DÉCADENCE DB L\ POÉSIE PROVENÇALE
assortissant d'une manière bizarre deux mots complètement étrangers l'un à l'autre. Ces coutumes étranges, et cependant conformes à la marche naturelle des choses, comme je viens de Tindiquer, s'établirent peti à peu dans la j^ovence, absorbant aisément l'esprit de toute l'époque. La métaphysique amoureuse étouffa ce qu'il y avait encore de poésie dans le cœur des troubadours, sans produire aucune vue nouvelle, sans édifier aucune littérature qui pût remplacer celle qui venait de s'éteindre. Le génie provençal n'avait développé qu'une seule de ses facultés, il ne s'était exercé que dans un ordre de son existence, négligeant toutes les autres expressions de la vie intellectuelle. Cette faculté dut en quelque sorte s'user et s'affaiblir ; l'épuisement de forces amena le dépérissement, et par suite l'extinction totale de l'esprit. C'est là la troisième période de la littérature des troubadours, celle qui correspond aux derniers temps de la guerre albigeoise.
La seconde cause de décadence, celle que j'ai appelée la cause sociale, a déjà trouvé sa démonstration dans l'histoire de la société provençale. La base de mes opinions à cet égard est la grande lutte des peuples du Midi avec ceux du Nord, ce choc de deux civilisations d'où devait jaillir une civilisation nouvelle. Nous avons vu, en parlant des croisades en général, qu'il faut surtout considérer ces expéditions gigantesques comme une réaction de l'Europe contre la sc^ciété arabe qui avait failli la subjuguer. 11 en est de même pour la Provence ; mais ici un double motif de haine, une double réaction poussait la France contre les province^ méridionales. Non-seulement ces provinces avaient une population sœur de la population romaine, mais la poésie des troubadours semblait refléter la couleur et l'éclat de l'esprit moresque. Ce fut seulement grâce aux guerres qui .occupèrent si longtemps la France et l'Angleterre, que la Provence jouit tranquillement de sa brillante prospérité. Les peuples de la langue d'oil avaient pour ceux de la langue
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d'oc la même haine implacable qui jadis animait Rome contre Garthage. Aussi fut-ce avec frénésie qu'ils se jetèrent sur cette proie, lorsqu'elle leur fut enGn livrée. Certes, ce n'étaient point les idées religieuses qui les portaient à ces fureurs. Il y avait pour eux une sorte d'ivresse à se baigner dans ce sang, à se ruer sur ce peuple dont l'éclat et la splendeur les avaient longtemps humiliés. Peu importait alors qu'il fût hérétique, schismatique ou orthodoxe ; « tuez-les tous, » s'écriaient les prêtres mêmes.
Certainement le fanatisme était pour quelque ehose dans tout cela ; et comment éviter que les passions de tout genre n'eussent leur part dans cette grande révolution? Mais, quant à l'amour de la religion, que l'on paraissait invoquer sans cesse, loin d'être la principale cause, le mobile le plus puissant de ces guerres, ce n'était en réalité qu'un prétexte, un vêtement commode qui préservait du blâme et du reprocha.
Je n'en veux pour preuve que les résultats, les effets mêmes de la croisade contre les Albigeois. Je ne vois point du tout que cette croisade ait détruit l'hérésie sur le sol de la Provence. A peine la famille des Montfort a-t-elle quitté ce territoire, qu'on y voit surgir de nouveau toutes les anciennes tendances. Que dis-je ? Jamais elles n'abandonnèrent les provinces méridionales. Au plus fort de la guerre, les Pauliciens et les Henriciens tenaient encore leurs assemblées. Puis, lorsqu'au xvi*' siècle la réforme envahit toute l'Europe, c'est chez les Provençaux qu'elle fut accueillie d'abord avec le plus grand enthousiasme. Cependant tout cela n'indignait plus les Français de la langue d'oil ; à peine s'ils semblaient s'apercevoir de ces dissidences qui, quelque temps auparavant, leur avaient, dit-on, fait exterminer un peuple.
Quatorze ans de domination étrangère avaient suffi pour anéantir une civilisation qui croulait d'elle-même. Le 14 janvier 1228, un traité rendit l'indépendance aux Provençaux, et les délivra de la présence de leurs ennemis.
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Pourquoi dès lors ne vit-on plus refleurir leur belle littérature et leurs charmants troubadours ? C'est que cette littérature avait accompli sa destinée dans l'histoire de la civilisation. Cette destinée avait été d'éclairer pendant deux siècles le monde européen , et d'imprimer à des peuples nouveaux le mouvement ascensionnel qui devait les mener au progrès.
Suivant le point de vue sous lequel j'ai considéré la croisade des Albigeois, je n'ai pas à m'occuper de toutes les poésies que les troubadours nous ont laissées sur ce sujet. 11 était bien impossible qu'ils comprissent à cette époque les idées qui dominaient la société et particulièrement leur propre civilisation. Aussi les voyons-nous se partager en deux camps distincts ; les uns louant la croisade et blâmant les hérétiques de tout leur pouvoir ; les autres louant les hérétiques et blâmant la croisade. Dans la première armée se trouvent Folquet de Marseille, l'inquisiteur Izarn , le prince Guillaume de Baux qui s'était ligué avec les Français. D'autre part nous voyons les fougueux poètes de sirventes : Bertrand d'Alamanon, Guillaume de Montagnagout et Figueira. — Mais, comme je l'ai dit, nous ne rencontrons ni chez les ups ni chez les autres des documents sur cette phase de notre histoire. Ce sont à la vérité des sirventes bien passionnés, des vers pleins de feu et d'indignation ; mais ce n'est plus là de la littérature provençale. La grâce, l'enjouement, le charme poétique, tout ce qui la rendait jadis si brillante, a disparu complètement. La satire seule subsiste encore, forte, terrible, indomptable, par la même raison qu'on la vit s'élever sous les Césars pour blâmer la corruption de l'empire romain. En vain toutes les fureurs du peuple conquérant s'acharnent sur ces malheureux poètes, en vain les flammes de l'inquisition viennent étouffer leur voix retentissante, la satire redresse continuellement ses mille tètes que l'on s'efforce d'abattre.
Ainsi mourut la poésie provençale. Née avec l'aurore
du moyen âge, nous Tavons Tue pendant quelques instants briller de toutes les grâces de la jeunesse, de tout l'enivrement d'un premier amour ; mais bientôt l'amour s'est évanoui, la jeunesse a perdu sa candeur, son doux incarnat, et la poésie est retombée dans un douloureux épuisement. Belle et touchante fleur, elle avait vécu ce que vivent les roses, et sa corolle maintenant flétrie jonchait la terre, sans éclat, sans fraîcheur.
Les successeurs de Charles P' d'Anjou hâtèrent de jour en jour la décadence de cette littérature. Un moment Jeanne F® (morte en 1882) voulut favoriser et encourager les derniers troubadours qui avaient survécu à l'extinction de leur race ; mais le retour de cette princesse à Naples enleva aux Provençaux leurs derniers protecteurs. « Alors, dit Nostradamus, défaillirent les Mécènes, et défaillirent aussi les poètes. » Un prince français, Louis P' d'Anjou, succéda à Jeanne dans le comté de Provence'; mais ni lui, ni ses successeurs ne parurent se rappeler la splendeur qui naguère illuminait leurs provinces.
Une fois encore toute cette civilisation parut revivre, et brilla d'un éclat inaccoutumé : René d'Anjou , le bon René était monté sur le trône de Provence. Chéri de ses sujets, dont il avait pris les mœurs, l'esprit et le caractère, ce prince berça quelque temps leur imagination de ces rêves de chevalerie qu'ils avaient tant aimés.
L'institution la plus remarquable, la plus extraordinaire qu'on doive à ce roi troubadour, c*est sa grande procession de la Fête-Dieu. Cette procession, véritable manifestation du génie provençal dans toute sa portée, reproduit en entier les deux siècles qui viennent de s'écouler , avec leurs fêtes chevalesques, leurs jongleries, leurs brillantes cours d'amour. On ne peut imaginer tout ce qu'il y avait de piquante satire, de joyeuse boufibnnerie dans cet étrange spectacle : tout cela joint au luxe le plus éclatant de décorations et de costumes. Ce luxe alla même si loin que, par arrêt du par-
lement, daté de 1668, on supprima le prince d' amour ^ persoDDage principal de la fête. Cette décision vint conster^ ner nos pauvres Provençaux, et désorganiser entièrement leur belle procession. Comment en effet se passer d'un prince, et surtout se passer d'amour? A quoi pensait donc le parlement de France, lorsqu'il vint ainsi troubler les jeux d'un peuple déchu, qui avait tant besoin de se distraire et de se consoler?
Dès lors la dégénérescence ne fit que s'accrottre ; et bientôt l'esprit qui avait jadis animé la littérature, s'éloigna complètement de ce froid cadavre. Si nous voyons encore apparaître de temps en temps quelque reste de poésie parmi ces débris d'une civilisation éteinte, ce n'est plus qu'un vain fantôme, tel qu'on croit en apercevoir se promenant chargés de chaînes au milieu des ruines.
Cependant, . ce n'est pas faute de protection et d'encou* ragements que la littérature provençale disparut ainsi de la scène du monde. La plupart des souverains et des magistrats se faisaient presque un point d^honneur de raviver les rares étincelles de ce foyer. Les papes mêmes, à leur arrivée à Avignon , favorisèrent très-bénévolement , comme nous l'avons vu, les cours d'amour qu'ils y trouvèrent établies.
Cette protection accordée par les papes eut à peu près le même caractère et la même influence que la création de l'Académie de Toulouse. Cette ville antique et célèbre, qui avait été regardée par les Romains comme la Palladia des Gaules ^, et par les troubadours comme la source du beau langage^, s'imagina présomptueusement qu'elle pourrait faire revivre une littérature depuis longtemps méconnue. Les capitouls, ou premiers magistrats, crurent même de leur devoir de favoriser cette renaissance ; et l'on se mit à encourager la poésie troubadouresquie, tout comme on aurait
' Martial J. IX, épig. 101.
* Toloza quan m* albire..., etc. Pierre Cardinal.