CHAPITRE IL
SSPmiT DE I0A POéSIB PAOTBHÇALB.
De la cheyalerie en Provence. — Mœurs, sentiments des chevaliers et des troubadours. — De Thonneur. — De la condition des femmes ; de la {galanterie ; de Tamour. — Du sentiment religieux.
Je De crois pas avoir besoin de réfuter le paradoxe par lequel on a voulu nier l'existence réelle de la cheyalerie. Des écrivains de grand mérite se sont chargés de cette tâche ; ils ont fait voir cette magniûque période de Thumanité ailleurs que dans les livres, et le succès de leur cause semble aujourd'hui bien établi. On peut dire, il est vrai, que deux sortes de chevaleries ont existé dans le moyen âge : Tune, positive, formant une puissance, un ordre dans la société ; l'autre, fictive, que l'on trouve dans la littérature, dans les romans, et qui n'est que le reflet de la première. Mais ces romans de chevalerie, que l'on veut regarder comme ayant produit le siècle de François I^', oiî pourraient-ils avoir pris naissance? La littérature n'est-elle pas l'expression de la société?
C'est toujours dans les romans, dit-on, qu'il faut chercher le beau idéal de la chevalerie. Oui, mais c'est aussi dans les romans que se trouve l'histoire de cette époque ; non pas l'histoire des faits et des événements, l'histoire de la vie extérieure des peuples, mais l'histoire intime des mœurs et
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des idées. On ne peut nier que ces romans nous révèlent d'une manière complète le goût, le caractère propre, le génie du siècle dans lequel ils ont paru ; la société chevaleresque et la société féodale y sont peintes avec les couleurs les plus naïves et les plus vraies. Voyez, par exemple, YOrdène de chevalerie : c'est bien là l'esprit qui devait animer tout véritable chevalier, qui devait enfanter ces prodiges aujourd'hui presque inconcevables. Et cependant, d'après tous les historiens contemporains et postérieurs, il n'y a dans ce fabliau rien d'absurde ni d'exagéré.
Admettons même que Ton ne trouve nulle part cet idéal parfait, ce type chevaleresque que l'on rêvait. Plusieurs écrivains ont remarqué que tous les troubadours, en remontant de ceux du xni' siècle jusqu'aux plus anciens, se déchaînent contre la corruption de leur époque, et regrettent le temps passé si fertile en vertus. Mais jamais institution humaine ou -divine a-t-elle pu atteindre à la perfection? Qu'on lise les écrits des premiers chrétiens ! — Sauf ces altérations, ces défectuosités inévitables dans toute réforme sociale, et qui sont le cachet de notre faiblesse, il est impossible de ne pas croire à l'existence de la chevalerie, de ne pas croire fermement à cet ensemble de qualités admirables, sublimes, qui constituaient le parfait chevalier. Ce superbe phénomène doit avoir existé : il a sa raison dans la civilisation du xi^ siècle, et sa preuve dans la poésie des troubadours.
Nombre d'auteurs ont fait remonter l'origine de cette grande institution aux peuplades germaniques : c'est l'opinion générale. Mais Lacurne de Sainte-Palaye, dans ses savants mémoires sur la chevalerie, a prouvé que l'investiture des armes en usage chez les Germains a seulement quelque rapport avec la création de l'écuyer, non avec celle du chevalier ^ On pourrait cependant considérer cette première
' Mémoire» sur l'ancienne chevalerie considérée comme éiabliseetnenl poliiique et milUaire, l«r Mémoire.
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cérémonie comme la base constitutive de Finstitution ; d*au^ tant plus qu'elle se fait déjà chez les peuples barbares avec un caractère presque chevaleresque. C'est dans l'assemblée générale de la nation que les fils des Germains, après en avoir été jugés dignes, reçoivent de leur père ou de leur chef le bouclier et la framée ; et pour eux, nous dit Tacite, c'est la première parure de la jeunesse, c'est la toge^ L'a* (loption militaire se voit aussi chez les Lombards ; on connaît l'histoire du jeune Âlboin, fondateur du royaume des Lom* bards en Italie^ lequel ayant tué le fils de Turisende, roi des Gépides, dans une bataille, réclame et obtient de ce même Turisende l'investiture des armes. Cette action est contraire à la nature^ contraire à la politique, mais, on ne peut le nier, ces mœurs barbares avaient déjà quelque chose de chevaleresque. Plus tard les sentiments se purifient, s'élèvent : il n'est pas rare de voir de vaillants guerriers armer chevalier celui qui vient de les blesser mortellement. Déjà Charlemagne donne solennellement à son fils Louis tout l'équipement nécessaire à un homme de guerre ; et c'est sous cet empereur que l'on peut remarquer le premier emploi du nom de che* valier. Un capitulaire obligeait certains propriétaires de fiefs à servir à cheval et couverts de la cotte de mailles. On les appelait cahallarii, mot qui n'est évidemment que le terme vulgaire latinisé ^.
Mais tout ceci se rapporte à l'origine de la chevalerie en général ; voyons si nous ne trouverons pas dans la Provence même, un germe ancien de cette institution. Les premiers Aquitains de la famille ibérienne, renommés par leur courage et leurs guerriers consommés, avaient un usage étranger au reste de la Gaule ; c'était celui des dévouemenU,
' a Haec apud illos toga, bic primus juventae honos. » Tacit., Gertn,, cap. XIII.
' « Comités et vassali Dostri qui bénéficia bnbere noscuntur, et caballarii oniDes ad plaeilum nostrum ▼cniant bene prcparati. » A^oy. Baluze, t. I«r, p. 460.
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Chaque chef avait un certain nombre de braves appelés soldures, ou plus correctement soldunes; lesquels s'attacbaient à sa personne, le suivaient partout, partageaient avec lui les prospérités de la vie ou les revers de la fortune, se tuant même quelquefois s'ils n'avaient pu l'arracher à une . mort violente ^. Nous avons vu plus haut l'origine du mot ; voilà maintenant l'origine de la chose, et cela dans le pays même oiî la chevalerie est arrivée à son plus haut degré de splendeur.
Mais, avons-nous besoin de ces raprochements de faits pour comprendre la première manifestation de ces tendances , de ces idées au sein de la Provence? Tout cela ne se révèle-t-il pas librement et spontanément, pour peu que les circonstances extérieures soient favorables? Tous les peuples nouveaux, tous les peuples vierges nous montrent quelque rudiment de chevalerie , quelque velléité de sentiments chevaleresques. La Grèce surtout nous présente des ressemblances frappantes avec l'état social du xi* siècle» Alexandre est si bien le type de l'exaltation poétique du moyen âge, que nos romanciers l'ont placé parmi leurs héros, entre le roi Artus et le grand Amadis de Gaule. Cependant, ce qui manque à la Grèce, c'est l'amour. Thésée, combattant les tyrans et les monstres, est, si l'on veut, un véritable chevalier errant ; mais en abandonnant Ariane dans l'Ile de Naxos il a certainement mérité le grave reproche de félonie. Nous avons aussi observé chez les Arabes et chez les Gerihains une apparence confuse de cette grande institution ; laquelle ne s'est pleinement développée que sous l'aile du ebristiantsme. Mais, tandis qu'elle s'étendait rapidement dans toute l'Europe, c'est particulièrement en Provence que l'on vit se former le merveilleux ensemble des mœurs et des
* « €um devoiis, quos illî Boldurioa appelant, quorum h«c est conditîo, etc. » €«•., De belL galL , Ili, xxii. — f^oy, Amédée Thierry,. Hist, des Gaulois f II« partie, chap. i.