DE LA POÉSIE FROTEITÇALB
tempsycose, et nous avons le témoignage de César qui yieat confirmer cette dernière interprétation ^
Arrivons aux Romains. Nous avons vu ce peuple conquérir la Gaule narbonnaise, y établir son gouvernement, ses lois, et rendre même tout à fait romaine une fraction de la société. Son langage aussi avait eu une puissante influence sur le développement de la langue romane, de l'idiome des classes populaires, mais en se renfermant toujours dans un cercle que- je crois avoir nettement tracé. Cette Gaule si intimement unie à la ville éternelle, cette province qui s'était empressée dès l'abord de s'initier aux mœurs et à la littérature de Rome, parait avoir dû conserver plus -longtemps que toute autre une civilisation dont elle avait fait pendant plus de cinq siècles partie intégrante. Les invasions germaniques même ne pouvaient effacer ni affaiblir l'éclat de cette civilisation, puisque les Visigotbs avaient abdiqué leur génie pour revêtir la livrée des vaincus. — Comment se fait-il donc qu'au dixième siècle de notre ère, nous trouvions à peine quelque vestige de toute cette période romaine? Et ces vestiges sont encore en debors du mouvement intellectuel ; c'est dans quelques écoles que l'on fréquente à peine ^, dans quelques cloîtres bien isolés, que l'on conserve péniblement, à grand renfort d'érudition, les débris d'un monde qui a disparu. Quant à la littérature, quant à l'esprit de la population actuelle, on n'y voit pas la moindre trace de filiation avec l'antiquité. Ni les sentiments, ni les mœurs, ni le caractère de la poésie, ni même les formes poétiques, plus rien ne rappelle la domination romaine : tout en général, sans distinction, a subi une métamorphose complète. Les troubadours savent-ils seulement que Rome a existé?
*.« In primis hoc volunt persuadere , non interire animos , sed ab aliis post mortem transire ad alios. » Caes., lib. Yl, c. 14.
' Grégoire de Tours nous dit : a Pfailosophantem rhetorem inielHgunt pauci, loqnentem rusticnm mnlti. »
GIVILISATiOir PftOVSRÇALE. 13!
Certes, ce fait historique eût sans doute paru fort étrange, si la théorie que j'ai établie antérieurement n'en fournissait pas toute Texpiication. D'après cette théorie^ il est aisé de concevoir comment une civilisation qui ne s'adressait qu'à une classe exclusive , privilégiée , devait suivre toutes les destinées de cette même classe, et disparaître avec elle de la scène du monde. Ceci n'est*il pas une preuve nouvelle de la vérité de mon principe? — C'est ainsi que dans les sciences mathématiques les mêmes théorèmes se reproduisent toujours quelle que soit la marche des démonstrations.
Ai-je besoin de peindre l'état moral et intellectuel de la vieille Rome, pour faire sentir toute la différence, toute la disproportion qui existe entre elle et le siècle de la poésie provençale?
D'un c6té, noQS voyons les preux chevaliers du moyen âge, combattant au nom de leur dame les tyrans et les infi-^ dèles, de galants troubadours qui consacrent leur existence et leurs vers à un amour tout pur, tout intellectuel ; puis, comme expression de cette société, une jçune poésie brillamment colorée qui commence à fleurir sous le beau ciel de la Provence. De l'autre côté, c'est une littérature pédantesque et routinière, qui, par un phénomène caractéristique, au lieu de commencer par la poésie, produit dès l'abord une espèce de philosophie éclectique ; littérature servilement renouvelée des Grecs, sauf la satire qui répand l'opprobre et la raillerie sur le reste. Puis c'est toute la corruption de Rome, avec ses plaisirs infâmes, ses hideux spectacles, ses meurtres et ses prostitutions : fantôme dont le visage livide imposait encore à l'univers, mais dont les pieds plongeaient dans un bourbier infect. Car voilà la Rome que nous dépeignent Tacite, Salluste, Suétone, Juvénal; voilà cet esprit qui s'étendit sur le monde entier, et qui prolongea son règne jusque dans notre moyen âge.
Pour faire mieux sentir ce qu'aurait été l'Europe sans la civilisation provençale, nous n'avons qu'à regarder ce qu'était
13i DE LÀ POtaB PAOVBHÇALB.
au X* siècle Tempire de Byzance. Là végëtaienl encore le même gouvernement, les mêmes moeurs, la même littérature qu'à l'époque des Césars; rien n'avait changé. Mais quelle pénible existence l quelle extinction totale de l'esprit ! quelle immense atonie ! Rendons grâce aux poètes provençaux de nous avoir les premiers affranchis du joug de cette routine viciée : nous leur devons toute l'originalité da génie moderne.
Malgré celte disproportion énorme entre la civilisation romaine et celle de la Provence, disproportion dont je viens de peindre les traits principaux , plusieurs historiens ont mis tous leurs efforts à trouver un fil imperceptible qui liât ces deux sphères toutes différentes de l'humanité. M. Frédéric de Schlegel a avancé que u les dernières destinées de la langue latine exercèrent une très-grande influence sur le développement et le caractère particulier des langues romanes qui en sont dérivées, et principalemeni sur le génie poétique du moyen âge ^. » Un autre littérateur de grand talent s'est engagé dans ce travail sophistique, en prétendant que le classicisme monacal et la poésie indépendante ne sont pas aussi étrangers l'un à l'autre qu'on le croit ordinah*ement '; mais sur quelles preuves M. Villemain appuie*t<»il- son hypothèse? Sur quelques passages des poésies troubadouresques qui paraissent copiés ou seulement imités de la littérature latine antérieure. Faut-il donc, sur quelques phrases éparses dans les vastes collections de poésies provençales qui nous sont restées, bâtir tout un système? Outre les soi-disant réminiscences que donne M. Villemain, on pourrait en citer un bien plus grand nombre pour peo que l'on voulût se donner la peine de les recueillir ; mais ces rencontres, qui semblent le plus souvent fortuites, ^'expliquent aisément par les rapports personnels qui devaient encore exister entre
' Hist, de la liHér. ancienne et moderne ^chap» vu. * Tillemaio, Moyen dge, Iceon IT«
CIVILISATION PROTÈITÇALE. 133
le clergé et la chevalerie. M. Villemain l'a fort bien senti lui-même, en avcTuant un peu plus loin que ces réminiscences de l'antiquité n'ont pu avoir qu'une influence médiocre et légère sur la poésie des troubadours.
J'ai dit antérieurement quelques mots de l'action bienfaisante opérée sur la langue vulgaire par la venue du christianisme. C'est dans le sein de cette religion admirable que s'est développé le germe d'une société nouvelle ; mais ce germe, pour produire cette société, avait besoin de dix siècles de gestation. Alors on vit naître dans l'esprit humain les sentiments purs , les douces vertus qu'avaient naguère enseignées les disciples du Christ. La chevalerie réalisait Tidéal de toutes lés qualités de l'homme ; la naissance pauvre et obscure du 61s de Dieu grandissait les classes populaires ; le culte de la Vierge mère donnait à la civilisation ce caractère que l'antiquité n'avait jamais connu, celui de l'amour intellectuel, de l'amour chevaleresque.
Mais si le christianisme a beaucoup agi par ses idées, par ses sentiments, il y a certes une bien grande différence entre la littérature ecclésiastique, qui est aussi sortie de son sein, et la poésie du xi* siècle. On n'ira pas chercher l'origine de celle-ci dans cette union de la science et de la religion que produisirent au iv" siècle les controverses et les hérésies. Cependant ces grands noms de Lactance, de Basile, de Jérôme, d'Augustin, etc., avaient aussi leur destinée dans la littérature : ils avaient à faire oublier plus complètement l'esprit de l'antique Rome*
Quant au sentiment religieux en lui*méme , il ne trouve pas sa raison tout entière dans le christianisme* Je montrerai plus tard, en parlant spécialement de l'esprit troubadouresque, que l'influence arabe a été pour beaucoup dans les croyances, ou plutôt dans les superstitions de nos poètes provençaux.
Les deux grandes invasions, germanique et sarrasine^ sont certainement celles qui ont le plus influé sur le déve-
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loppement intellectuel de la Provence. Mais quelle a été rétendue de leur influence respective ? C*est ce qui nécessite un examen approfondi : car ces deux peuples , qui se sont rencontrés si étrangement dans la Gaule méridionale, étaient dissemblables dans leurs mœurs , dans leurs sentiments, dans tous les traits de leur caractère ; et chacun de ces caractères en particulier est lui-même bien loin des idées du xi® siècle.
La physionomie du peuple germanique est encore rude, grossière, barbare ; mais il y a sous cette écorce une sève vigoureuse qui ne demande qu'un climat moins âpre , une température plus douce pour produire un magnifique branchage. L'esprit arabe au contraire se montre déjà sous Taspect le plus resplendissant , mais sur un sol dont les sucs nourriciers ont été bien vite épuises ; c'est une plante luxuriante dont la floraison a été anticipée, et qui brille au soleil des plus vives couleurs. Le Germain se concentre en lui-même, son génie est encore vierge : il représente le fond ; tandis que l'Arabe a perdu le principe fécondant qui l'animait , et ne représente plus que la forme. Cette différence radicale se montre dans tout le développement des deux civilisations : c'est là le trait principal qui distingue leurs caractères. D'un côté se trouve la profondeur des pensées , les sentiments et les croyances toutes mystiques , les conceptions d'un grandiose sauvage ; de l'autre côté, une ivresse d'esprit presque étourdissante , une exaltation poussée jusqu'à la folie. Aussi ne trouvons-nous ici qu'une littérature parée de toutes les grâces, de tout l'éclat de l'imagination orientale ; mais aucun poème épique, aucune de ces immenses épopées, telles que les Eddas Scandinaves et les Niebelungen, oii les dieux sont peints en hommes, et les hommes en dieux. Le génie moresque se renferme dans la poésie légère, la poésie d'amour, la fable, l'allégorie, mais l'allégorie menée jusqu'aux limites du ridicule. Quelques auteurs ont l'habitude de compter le livre des rois, de Fir*
ClVILlSATlOlf PROVBNÇALE. 135
dousi, parmi les œuvres de la littérature arabe ; mais ce poème épique, qui porte les caractères généraux de la poésie orientale, appartient en propre aux Persans. Or, on sait que Mahomet ne voulut d'abord pas entendre parler de la poésie persane, et qu'il la proscrivit même chez son peuple. Quant aux sciences exactes , si nous les trouvons chez les Arabes en grand honneur, rappelons* nous que ces études, bien que naturalisées chez eux, ne sont pas une œuvre de leur création ; et d'ailleurs dans toutes ces branches de Tesprit humain, ils se montrent bien moins philosophes que rhéteurs, bien moins profonds que subtils.
Un seul point semble être identique chez les populations moresque et germanique, c'est l'amour de la guerre. Mais si, sous un point de vue général, cette passion leur est corn- * mune, elle porte dans son application la physionomie particulière de chacune de ces races. Voyez ces soldats de l'antique Germanie, aux yeux pâles, à la blonde chevelure, combattant à pied, sans armure, presque sans vêtements ^; et comparez-les à ces cavaliers arabes, à la barbe noire et épaisse, à l'œil de feu, couverts d'une armure éblouissante de mille couleurs , et montés sur de rapides coursiers qui semblent animés de la pensée de leur maître. Les premiers sont presque des héros d'Homère , les seconds presque des chevaliers du Tasse , mais ni les uns ni les autres ne sont des chevaliers provençaux.
D'après ce parallèle que je viens d'esquisser rapidement, OD voit que l'esprit germanique autant que l'esprit moresque ont influé sur la civilisation provençale. Celle-ci tient pour ainsi dire l'équilibre entre les deux forces qui la sollicitaient d'une manière diamétralement opposée. Pourquoi donc ne pas admettre une action égale et harmonique de ces deux éléments ? Rien ne paraît plus simple, plus conforme à l'ordre des choses ^ et pourtant la plupart des écrivains n'ont
' Tacit., De Gertuania, passiin.
156 Dl LA FOtSIB IIOYEHÇAII.
bâti que des théories exclusives, qui par cela même sont inadmissibles. MM. Ginguené, de Sismondi, voient la civilisation arabe régner en Provence; MM. Ampère, Frédéric de Schlegel, trouvent au contraire l'esprit des chevaliers et des troubadours dans les idées germaniques. Il n'y a que MM. de Chateaubriand et Michelet qui semblent reconnaître aux deux races la même part dans la création du génie provençal ; pour moi, tout en reconnaissant l'immense influence exercée par les Arabes et les Germains, fidèle aux doctrines que j'ai développées, je leur attribue non point la naissance à proprement parler, mais la première manifestation, et pour ainsi dire l'éclosion dn génie troubadouresque. Je n'ajoute plus qu'un trait qui prouvera d'une manière décisive la vraisemblance de la théorie que je propose : ce sera la dernière touche du tableau que j'avais à présenter de l'origine des sentiments chevaleresques. Ce trait caractéristique de l'époque des troubadours est l'amour tel qu'on le conçut au xi* siècle.
M. de Sismondi prétend que c'est des Arabes que nous est venu cet enivrement d'amour, cette tendresse, cette délicatesse de sentiment, ce culte des femmes , qui ont eu une si grande influence sur notre chevalerie : ce sont ses propres expressions ^. M. Ampère dit au contraire que l'adoration des femmes chez les Germains, leur croyance à quelque chose de divin, d'inspiré chez les femmes, sont déjà des sentiments chevaleresques, et ont préparé l'ascendant du sexe féminin : ce sont aussi ses expressions '. Voilà un conflit d'opinions sur lequel il parait difficile de prendre une décision, surtout si l'on considère le mérite et l'autorité de chacun de ces écrivains. Mais un examen scrupuleux me conduira peut-être à les concilier, et à prendre un terme moyen dans cette antinomie.
' De la littir, du midi de l'Europe , chap. ii.
^ De la chevalerie (Revue des Deux-Vondes, 1858 ) , et HitI, de la lUtér, franc, avant le xii» eiècle, t. H, p. 114 et suiy.
GIVILISATION PROVENÇALE. 157
L'amour purement intellectuel , que Ton voit apparaître pour la première fois avec les troubadours et les chevaliers, cet amour, que nous appelons dans notre style moderne amour platonique, a toujours été étranger aux mœurs orientales. Le climat, les usages, la religion, tout s'opposait à son développement. Sous le brûlant soleil des tropiques qui exalte l'imagination et fait couler dans les veines un feu dévorant, la passion ne pouvait être qu'un délire des sens, une fougue momentanée. « Sachez , dit Roudabeh, dans le poëme de Firdousi, que je suis ivre d'amour comme la mer qui jette ses vagues vers le ciel. » Les harems et les eunuques, tout en excitant davantage les appétits sensuels, sont un obstacle invincible à la production du véritable amour. Pour les Arabes, la femme est un objet de luxe, un meuble destiné à orner un sérail ; et l'on sent qu'un meuble doit être bien conservé, soigné, qu'on ne peut s'en servir qu'avec ménagement. Si c'est là ce que M. de Sismondi appelle la délicatesse de sentiments et le culte des femmes, je ne dis plus rien. Mais la polygamie engendre le despotisme, qui est encore tout à fait inconciliable avec l'amour.. D'ailleurs ces mœurs et ces usages ne sont chez les Arabes que la conséquence des principes religieux : l'infériorité de la femme est ouvertement proclamée dans leurs livres sacrés. Loin d'inspirer les grandes et belles actions, comme dans notre chevalerie, loin d'être la raison et le but de la valeur, le sexe féminin est regardé comme une création de l'esprit du mal, du principe matériel et mauvais. Le mahométisme n'accorde aux femmes que la moitié des peines et des récompenses réservées aux hommes dans la vie future. Aussi voyons-nous partout, dans les poésies arabes, l'amour céder la place à l'esprit guerrier ; et, dans le poëme de Firdousi , où les femmes en général sont souvent accablées de malédictions, il y a un vaillant chevalier Rustem qui préfère de beaucoup son cheval Raksch à la séduisante fille du roi de Touran.
Voilà donc l'Orient destitué d'une grande part de l'influence
138 os LK POÉSIE PROVENÇALE.
qu'on lui attribue quelquefois. L'opinion qui fait naître les sentiments troubadouresques cbez les anciens Germains sera tout aussi facile à réfuter. Ces peuples étaient encore trop barbares pour concevoir un sentiment aussi pur que l'amour. Leur droit, leur état, leurs familles étaient constitués sur le principe de la guerre, de la force brutale ; en ce sens ils représentent l'époque héroïque, l'époque d'Homère et celle des grandes épopées primitives. Ce qui est faible, ce qui ne peut résister ni se défendre reste pour ainsi dire en dehors de la vie ; car la vie, c'est le courage , c'est la force. Ce n'est pas pour venger Hélène que la guerre de Troie a été entreprise, mais pour venger Âgamemnon, pour punir l'outrage fait au guerrier ; et le grand poëte maudit sans cesse l'amour qui perdit Troie, De même dans la Germanie, les vieilles épopées ne sont que la peinture des mœurs alors existantes. Là nous voyons la virginité dans le plus grand honneur ; la femme vierge est regardée comme au-dessus de l'humanité, comme un. être divin en rapport avec les esprits célestes *. C'est que la virginité est encore un symbole de la force, et que savoir résister à ses passions pouvait fort bien être regardé comme de l'héroïsme. Aussi ces mêmes épopées nous représentent-elles les belles Yalkyries, et les autres divinités, devenant de simples femmes dès qu'elles se sont laissé vaincre par l'amour. En dehors de cette sphère, et dans la vie commune, le sexe féminin est privé de tout droit, de toute personnalité; la tutelle exercée par le père est ensuite exercée par le mari, et en cas de mort de celui-ci elle revient au père. Ce qui s'éloigne encore des mœurs provençales, c'est que, d'après tous les historiens, les Germaines n'avaient dans l'esprit ni abandon, ni enthousiasme, que leurs vêtements étaient trèssimples, et que, s'appliquant particulièrement aux devoirs domestiques, elles n'ambitionnaient que le titre de bonne
' Inesse quin etîam sanctum aliquid, et proyidum putant (Tacit., Gertn,j cap, viii.)
CIVlMSATIOIf PROVERÇALE. Î39
épouse et de bonne mère. D^ailleurs ce sont ces derniers caractères qui comprenaient toute leur importance sociale. Elles étaient destinées , avec les enfants et les vieillards in. firmes, aux travaux et aux soins qu^exige Fentretien de la famille *. Les Germains étaient chastes, mais ce n'est qu'à rinfluence de leur climat qu'il faut l'attribuer^; la polygamie leur était permise ^, et le mariage n'était qu'un achat dont le prix se payait aux parents *, Ce mariage lui-même était loin de reposer sur une fidélité réciproque entre les époux. Voyez dans Tacite la punition terrible infligée à la femme adultère, tandis que les mœurs admettaient pleinement le concubinage du mari ^.
D'après tout cela , encore une fois , y a-t-il quelque resseiqblance entre les sentiments de nos troubadours et la vie de famille ou le mysticisme des Germains ? Quant à moi j'y trouve aussi peu d'analogie qu'entre ces mêmes troubadours et le peuple moresque. Il est impossible d'expliquer la manifestation presque soudaine de l'esprit provençal sans admettre une influence harmonique de ces deux éléments, l'un sorti du climat brumeux et glacé des pays septentrionaux, l'autre né sous le ciel ardent des tropiques. Ce n'est d'ailleurs que grâce à la civilisation déjà puissamment constituée sur le sol de la Provence , qu'a pu s'efiectuer ce singulier hyménée entre deux peuples de nature différente : hyménée qui devait produire, d'après les vues de la Providence, une des sociétés les plus admirables que nous présente le vaste tableau de l'histoire.
Le travail que je viens de faire, ne pouvant pas embrasser toutes les idées qui régirent le siècle des troubadours,
' Tacit. , German., cap. xxyi, et voy, Fauriel, Hisi, de la Gaule mérid, , etc., cbap. xi.
' Cœs., Bell, gall., lib. VI, c. xxi.
' Tacit., German. y c. xvm.
4 Voy, les ancienues lois des Alemaris, des Saxons, des Lombards. ^ Tacit., German. y cap. xviii, xix, et passiin.
140 DE I.A POÉSIE PROVEITÇALE.
doit être nécessairement incomplet ; mais j'aurai plus d'une fois occasion d'y revenir en traçant l'histoire de la poésie provençale. Le présent chapitre forme une sorte d'introduction dont on sentira toute Futilité si l'on remarque que cette partie du moyen âge a toujours été couverte d'une obscurité presque impénétrable. Beaucoup d'écrivains même, victorieusement refutés aujourd'hui, ont prétendu que l'esprit humain avait été pendant cette période dans un état de stagnation, de barbarie complète. Comme si l'on pouvait, dit M™" de Staël, « condamner l'espèce humaine au supplice de Sysiphe , à retomber toujours après s'être élevée ! » D'ailleurs, comment concevoir que des ténèbres aussi épaisses aient pu produire une lumière aussi éblouissante que celle qui vint tout à coup illuminer le xi" siècle ? Aux yeux de ces écrivains , la civilisation provençale devait paraître comme une divinité mystérieuse descendue du ciel pour ramener les hommes à des sentiments meilleurs, et qui, après deux siècles du règne le plus spleudide, aurait repris son vol vers sa céleste patrie : — mais cela n'explique pas grand'chose.
Après avoir tracé l'histoire des idées qui agirent le plus puissamment sur la poésie provençale, il nous faut examiner quel était au onzième siècle l'ensemble de l'état social, et surtout le caractère, l'esprit de la population.
A l'arrivée des barbares, les patriciens et les puissants de Rome qui habitaient la Gaule depuis plusieurs siècles, se retirèrent dans les lieux le mieux fortifiés, le plus inaccessibles, souvent dans leurs riantes villas qu'ils faisaient entourer de fossés et de remparts, souvent aussi dans les vieilles forteresses celtiques encore debout au sommet de quelques montagnes. Lorsque les Goths et les Burgondes, qui ne s'étaient pas amusés à chercher les Romains dans leurs inexpugnables retraites, se furent établis d'une manière stable en se civilisant, la population de Rome, réduite et disséminée, s'enhardit à lier quelques relations avec les
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nouveaux dominateurs. La position de chacun de ces peuples était la même, tous les deux conquérants étrangers dans la Gaule, isolés des classes vulgaires contre lesquelles ils avaient intérêt à se liguer. Aussi voyons-nous insensiblement les Germains remplacer les anciens patriciens de Rome, embrasser tout l'ensemble de leurs mœurs, et revêtir leur caractère spéciaP. La langue seule de la Germanie se conserve intacte dans cette classe élevée, par un phénomène fort remarquable qui nous montre chez ces nouveaux maîtres le même esprit d*exclusîveté qui avait toujours animé la noblesse gauloise. Mais cette population conquérante était envahie de jour en jour par l'élément populaire, qui ne cessait de s'élever comme le flux d'un vaste océan ; isolée dans ses châteaux, qu'elle avait hérités des Romains, soumise à une véritable raréfaction , elle constitua cet état social particulier que l'on nomme la féodalité. Cette féodalité beaucoup moins forte dans la Gaule méridionale, oii Télément populaire avait acquis déjà plus d'importance, demeura cependant, durant un certain période, en dehors de toute tendance civilisatrice. La vie des seigneurs était grossière et barbare ; la guerre et les batailles étaient l'unique mobile qui pût les faire agir ; mais ce n'était pas la guerre telle que la concevaient les chevaliers ; c'était une guerre du fort contre le faible, accompagnée de désordres, de pillages, de crimes de toute espèce, en un mot des expéditions de brigands. Rien ne pouvait arrêter ces terribles féodaux, qui ne reconnaissaient d'autre suzerain que la force, d'autre loi que la force, et dont la mort seule pouvait faire cesser les fureurs. Un tel état social devait provoquer une réaction immense, et cette réaction fut la chevalerie : avec elle commença l'éclatante manifestation de l'esprit nouveau. La poésie troubadouresque eut aussi son influence sur la vie féodale, par le
* VHist. du Languedoc, des Bénédictins, émet une idée semblable, t. 1, p. 143, 145.