc aisément que la jalousie, la haine, l'antipathie naturelle entre les deux races n'avait fait que se fortiGer, que s'envenimer de plus en plus depuis huit siècles ; aussi la rencontre de ces mêmes races lors de la croisade contre les Albigeois, rencontre préparée depuis longtemps et devenue inévitable, fut-elle nécessairement terrible et désastreuse. C'était une véritable croisade, c'est-à-dire une lutte irrégulière entre deux firactions de l'humanité, le choc de deux peuples, de deux civilisations '. Nous verrons plus loin quelle édnoelle jaillit de ce choc, et quelles idées providentielles dominaient ce grand événement.
Le but principal, sinon le résultat immédiat, de la croisade contre les Albigeois fut par conséquent d'incorporer les provinces méridionales, avec tout l'ensemble de leur âvilisatioD, dans le roffomme de France, Que Ton ne croie pas, en voyant Clovis soumettre les Bui^ndes sous GonddMdd (501-607) et les Visigoths sous Alaric (50ft-51]), que le midi des Gaules
" Cette opinion se rapproche de celle de H. Capefigne {Pkâipp*- AugutUy chap. xix et xx), et qadque pen de eefle de H. Gaizot {Hiii. de la dwUûaiùm em Europe j leçon X.)
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ait appartenu dès lors aux Franks. Jamais Jes Provençaux ne voulurent reconnaître cette domination étrangère, et ils saisirent toutes les conjonctures quelque peu favorables pour secouer son joug et ses tributs. C'est surtout dans les guerres qui suivirent le règne de Charlemagne qu'ils conduisirent leur politique avec une remarquable habileté ^ Feignant toujours de soutenir avec une magnanimité chevaleresque le parti vaincu , ils refusaient toute soumission , toute obéissance au vainqueur. Tantôt, apprenant Femprisonnement de Charles le Simple, ils mettaient son nom en tète de tous les actes ; puis ils ne voulaient pas reconnaitre le Gis de ce même Charles le Simple. Tantôt ils traitaient d'usurpateurs les rois de la troisième dynastie ; et pour mieux appuyer ce motif, les chefs indépendants de l'Aquitaine se prétendaient issus de Charlemagne par les femmes. Aussi fut-ce à grand'peine que Hugues Capet réussit à se faire reconnaître dans le Midi ; il ne put établir sa domination que sur le Berri, l'Anjou, la Touraine, qui se trouvaient le plus près de la Loire. Quant aux ducs d'Aquitaine, ils continuèrent à dater leurs chartes : I^eo régnante, rege expectante, ou bien absente rege terreno ^.
L'esprit d'indépendance qui caractérise la population méridionale se conserva de la sorte jusque bien après la guerre des Albigeois. La position spéciale de la Provence contribua beaucoup à y développer cette sorte de politique que je viens de décrire, et nous verrons plus tard les troubadours consacrer leurs sirventes à désunir les dominateurs étrangers. Car longtemps cette contrée fut soumise à plusieurs puissances à la fois, longtemps sa possession resta douteuse entre la France, l'Angleterre, et même l'Allemagne '. Je ne crois pas
yoy, Aug. Thierry, Hist. de la conquête de l'Angleterre par hê Normande, liv. VIII, années 1141 à 1153.
" Hi»t, du LangueHoCy des Bénédictins, t. II. Preuves, chartes, — Capefigue, Hugues Capet et la troisième race, chap. x, in princ. J ^oy., quant à ce dernier point, Acad. des inscr.^ t. XXXV, p. 702 : éclaircissements sur l'histoire de l'empereur Othon IV,