‹ De la langue et de la poésie provençalesChapitre 40 sur 40 · DE LA POÉSIE PROTENÇALS · texte numérisé non relu

DE LA POÉSIE PROTENÇALS

encouragé quelque industrie nationale, quelque culture nouvelle. En vertu de ce principe, les sept gentilshommes toulousains qui, sous le nom des sept troubadours, avaient formé le collège de la gaie science , reçurent des subsides, des récompenses; les tournois poétiques qui avaient lieu chaque année, le 1^' mai, furent érigés en fête municipale, et la ville se chargea d'en payer les frais. Des circulaires versiûées furent envoyées de côté et d'autre, invitant tous les poètes à prendre part au concours , et promettant une violette d*or pour prix du vainqueur. La compagnie ainsi organisée continua à subsister sous le titre de Sobregaya companhia deh sept trohadorê de Tolosa.

On voit que ce n'était là, à proprement parler, qu'une résurrection des cours poétiques que nous avons vues dès le XI** siècle établies dans la Provence. Nous avons peu parlé de ces assemblées à propos des cours d'amour, par la raison qu'elles ne paraissent pas bien distinctes de ces dernières. Cependant il est facile de remarquer que ce n'était là qu'une représentation littéraire des joutes et des tournois chevaleresques. Il semble d'ailleurs que tous les peuples aient plus ou moins connu ces concours de poésies ; nous les trouvons établis chez les Grecs, chez les Romains, chez le» Arabes, et dans la Gaule même sous Caligula.

En Grèce d'abord, sans parler des luttes entre les poètes tragiques ou comiques, nous lisons dans Platon que de toute antiquité les poètes combattaient entre eux auprès du tombeau de Thésée. Miien nous rapporte aussi que vers la ix<^ olympiade, Pindare fut vaincu cinq fois à Thèbes par la fameuse C^inne. Cependant il parait que ce peuple encourageait davantage les exercices du corps que ceux de l'esprit. Les Égyptiens lui empruntèrent probablement leurs jeux en Hionneur des Muses et d'Apollon ^ Rome ne manqua pas de suivre les mêmes tendances , et l'on y vit établir les Ae-

' Du Resnel, Jcad. des inscripl,, t. XIII.

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ronia certamina sous l'empereur Néron, et les jeux capitolins sous Domîtien. Il est même certain que ces luttes poétiques existaient en Italie de temps immémorial, comme il résulte de plusieurs passages de Tite-Live ^ et de Denys d'Halicarnasse ^. Nous rappellerons seulement ces fêtes licencieuses en l'honneur de Flore et de la courtisane Acca Laurentia, appelées jetfâT fiorauxy u ut omnia benè deflorescerenty » dit Pline. Quant aux jeux littéraires de Lyon, j'ai déjà eu l'occasion d'en parler. Enfîn, chez les Arabes, d'après tous les historiens, il y avait des assemblées annuelles, les assemblées d'Ocadh, oii les poètes venaient se disputer les suffrages d'un grand nombre de tribus rassemblées à cet effet '.

C'est à dessein que j'ai recueilli tous ces exemples, pour prouver que les jeux floraux de Toulouse ne sont pas nécessairement une continuation de l'ère des troubadours. Cette institution peut fort bien exister sans filiation avec l'époque antérieure, puisqu'elle est pour ainsi dire naturelle à l'esprit de tout peuple littéraire. Même, dans mon opinion, ce n'était plus, à proprement parler, de la poésie provençale que les œuvres couronnées dans ces fêtes solennelles : et c'est là précisément oiî je voulais en venir.

En effet, examinons en elles-mêmes les fêtes du gai-savoir. Ce nom déjà, je l'ai plus d'une fois démontré, est un signe de décadence. Non-seulement cette expression était inconnue dans la poésie des troubadours, mais la science même n'existait pas. Quant au mot gai, on dirait vraiment qu'il a été donné par dérision, ou du moins par euphémisme à la littérature de ce siècle. En parcourant seulement les diverses pièces de vers qui remportèrent les premiers prix dans la sobregaya cotnpanhiay on se persuade aisément qu'il n'y avait rien de moins gai que cette poésie. D'autre part, les

• Tit. Liv., lib. III, c. xliv, et lib. VI, c. xxv.

» Benys d^HaliCr, lib. XI, c. xxxi.

' Silvettre de Sacy^ j^cad, deê inscripL, t. L, p. 247.

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troubadours invoquent l'autorité de rÉcriture sainte pour se réjouir : » et même à Dieu, disent-ils, notre souverain Mattre, Seigneur et Créateur, il platt que l'homme fasse son service dans la joie et l'allégresse de cœur, ainsi qu'en fait témoignage le Psalmiste, lorsqu'il dit : Chantez et réjouissez-vous au nom du Seigneur. » On voit d'après tout cela que cette gaieté, loin d'être naturelle, était forcée, préparée à l'avance, précisément parce que la véritable gaieté, le joy chevaleresque avait disparu. On riait pour s'exciter à rire.

Partout ailleurs il est encore facile de reconnaître l'énorme différence que deux siècles à peine avaient apportée dans l'esprit et les mœurs. Pour ne citer qu'un exemple à l'appui de cette observation, transcrivons un passage du règlement des jeux appelé lois d'afnour (hs legs d'amors), passage qui n'aura pas besoin de commentaire : <(.... On n'adjuge aussi, ni on ne donne aucuns joyaux à un homme qui fait des vers pour décevoir une femme, ou pour quelque autre péché. C'est pourquoi, celui qui fait des vers d'amour qui ne se peuvent appliquer à l'amour de Dieu et de sa mère, doit être interrogé sur ce sujet, et avec serment, selon la condition de la personne, et comme les seigneurs mainteneurs le trouveront bon. »

Le premier poète qui obtint la violette d'or fut un certain Arnaud Vidal de Castelnaudary, pour une chanson en l'honneur de la sainte Vierge. Ce poète, qui rappelait par son nom, sinon par son talent, deux de nos meilleurs troubadours, fut déclaré docteur dans la gaie science. Quelques années après, les capitouls , conformément à leurs principes, ajoutèrent à la violette d'or deux autres prix : pour le plus beau sirvente, une églantine d'argent, et pour la plus belle ballade, une flor de gaug ( fleur de joie, goggie). Mais, de nos jours, l'une de ces fleurs est devenue une ancolie, et la seconde un souci ^ : s'il ne fallait pas attribuer

> f^oy. Sismondi, Liltér, du Midi, chap. vi.

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cette métamorphose à Tignorance de l'ouvrier, od serait presque tenté de la prendre pour une épigramme.

Quant à cette fondatrice mystique des jeux floraux, cette Clémence Isaure, dont le nom est aussi doux que le souvenir, c'est à peine si Ton est sûr de son existence. Gazeneuve n'en parle aucunement, et beaucoup d'historiens l'ont imité. Il parait cependant qu'il faut attribuer à cette femme célèbre, non la création des jeux floraux, mais leur restauration, alors que des embarras financiers allaient les faire dissoudre.

Enfin, l'Académie de Toulouse reçut à la fin du xvii^siècle, sous Louis XIV, une nouvelle constitution qui ne rappelle presque plus les cours d'amour ni les cours poétiques de la chevalerie provençale. Depuis ce temps, la célèbre institution des jeux floraux a continué de subsister, mais simplement comme société savante, ne se distinguant des autres académies que par la bizarrerie de ses formes et par l'étrange cérémonial dont elle environne ses séances. Quoi qu'il en soit, tous les poètes qui rimèrent encore en langue provençale, depuis Goudouli jusqu'à Jasmin, crurent devoir mettre le sceau à leur renommée en se rendant dignes d'obtenir une des fleurs, maintenant au nombre de cinq, distribuées par l'Académie de Toulouse.

Je ne dirai qu'un mot de tous ces poètes de la Provence, successeurs aimables, mais dégénérés, de nos charmants troubadours. L'esprit qui animait le xi® et le xii® siècle est incompréhensible aujourd'hui ; la langue même de cette époque s'est dénaturée dans la littérature en voulant se rapprocher du français. Nous trouvons encore, à la vérité, dans les poésies de Goudouli, ou Goudelin, ce charme naturel, cette grâce de versification qui semble inhérente à l'intelligence méridionale ; mais combien les sentiments, les mœurs, le caractère même ont changé ! Le style de Goudouli est empreint de son caractère insouciant et gai , naïf et spirituel : cela coule de source, sans effort, avec pleine expansion. Tantôt on croirait entendre le bon la Fontaine ;

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tantôt c'est la verve railleuse ou la philosophie douce et consolante de Déranger; mais jamais on ne se souvient en lisant ces poésies, de Bernard de Yentadour, ni d'Arnaud de Marveil, ni de tous ces troubadours de la première période de notre histoire.

Goudouii peut représenter tous les poètes qui le suivirent, en y comprenant même ceux de notre siècle. On conçoit facilement qu'une littérature ainsi abandonnée à elle-même, s'inspirant sans cesse des mêmes sujets, redisant sur d'autres rhythmes les mêmes sentiments, les mêmes pensées, ne doit guère être susceptible de progrès notables. Aujourd'hui comme au xii* siècle, c'est toujours de la poésie instinctive et spontanée , de la véritable poésie ; mais , aujourd'hui comme au xii^ siècle, il ne s'est encore élevé parmi cette foule de poètes aucun grand talent, aucun génie qui puisse, en dominant son époque, créer une littérature provençale complète et bien organisée. Il semble que cette civilisation, dont nous venons d'étudier les diverses phases, ait accompli toute sa destinée dans l'histoire de l'humanité, en réveillant, par son éblouissante splendeur, l'Europe encore plongée dans l'ignorance et la barbarie, et en formant, à proprement parler, l'aurore de la société moderne.

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