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sentimenU chevaleresques» En France, en Alfeniagne, en Ang^Ieterre, la chevalerie semblait rester en dehors de la société locale : en Provence elle était dans Tesprit de la population, elle faisait partie intégrante de Tétat social.
J*ai. considéré dans le chapitre précédent la chevalerie comme une réaction envers la féodalité : c'était là son caractère essentiel. Dans un temps d'anarchie, oii le pouvoir souverain était encore trop limité, et l'action de la justice trop faible, oiî trouver quelque protection contre la violence et l'oppression,, si ce n'est dans la valeur et la générosité des grandes âmes ? Le même esprit qui porta plus tard les chevaliers à prendre les armes pour défendre les pèleHns de la Palestine, leur fit protéger et venger l'innocence opprimée dans leur propre pays. Mais pour arriver à ce but, pour mener à fin une entreprise aussi grande, aussi noble, il fallait un lien puissant qui coordonnât tous les éléments de cette institution, et la rendit capable de résister aux forces qu'elle allait avoir à combattre. Ce lien fut le principe d'association.
La chevalerie formait donc un ordre. Cet ordre, placé entre la féodalité et l'Église , participait en même temps de Tune et de l'autre. D'un cêté la cérémonie de l'investiture et le serment solennel avaient leur origine dans le système féodal ; de l'autre c6té la chevalerie était presque un sacerdoce, une ordination, oii l'habillement blanc et le bain répondaient aux cérémonies du baptême, l'accolade et le soufflet à celles de la confirmation.
Tâchons de nous initier aux habitudes, à l'éducation première du chevalier, afin de connaître plus intimement toute cette existence, si merveilleuse au point de vue de notre siècle. C'est en suivant pas à pas dans la vie celui qui doit un jour représenter un ordre si admirable, que nous pouvons voir se former et se développer en lui ces sentiments, ces vertus qui nous le font apparaître sous un aspect presque éblouissant. Nos troubadours, ne l'oublions pas, étaient des
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chevaliers, et tout ce que je dis ici se rapporte autant au guerrier qu'au poète.
Dès l'âge de sept ans, l'enfant retiré des mains des femmes prenait rang parmi les pages, varlets ou damoiseaux ; l'éducation qu'on lui donnait était à peu près uniforme dans toutes les cours de la Provence. Le plus petit seigneur oi^nisait l'intérieur de son château sur le modèle que lui présentait son suzerain, et tout marquis voulait avoir des pages. C'est dans cette première période de leur existence que les futurs chevaliers apprenaient des belles châtelaines les principes qui devaient les guider dans toute leur carrière. La chronique de Jehan de Saintré dit qu'elles leur enseignaient à la fois le catéchisme et l'art d'aimer. Nous examinerons plas loin combien l'amour était à cette époque plus sérieux que la religion ; celle-ci, enveloppée de superstitions et de puérilités, était presque matérielle et grossière ; l'amour au contraire se trouvait empreint d'une exaltation romanesque, d'un pur mysticisme.
De bonne heijre on faisait faire au jeune damoiseau choix de quelque belle et noble dame, sorie de divinité à laquelle il rapportait toutes ses pensées, toutes ses actions. Ainsi prenaient naissance des passions qui remplissaient souvent toute l'existence d'un chevalier, d'un troubadour. Mais outre cet amour unique et constant, la galanterie était aussi un des premiers devoirs que l'on faisait observer aux gentilshommes, et les cours de la Provence étaient alors de véritables écoles de courtoisie. Enfin arrivait l'époque oii le page était fait écuyer, ce qui n'avait pas lieu sans de graves et pieuses cérémonies. C'était là l'ancienne investiture des armes, déjà en usage chez les Germains. Le jeune homme sorti hors de page, vers l'âge de quatorze ans, revêtait un nouveau caractère, et se préparait avec plus d'ardeur à recevoir bientôt l'ordre de la chevalerie.
C'était ordinairement après ud long apprentissage de la guerre, après avoir été servants d'armes, poursuivants d'ar^
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tneSf et ^ens d'armesy que les écuyers passaient au grade qu'ils ambitionnaient depuis longtemps. Cette nouvelle cérémonie se faisait aveo une pompe , une solennité vraiment imposante. Je ne décrirai pas ici ces jeûnes sévères, ces nuits passées en prière dans des églises , tous ces devoirs religieux eséeutés avec la piété la pins scrupuleuse ; puis ces préparatifs singuliers oii souvent les dames et les damoiselles armaient elles-mêmes, de leurs mains délicates, le nouveau chevalier ; enfin cette accolade que le seigneur, se levant de son trône, donnait gravement par trois coups du plat de son épée '• 11 y avait dans tout cela un mélange de poésie et d'austérité que Ton ne rencontre qu'à cette époque de renaissance.
Que dire de ces tournois,- de ces joutes , de ces pas d'armes, où brillaient avec tant de gloire les vaillants preux ? Ces fêtes éclatantes de la chevalerie devaient seules faire une impression profonde sur l'esprit d'un peuple enthousiaste. — Plus d'un cœur bat sans doute sous ces brillantes armures, à l'aspect de ce spectacle imposant, et magique, de cette carrière où tant de beaux faits d'armes vont s'accomplir, de ces estrades au-dessus desquelles flottent les plus riches bannières et que remplit une foule de seigneurs et de comtes, de nobles dames et de belles damoiselles. Déjà se sont fait entendre les sons d'une musique guerrière, déjà les hérauts ont crié au chevalier qui s'avance : Soumens-toi de qui tu es filé et ne forligne pas ! Les combattants s'élancent sur leurs destriers , ils rajustent sur leur épaule la faveur qu'ils ont obtenue de leur dame , et jetant un dernier regard vers la divinité qui les inspire, ils se précipitent l'un sur l'autre de toute l'impétuosité de leurs coursiers. Un choc terrible signale leur rencontre, les lances volent en éclats, le vaincu désarçonné roule sur la poussière, mille
' f^off. Ampère, De la chawUerie, passim.— • Sainte-Palaye, Il« et ]V« Mémoires, passim.
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acclamations remplissent l'air, et les hérauts s'écrient d'une voix retentissante : Honneur! honneur au fils dei preux ! — N'y a-t-il pas là de quoi porter à son comble l'exaltation poétique et guerrière?
Souvent aussi les tournois- étaient précédés ou suivis d'une espèce de concours littéraire, et l'on peut dire, sous ce rapport, qu'ils ont contribué à la culture de la poésie ^ ; mais cette cour poétique ne faisait pas essentiellement partie de l'exercice chevaleresque. De même que les tournois, ces assemblées avaient le plus souvent lieu dans les cours plénières que tenaient à certains jours de l'année les souverains et les hauts barons, à l'occasion de quelque fête ou de quelque grande réjouissance.
Quant aux obligations, aux devoirs du chevalier, ils étaient fort étendus. Outre le soutien de la religion en général, ils concernaient particuUèrement la protection et le respect dus au sexe féminin. Tout ce qui était faible , sans défense, trouvait dans ces nobles guerriers un appui sûr contre la violence. Ce n'était pas assez de secourir tes veuves, les orphelins, et ceux qui gémissaient sous une oppression injuste, il fallait les venger, il fallait leur sacrifier et son sang et sa vie. Sans cesse opposant leur vaillance aux désordres qu'engendrait l'anarchie féodale, les chevaliers ne craignaient point de prendre sous leur sauvegarde les terres et la personne d'une châtelaine que la guerre ou la croisade avait privée de défenseur. Ces devoirs s'étendaient encore à la vie plus paisible des cours et des chÀteaux ; loin de lenr existence guerroyante, les chevaliers entouraient le sexe de prévenances ejt de sollicitude. La galanterie était portée à son plus haut degré ; médire des dames , attaquer en quoi que ce fût leur réputation , était regardé comme un crime horrible , contre toutes les lois divines et humaines. En un mot la religion seule pouvait entrer en parallèle avec cette
' Hist. littér. de France, t. IX : État deê lettrée au xii* nède.
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adoration des femmes : Dieu et ma dame, telle était la de^ vise des preux.
L'infraction à tous ces devoirs était punie par une peine terrible alors , le déshonneur. Cette punition morale était assurément la plus redoi|itable à une époque oti l'humanité, pleine de candeur et d'enthousiasme , ignorait encore les vices qui naissent plus tard de la réflexion dirigée par l'égoîsme. Le point d'honneur, sentiment complètement inconnu à l'antiquité , est un des traits les plus caractéristiques de l'époque chevaleresque. €e raffinement de délicatesse qui semble déjà si éloigné de la barbarie du x^ siècle, n'est pas oe qu'il y a. de moins admirable dans cette admirable période. On le portait souvent jusqu'à l'excès. Rambaud de Vaqueiras nous apprend , dans une de ses poésies, que les chevaliers ne pouvaient pas , étant à cheval , combattre les voleurs S ce qui devait parfois les embarrasser.
Les femmes aussi, malgré la déférence et la galanterie dont on les entourait, étaient soumises aux lois de l'honneur; et, s'il était sévèrement défendu d'attaquer leui; réputation , on ne jetait que plus de blâme sur l'irrégularité de leurs mœurs et de leur conduite. Combien devait être appréhendée l'espèce de police faite par ce chevalier qui, passant près des châteaux habités par des dames, notait d'infamie celles qui lui paraissaient indignes d'exercer l'hospitalité ^. On avait déjà compris que le rang et la richesse ne sont rien sans les qualités morales. Le troubadour Gerveri de Girone dit dans un de ses sirventes : «t La noblesse et les titres valent peu de chose sans le mérite et l'honneur. L'honneur a décidé, suivant le droit et l'usage, que plus un homme est distingué par son état et sa naissance, plus il se rend méprisable quand il fait mal '• n Le blâme et le mépris
' Millet, Hist. litiér. des troubadours, t. I«r, p. S57. * yoy, Sainte-Palaye, II« Mémoire.
' yojf, Millot, Gerwride Girone.
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sont donc les seules peines réserTées à Vinobservance des vertus chevaleresques. Quant aux lois, à peine sait-on s*it en existe ; et quel besoin y en a-t-^l dans un état social où l'honneur règne d'une manière absolue? D'ailleurs le pouvoir féodal avait paralysé leur action ; les chevaliers rendaient la justice au peuple , et l'équité naturelle s'exerçait avec pleine spontanéité , plus forte que toutes les législations.
Si Sainte-Palaye nous parle longuement des dégradations, des flétrissures encourues par la lâcheté on par des actions honteuses, il ne faut entendre ceci que des siècles postérieurs , alors que la chevalerie n'existait- plus dans le cœur des guerriers , mais simplement comme institution militaire et politique. Nous ne voyons rien de semblable parmi nos Provençaux, et surtout dans les deux siècles dont nous nous occupons particulièrement : c'était là véritablement l'âge d'or de la chevalerie. En général les Mémoires de Sainte- Palaye ont ce défaut, de confondre les diverses époques, les diverses phases de ce grand fait social; mais ce n'est que le résultat du point de vue sous lequel il l'envisage : c'est surtout de Tordre politique et militaire qu'il nous dépeint l'organisation. Ici nous avons à considérer la chevalerie dans ses sentiments, dans ses momrs, et dans Tinfluenoe que ces sentiments et ces mœurs ont exercée sur la littérature.
Les vertus conununes des chevaliers sont la loyauté, la courtoisie et l'humilité. La loyauté, de même que l'humilité, tient essentiellement au sentiment de l'honneur. Jamais on ne vint le vainqueur insulter le vaincu , comme dans l'épopée homérique; c'est avec des paroles consolantes, pleines de bienveillance, qu'est accueilli cdai que les armes n'ont point favorisé. Bien différents de ces héros de l'antiquité qui se racontaient avant de combattre , et leurs exploits personnels, et toute leur généalogie, nos chevaliers du moyen âge baissent soigneusement la visière de leur casque, couvrent leurs armoiries, déguisent leur nom, et