DEPUIS CARDINAL DE RETS
;ous vous plaignez, Monseigneur, de n'avoir pas [été de la conversation que nous eûmes ces jours Ipassés, Monsieur Ménage (i), Monsieur Sarasin(2) et moi (3), sur la lecture de nos vieux romans, et vous témoignez du regret qu'on y ait dit, sans vous, des choses qu'il n'étoit pas vraisemblable que dût produire un si misérable sujet. Que peut-on répondre à cela, sinon qu'il n'y eut jamais de plus légitime plainte ? car, en effet, ce divertissement-là vous étoit dû par mille raisons, et, entre autres,, parce qu'il commença, ou du moins qu'il fut conçu en votre présence, au voyage que nous fîmes l'automne passé avec vous(4).MaiSjMonseigneur, permettez-nous de nous plaindre, à| notre tour, que vous nous ayez manqué en cette occasion ; moi principalement, qui ayantété, je nesaiscomment,
engagé à y parler le plus^ avois un particulier intérêt que vous y fussiez, pour me régler, pour me redresser et pour éclairer mes ténèbres. Vous ignorez si peu de choses, vos lumières sont si grandes, vous avez le jugement si net, vous vous expliquez si clairement, si fortement, si éloquemment, que si vous vous y fussiez rencontré, c'eût été alors qu'on eût pu dire qu'il n'auroit rien manqué à la question pour être véritablement bien agitée (5). Que si c'est une faute que vous n'y ayez pas assisté, c'est une faute que la Fortune a faite et que nous sommes tout prêts à réparer. Nous vous pouvons encore donner le plaisir de cet entretien; les images n'en sont pas tout effacées, et je me fais fort de ma mauvaise mémoire, qu'elle les rappellera facilement et les représentera assez fidèlement pour vous satisfaire. Toutefois, parce que vous n'êtes pas maître de toutes vos heures, et que ce récit ne pourroit se différer, sans courre risque d'être moins exact et perdre beaucoup de ses parties essentielles, il vaut mieux en charger le papier, afin que vous en puissiez avoir le passe-temps, sans être obligé de vous contraindre, et que, sans se faire tort, il puisse attendre votre loisir. Je vous en rapporterai les propres paroles, comme elles furent proférées par chacun de nous, sans y apporter d'autre ornement que celui qu'elles doivent à leur matière, et qui accompagne quelquefois la naïveté d'un discours où il n'y a rien de prémédité.
Si je parlois à un autre qu'à vous. Monseigneur, il seroit nécessaire que je vous dépeignisse l'humeur et les qualités des personnes qui le firent, et vous instruisisse de la bonté, de la doctrine et de l'esprit qui excellent en M. Ménage, et des belles et diverses connoissances que M. Sarasin s'est acquises, jointes à la facilité de son génie, et fortifiées par l'expérience des affaires du monde. Ilfaudroit que je vous fisse une légère peinture de mes inclinations et de mon entreprise, et qu'en vous découvrant mes défauts, je vous découvrisse aussi ma témérité de m'être embarqué dans
un ouvrage si mal proportionné à mes forces. Mais le premier ayant l'honneur d'être à vous depuis si longtemps; le second occupant une si avantageuse place en votre estime ; et pour ce qui me regarde, étante à ma honte, si fort connu de vous (6), je ne m'amuserai point à vous en faire un portrait, qui ne seroit bon qu'à nous faire rougir tous trois d'une différente manière (7). Je vous dirai seulement, Monseigneur, sans autre préface, que ces deux Messieurs m'étant venus visiter ensemble, il y a quelques jours, ils me surprirent sur un livre dont vous avez, sans doute, ouï parler, mais que, sans douteaussi, vous n'avez jamais été tenté de lire. M. Ménage, qui est tout dans les anciens Grecs et Latins, et l'érudition duquel ne lui permet qu'à peine d'avouer qu'il y ait rien de louable en quoi que fassent les Modernes (8), me trouvant sur ce livre que les Modernes mêmes ne nomment qu'avec mépris, me dit, suivant sa gaieté accoutumée, en se moquant de moi : «Quoi, c'est donc là le Virgile que vous avez pris pour exemple, et Lancelot (9) est le héros sur lequel vous formez le comte de Dunois(io)? Je vous avoue que je n'eusse pas attendu cela d'un homme à qui l'Antiquité n'est pas inconnue, et que nous avons ouï parler raisonnablement de ses philosophes, de ses poètes et de ses orateurs (11). »
Je fus prévenu dans ma réponse par M. Sarasin, qui avoit autrefois pris plaisir à cette sorte de lecture et avec qui je m'en étois entretenu plusieurs fois (12). « Lancelot, dit-il, n'est pas son Virgile, c'est son Ennius ( 1 3), dans lequel, comme dans un fumier, il a cru rencontrer quelque rubis ou quelque diamant dont il pût parer sa Pucelle (14). J'ai lu ce livre, et ne l'ai point trouvé trop désagréable. Entre les choses qui m'y ont plu, j'y ai vu la source de tous les romans qui, depuis quatre ou cinq siècles, ont fait le plus noble divertissement des Cours de l'Europe, et ont empêché que la barbarie n'occupât le monde entièrement (i5).
— Vous le louez, lui dis-je, bien au delà de ce qu'il mé-
rite. C'est un barbare qui a plu à des barbares^ mais qui ne l'est pourtant point en tout. Il vaut mieux néanmoins le laisser croire à M. Ménage tel qu'il lui plaira, que de l'obliger à entendre son apologie. Je me contenterai de faire la mienne: car il m'importe qu'il ne s'en aille pas d'ici (i6) persuadé que j'aie perdu le goût des bonnes lettres, pour m'avoir trouvé sérieusement appliqué sur un livre qu'il estime très-mauvais^ et où il ne pense pas qu'il y ait moins de gothisme dans les choses que dans les caractères. Il sera même bien étonné et se sentira bien ingrat envers moi, lorsqu'il apprendra que je ne m'y étois attaché que pour l'amour de lui. En effet, quand M. Arnauld (17) revint de Dunkerque, cet hiver, chargé d'une si belle conquête, et que cette occasion eut réveillé le désir que j'avois toujours eu de passer les yeux sur ce bouquiuj pour y observer un peu le langage et le style de nos ancêtres, je m'y déterminai principalement sur l'espérance que j'eus d'y rencontrer un fonds d'importance pour le Traité des origines de notre langue (i 8), que ce dédaigneux a entrepris^ et qui est déjà si avancé; mais il n'en saura rien davantage. Nous avions fouillé ce trésor pour lui, mais nous le lui tiendrons caché ; nous le donnerons à M. Conrart (19) qui le demande ou pour le même dessin ou pour un plus vaste encore^ et Dieu sait s'il en saura faire son profit, avec le grand sens qu'il a et le bon goût qu'il fait paroître en ces matières.
— Si je le croyois, reprit M. Ménage, je serois bien mortifié de la précipitation de mon jugement et me voudrois bien du mal d'avoir méprisé un livre si utile.
— Vous le prendrez au mot, si vous m'en croyez, me dit M. Sarasin^et tandis qu'il est en cette bonne humeur, vous l'accablerez de ces richesses dont il est si mal persuadé.
— Je vous en prie, suivit M. Ménage, et je vous en défie même^ si la prière ne suffit pas, afin que, par bonté ou par dépit, vous me fassiez la grâce que je désire et que je n'espère pas !
— Vous pouvez vous la faire vous-même, lui répondis-je, et elle vaut bien peu, si elle ne vaut pas la peine de la chercher. Il n'y a qu'à lire et à remarquer. Quelque mauvais auteur que vous estimiez ce livre^ c'est un auteur classique pour vous ; son antiquité l'autorise, et la différence qu'il y a entre son langage et le nôtre ne preuvent que trop son antiquité. Vous aurez le plaisir d'y voir des mots si vieux, qu'ils en sont tout usés, qu'ils sont morts dans la Langue, qu'ils ne sont point intelligibles, ou qu'ils ne le sont que par ce qui va devant, ou par ce qui vient après. Vous y en verrez d'autres si étranges que, ne pouvant les entendre par conjecture ni autrement, vous serez contraint de recourir à M. de Salmonet (20) pour vous éclaircir par la connoissance parfaite qu'il a de sa langue, s'ils n'ont point la racine angloise ou si l'Ecosse ne les a point produits. Vous serez quelquefois en doute par la ressemblance que les dictions et les phrases françoisesy ont avec les espagnoles et les italiennes (21), lesquelles en sont les originaux ou les copies. Vous y en verrez un bon nombre qui ne sont plus du tout en usage, mais dont la source n'est pas malaisée à trouver. Au contraire, vous y en rencontrerez qui, depuis un si long temps, ont passé jusqu'à nous, non-seulement dans leur pureté, mais encore dans leur élégance ; en telle sorte qu'elles sont de nos plus agréables expressions, et qu'elles n'ont de cours qu'entre les personnes les mieux disantes. Vous y remarquerez des formations de noms et de verbes, des collocations de pronoms, des omissions d'articles, des constructions et des transpositions qui semblent ridicules à la plupart de ceux qui les lisent, mais qui vous serviront de flambeaux pour retracer plus facilement la dépendance que le François a du Latin. Pour tout dire en un mot, vous y observerez, par la comparaison de ce vieux style, le nouveau, quels changements a soufferts notre langage, comment il a dépouillé peu à peu sa rusticité première, et par quels chemins il a passé pour venir à la douceur et à la
majesté^ à la politesse et à l'abondance où nous le voyons maintenant. Et ne croyez pas qu'il vous faille battre beaucoup de pays pour trouver des exemples de toutes ces choses. Chaque page, que dis-je chaque page^ chaque période, chaque ligne vous en fournira si grande quantité, que si vous êtes embarrassé, ce ne sera que de la multitude. »
M. Ménage, étourdi de mes paroles et ne sachant bonnement qu'en juger, me dit que ces propositions-là étoient magnifiques, et qu'il suffiroit de la moitié pour lui faire avoir bonne opinion du livre, si elles étoient aussi bien prouvées qu'elles étoient hardiment avancées.
Je lui répondis^ comme j'avois déjà fait, que la preuve en seroit aisée, et qu'il ne faudroit pas aller loin pour cela, mais que, pour lui apprendre à ne pas croire les gens, je ne la lui donnerois pas et qu'il la prendroit lui-même.
— (c Quoi ! dit-il, tant de cruauté^ tant de rigueur? Ne vouloir pas me convaincre, et vouloir que je me convainque moi-même. Si cela est aussi facile que vous le supposez^ vous ne me le pouvez refuser de bonne grâce, et ce procédé me rend votre discours suspect. Hé bien, bien, puis quille faut, je le vérifierai et nous verrons tout à loisir s'il y a lieu de vous ajouter foi en tout. Cependant, pour toute faveur, je vous demande un seul exemple de cette élégance, qui est tout ensemble antique et nouvelle, qui a traversé tant d'âges, sans se corrompre, et qui n'est pas moins belle à cette heure, pour avoir été si belle il y a cinq cents ans. Si vous me montrez ce miracle, je n'aurai plus de peine à croire le reste, sans en désirer de plus ample éclaircissement.
— Je veux, lui dis-je, que vous vous en éclaircissiez vous-même, et si je vous accorde l'exemple que vous me demandez, ce n'est qu'à cette condition. Sauroit-on dire maintenant d'une plus noble manière que l'on aime extrêmement quelqu'un, qu'en disant que c'est l'homme du monde que l'on aime le plus ? On parloit toutefois ainsi il
y a plus de quatre cents ans, et on le peut montrer par plus de vingt endroits de ce livre.
— Si cette façon de parler, reprit- il, est si ordinaire que vous l'assurez, elle me semble si moderne que j'en tirerois un argument contraire^ et qu'au lieu de croire qu'elle est ancienne^ parce qu'elle s'y trouve, je croirois, par la même raison^ que le livre ne seroit pas ancien.
— Il y a de l'esprit, lui répliquai -je^ à rétorquer cet argument de la sorte^ mais il n'y a point de fondement. Car ce livre étant tout rempli de termes ou inconnus ou inusités, et ces façons de parler élégantes n'y paroissant que clairsemées, la présomption est bien plus forte pour son antiquité que pour sa nouveauté. Mais nous n'en sommes pas sur la simple présomption. Nous en avons des preuves concluantes et des témoins qui ne peuvent être reprochés. Il y a trois cents ans que Boccace (22) a parlé de Lancelot et de Tristan (23), et de Gâllehaut des îles lointaines [2/1) y comme des héros célébrés par les écrivains du temps passé. Il y en a près de trois cent cinquante que le Pétrarque (2 5) a parlé d'eux et de leurs aventures, comme de songes et de rêveries. Plus de trente ans avant lui le Dante (26) allègue Lancelot, comme ayant donné sujet à un événement tragique qui, selon son compte^ ne devoit pas être arrivé trop fraîchement. Par là vous voyez clair comme le jour^ que ce roman est écrit du moins au-dessus du quatrième siècle (27), et je ne sache guère de livres françois plus anciens, si ce n'est^ peut-être, les Chroniques de Joinville(28) et de Villehardouin (29).
— Pour l'antiquité, dit M. Sarasin, elle est indubitable, et il n'y a rien qu'à lire pour n'en point douter; mais je ne croirois pas qu'elle remontât guère plus haut que le quatrième siècle, et je ne vois point que vous prouviez par bons titres qu'elle aille jusqu'au cinquième.
— Je ne le prétends pas aussi, lui repartis-je ; mais vous, avez-vous de bons titres pour me prouver qu'elle n'y aille pas ?
— Mon titre, me répliqua-t-il, est la négative, si je le veux ; et c'est à vous à nous le montrer. »
Je lui voulois répondre, quand M. Ménage nous dit : «Vous vous débattez sur rien^ et il n'importe à la question lequel des deux dit vrai ou non. Car^ en matière d'antiquité, je ne mets pas grande différence entre quatre siècles et cinq siècles ; et, si vous m'avez prouvé que le livre est au-dessus de quatre^ vous me ferez croire aisément qu'il pourroit bien approcher de cinq.
— Ainsi, dit M. Sarasin, après la preuve qu'on vous en a donnée, on a du moins gagné ce point auprès de vous, que ce bouquin est bon à quelque chose, et que le langage françois peut recevoir une notable illustration par son autorité. Mais, continua-t-il en s'adressant à moij renfermez-vous tout son mérite dans l'utilité que le langage en peut recevoir?
— Ne seroit-ce pas assez, lui repartis-je, quand il n'en auroit point d'autre? Et je vous ai déjà déclaré que, quand je me mis à le lire, je n'y cherchois que celui-là. Je vous avoue néanmoins que les paroles m' ayant forcé de voir les choses, j'y ai rencontré de quoi faire voir à M. Ménage, pour peu qu'il me fâche^ que notre langue n'est pas la seule qui en puisse tirer le profit.
— Voilà ce que c'est, s'écria M. Ménage, d'accorder quelque chose à ces messieurs. Au lieu de se contenter de la grâce qu'on leur fait^ ils prennent droit par notre facilité d'en prétendre encore de nouvelles. Je verrois volontiers quel autre profit on pourroit tirer de cette misérable carcasse.
— L'horreur et l'aversion même des grossiers et des ignorants.
— Ne me voudrez-vous point faire trouver en ce barbare quelque Homère ou quelque Tite-Live ? Gela ne va à guère moins, selon que vous le proposez.
— Tout doucement, lui dis-je, nous n'avons pas perdu le sens, et nous ne faisons point de comparaisons si odieu-
ses. Nous connoissons la dignité de ces grands hommes, et la bassesse de l'écrivain, quel qu'il puisse être, qui a composé ce roman. Mais la principale différence que nous mettons entre lui et Homère n'est guère que dans le style et dans les expressions des sentiments. Nous voyons le premier tout noble et tout sublime en cette partie, et le second tout rustique et tout rampant; pour les choses^ elles ne sont guères plus vraies les unes que les autres ; et fables pour fableg^ je ne sais, à les considérer de près, lesquelles sont le plus ingénieusement inventées, ou du moins auxquelles des deux la vraisemblance est le mieux observée.
— Ce n'est pas d'à cette heure, interrompit M. Ménage, que vous êtes de cette opinion-là. et ce que vous dites maintenant me fait souvenir de ce que vous m'avez dit autrefois sur cette matière; que, comme les poésies d'Homère étaient les fables des Grecs et des Romains, nos vieux romans sont aussi les fables des François etdes Anglois.
— Je ne désavoue point le mot, lui répondis-je, et si vous m'en faites souvenir pour me le reprocher^ vous n'êtes pas le même homme que vous étiez, quand vous me le louâtes comme une réflexion qu'il ne tient pas à vous que je ne crusse fort belle.
— Je ne vous la reproche pas^ me dit-il, je vous l'allègue pour vous montrer que je connois sur quel principe vous fondez votre raisonnement.
— Or, repris-je, Aristote, qui a fait un mystère (? 3o) de ce poète, et qui l'a pris pour prototype de son art, lui a donné la gloire de la régularité, à laquelle il y a peu d'apparence qu'il ait jamais aspiré. Il n'y a qu'heur et malheur en ce monde. Si Aristote revenoit, et qu'il se mît en tête de trouver une matière d'art poétique en Lancelot, je ne doute point qu'il n'y réussît aussi bien qu'en V Iliade QltnX Odyssée, et que son esprit ou son autorité ne suppléât facilement aux inconvénients qui pourroient s'y rencontrer. Je vous puis assurer au moins que la magie
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qui règne en ce dernier ne lui seroit pas plus malaisée à accommoder à ces règles que les divinités de l'autre l'ont été de la manière qu'il les a employées, quelque sens allégorique que ses creux scoliastes leur aient prétendu donner.
— Mais, me dit M. Sarasin, si vous tenez la magie aussi plausible pour machine poétique que les Divinités d'Homère, comment vous étes-vous plutôt servi dans votre 'Pucelle des anges et des démons qui rapportent à ces Divinités, que de ces opérations magiques qui ne sont pas seulement établies dans les romans antiques, mais que le Tasse {3i) même a introduites dans son poëme, avec tant de succès ? Quelle raison avez-vous eue dans un choix si libre de préférer la vieille mode à la nouvelle?
— L'argument est ad hominem, dit M. Ménage, et presse; j'en entendrois volontiers la solution.
— Ne doutez point, leur répliquai-je, que la solution n'en soit toute prête ; mais parce que ce seroit une affaire de longue discussion, et qui nous tireroit de celle que nous traitons à cette heure, nous la remettrons à une autre occasion. Cependant, croyez que cette difficulté étant l'une des principales de la poésie moderne,, j'en considérai la nature et en examinai le fond, lorsque je fis le plan de mon ouvrage, et que^ quand je me résolus à ne me point servir de la magie, ce ne fut pas pour l'estimer mauvaise, mais pour ne la trouver pas naturelle à mon sujet, par les circonstances du temps, du lieu, des personnes et de la trop grande lumière de l'histoire (32). Outre que je désirerois aussi bien plus de discrétion, dans Temploi de la magie de nos romans que dans celui des Divinités d'Homère. Et puis, à vous parler franchement, ayant à faire un poëme héroïque après tant d'autres, si je me voulois tirer du commun, je le devois faire avec la fleur de l'art et dans une exquise vraisemblance, le soutenant par des machines qui parussent nécessaires, et qui pourtant ne le fussent pas, et montrer qu'on peut poétiser à la chrétienne, sans
passer par ce chemin battu de la magie, laquelle ne m'eût laissé aucune gloire d'invention. Mais pour retourner d'où nous sommes partis, songez un peu, je vous prie^ comment se présente à l'esprit du lecteur raisonnable ce partage et cette opposition des puissances célestes (33), cette blessure de Mars et de Vénus (34), par un homme mortelj ce Vulcan qui brûle le Scamandre(35)j ce Neptune et cet Apollon (36) qui servent de manœuvres à l'atelier des murs de Troie; et jugez, en votre conscience, si l'allégorie la plus subtile peut satisfaire la raison offensée par de telles absurdités, ou si La/zce/o^ contient aucune extravagance à laquelle un spéculatif ne pût donner d'aussi favorables interprétations que les commentateurs d'Homère en ont donné à ces autres-là (37). Je respecte néanmoins l'antiquité d'Homère, et reconnois ingénument que dans le détail de ses ouvrages il y a des semences d'astronomie, de géographie, d'art oratoire et de philosophie même, qui témoignent l'excellence de sa doctrine et qui le mettent hors de comparaison (38).
— Vous ne l'avez pas mal étrillé au reste, dit M. Sarasin, et c'est bien le moins que vous puissiez dire à son avantage, à moins que de vous déclarer son ennemi en tout.
— Le bien que j'en ai dit n'est pas si petit, lui répondisje, qu'on pût avec raison m'accuser de n'être pas de ses amis. Que seroit-ce donc, si je l'avois traité à la mode de l'Ecole, et si au lieu que je le mets en beaucoup de choses hors de comparaison, je n'en eusse pas voulu souffrir entre Virgile et lui ?
— Mais, me dit M. Ménage, voudriez-vous point que nous en souffrissions entre Lancelot et Tite-Live?
— Celle^ répartis-je, qu'on prétendroit faire entre Lancelot et Tite-Live, seroit aussi folle que si l'on vouloit en faire une entre Virgile et Tite-Live, entre la fausseté et la vérité. Lancelot n'est point un Tite-Live^ parce que les actions qui y sont racontées sont éloignées de toute vérité.
Si, toutefois, il ne 1 ui est pas comparable par la vérité de l'histoire, n'étant composé que d'événements fabuleux, j'oserai dire qu'il lui pourroitêtre comparé parla vérité des mœurs et des coutumes dont l'un et l'autre fournissent des images parfaites : l'un, des teaips dont il a écrit, l'autre, de ceux où il a été écrit.
— Vous vous embarquez là, me dit M. Ménage, dans une étrange affaire, de vouloir donner pour véritable un écrivain qui^ par votre aveu, est tout fabuleux. »
M. Sarasin l'interrompant lui dit: <c II ne s'y sera pas engagé légèrement. Avant que de le condamner, il faut l'entendre, et voir par où il en sortira. La chose, à n'en point mentir , est délicate , et mérite bien qu'il s'en explique plus amplement.
— Je suis persuadé, leur répondis-je, de la méditation que j'ai faite là-dessus, et je suis trompé, si vous ne le demeurez, quand je vous l'aurai bien déduite. Je ne vous la donne pourtant que comme une raisonnable conjecture, et il me suffira que vous la receviez dans les seuls termes de probabilité. Pour premier fondement de mon opinion^ je mets en fait que le temps où Lancelot a été écrit, étoit un temps de profonde ignorance, où toutes les disciplines étoient mortes, et où l'on ne savoitque c'étoit, non-seulement de sciences abstruses et difficiles à concevoir, mais encore d'histoire, de chronologie, ni de cosmographie, que le plus confusément qu'on se sauroit imaginer. Toute la subtilité des hommes s'étoit appliquée à la Théologie scolastique ou aux épines de la Jurisprudence, sans avoir le moindre soupçon qu'il y eût de belles lettres au monde, et sans connoître les Grecs ni les Romains, que de nom seulement (3 9). Pour second fondement, je pose que tout écrivain qui invente une fable dont les actions humaines font le sujet, ne doit représenter ses personnages, ni les faire agir que conformément aux mœurs et à la créance de son siècle. Surtout s'il n'est éclairé que des lumières qu'il tire de son siècle, puisqu'il est constant que nos
idées ne vont guère au delà de ce que nous voyons ou de ce que nous entendons. Comme sa fin est de plaire, s'il la veut obtenir, il la cherchera par les choses dont la persuasion n'est pas difficile ; il n y emploiera que des peintures de ce qui arrive ou se pratique ordinairement, parce que le plaisir n'est que selon la nature ou selon l'usage, et qu'à moins que d'avoir le goût bien dépravé, il est malaisé d'en prendre aux imaginations chimériques; il faut du rapport entre l'objet et la puissance; pour faire acquiescer l'esprit à ce qu'on lui propose, il faut qu'il lui soit naturel ou connu; l'inconnu et Timpossible, bien loin de le satisfaire, n'étant bons qu'à le révolter. Sur ces fondements, je crois vous pouvoir dire que Lancelot, qui a été composé dans les ténèbres de notre antiquité moderne, et sans autre lecture que celle du livre du monde, est une relation fidèle, sinon de ce qui arrivoit entre les rois et les chevaliers de ce temps-là, au moins de ce qu'on étoit persuadé qui pouvoit arriver, soit par les vestiges de semblables choses, qui avoient accoutumé de se pratiquer aux siècles précédents. Je crois vous pouvoir assurer encore plus fortement que c'est une représentation naïve, et, s'il faut ainsi dirCj une histoire certaine et exacte des mœurs qui régnoient dans les Cours d'alors. Comme les médecins jugent de l'humeur peccante des malades par leurs songes, on peut, par la même raison, juger des mœurs et des actions de ce vieux siècle par les rêveries de ces écrits. Une des raisons qui me confirment le plus dans cette opinion, est le cas que dès lors toute l'Europe fit de cet ouvrage, et l'avidité avec laquelle tous les peuples y cherchèrent du divertissement. La nouveauté, je l'avoue, attire la cuiiosité des hommes, qui ne s'émeuvent guère des choses qu'ils connoissent déjà. Mais il faut distinguer de nouveauté, et dire que la nouveauté des événements attire les curieux ; mais non pas la nouveauté des mœurs, qui étonne et qui blesse plutôt qu'elle ne plaît. Une autre raison qui sert à m'affcrmir dans cette créance est la grande conformité que nous
trouvons entre les coutumes et quelquefois même entre les actions représentées dans ce livre fabuleux et celles que nous voyons écrites dans les histoires gothiques, danoises, angloises et même françoises de ces temps-là, ou des temps plus proches du nôtre; lisez r01aûsMagnus(4o)j le Saxo Grammaticus (41), les originaux de Polydore Virgile (42) et de Bucanan (43), nos Vies de saint Louis,de Bertrand du Guesclin (44)^ du maréchal de Bouciquaut (45) et du chevalier Bayart (46), nos Froissarts (47) et nos Monstrelets (48) ; vous y remarquerez, sinon en tout, au moins en partie, des ombres et des traces de ces choses qui sont amplifiées jusqu'à l'excès dans ce roman et dans ses pareils. M. Duchesne me manque bien ici (49) pour fortifier mon sentiment par ses observations^ lui à qui il n'est rien échappé de ces matières dans la vaste connoissance que lui avoit acquise de notre antiquité le déterrement de tant de manuscrits et de tant de chartes. En son lieUj j'eusse pu implorer le secours de mon voisin, M. le baron d'Auteuil (5o) qui ne lui en doit guère^ si j'eusse prévu que vous m'eussiez dû engager dans ce discours. A leur défaut, je vous renvoierai à ce que nous en vient de donner M. de la Golombière (5i), dans son Théâtre de Chevalerie^ et qui pourroit suffire seul pour garant de ce que j'ai ici avancé.
— Cette partie, dit M. Sarasin^ ne me laisse difficulté quelconque, et votre méditation et sa preuve m'ont bien plus satisfait que je ne Tavois espéré. Et pour vous témoigner que je ne vous dis point ceci par complaisance, je fortifierai votre preuve d'une autre toute semblable, qui me vient de tomber en l'esprit; puis se tournant vers Ménage : Ne demeurez-vous pas d'accord que les vieilles tapisseries, les vieilles peintures, les vieilles statues qui nous restent de nos pères, sont de vrais originaux des habillements, des coiffures et des chaussures de leurs siècles^ et que, comme ces reliques nous représentent les modes d'alors, on peut dire ce que dit M. Chapelain, que ces vieux romans nous
peignent au naturel les mœurs et les coutumes de ces mêmes siècles.
— Il y a apparence, dit M. Ménage, et bien que d'abord j'eusse trouvé la proposition bizarre, pour lui faire voir mon ingénuité, je confesse qu'elle me semble raisonnable et que je la croirois véritable, à un besoin.
— Ainsi, leur dis-je, vous tombez d'accord que ce livre est fabuleux et historique tout ensemble, au moins selon ses divers aspects : fabuleux, pour les événements, et historique pour le reste .
— Tombez d'accord aussi, reprit M. Ménage^ qu'on n'y rencontre point d'événement qui mérite qu'un homme de bon goût s'y arrête ; que tout art en est banni, que rien n'y surprend, que rien n'y pique, et que, très-souvent, il s'y mêle une certaine simplicité qui approche fort de la niaiserie et de la sottise.
— Je l'avoue très-volontiers, lui dis-je, et encore plus, si vous voulez. Je ne vous ai prêché autre chose tout aujourd'hui. L'auteur est barbare, qui a écrit durant la barbarie et pour des barbares seulement ; il ne s'est jamais douté de ce que c'étoit qu'un plan d'ouvrage^ qu'une disposition légitime, qu'un juste rapport des parties, qu'un nœud subtil ni qu'un dénouement naturel. Il va tant que terre le porte; il est toujours sur une même figure et chante toujours sur un même ton; il est dur, il est raboteux, il est Tantipode des grâces. Pour tout recours en ses embarras, il n'a que la seule magie qui est toujours à son commandement, et dont il fait un art aussi commun et aussi facile que le sont ceux des tailleurs d'habits ou des raccommodeurs de bottes. Enfin on peut dire qu'il est entièrement dépourvu d'esprit, et qu'on ne saurait lire une seule page, sans bailler et sans avoir mal à la tête. Je n'estime pas aussi que vous me croyez le goût assez mauvais pour y avoir cherché autre chose que la langue, lorsque j'ai dérobé à mes affaires le temps qu'il falloit pour le feuilleter. Je vous fais la mesure assez bonne, ce me semble,
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et vous en dis autant de mal que vous en pouvez souhaiter. En récompense, je vous demande, à mon tour, que vous me croyiez, sur parole^ qu'il contient tout le bien que je vous en ai dit, et plus encore, s'il est possible.
— Quel bien en pouvez-vous plus dire, me répliqua M. Ménage, après celui que vous en avez dit, quand vous avez assuré qu'il étoit l'historien des mœurs de son temps, et que l'on y trouvoit le supplément des Annales qui nous en restent, lesquelles ne nous apprennent que la naissance et la mort des princes, avec les accidents qui y ont signalé leurs règnes; au lieu que ce livre, delà sorte que vous nous le dépeignez, nous familiarise avec eux et nous montre le fond de leur âme ?
— Dites, continua M. Sarasin, voyant qu'il s'arrêtoit là, au lieu qu^il nous découvre leur génie et celui de leurs courtisans ; qu'il nous enseigne de quelle manière ils conversoient ensemble; qu'il nous fait voir comment ils étoient imbus des maximes du véritable honneur, comment ils observoient religieusement leur parole, comment ils se prenoient à leurs galanteries ; jusques où ils étoient capables de porter une amitié honnête; quelle reconnoissance ils témoignoient des biens faits, quelle haute idée ils s' étoient formée de la vaillance, et enfin quels sentiments ils avoient pour le Ciel, et quel respect pour les choses saintes.
— Si M. Sarasin, dis-je à M. Ménage, avoit ajouté les coutume 1 qu'ils suivoient inviolablement, il ne m'auroit rien laissé à dire sur cette matière ; car, à cela près, et vous et lui avez tout dit ; ce qui n'est pas toutefois si peu, à qui le considérera bien, que, quand vous trouverez tout cela véritable, vous ne soyez contraint de dire que ce méchant livre ne laisse pas d'être un bon livre, et qu'on en peut tirer un profit qu'il seroit malaisé de tirer d'ailleurs. »
Je m'étois tu après ces paroles, et M. Ménage ne pensoit point à poursuivre davantage ce discours, dont il faisoit paroître par son silence qu'il demeuroit assez satisfait, lorsque
M. Sarasin reprit : a S'il ne vous en vouloit pas croire, à votre parole, je l'attesterai par la mienne et de plus par mon serment, s'il en est besoin, comme témoin de visu; car j'ai vu dans ce livre tout ce que vous y avez vu, et si je ne l'eusse point lu, je n'eusse pu y faire les réflexions que vous y avez faites et qui ne reçoivent point de contradiction. Aussi vous dirai-je que tout ce que vous pourriez ajouter à ce que vous avez dit, pour une plus grande explication de cette matière, seroit superflu à mon égard; mais à l'égard de M. Ménage, il n'en doit pas être de même, puisqu'il n'a point vu ce que j'ai vu, et qu'à la rigueur il n'est pas obligé de nous croire sans preuve. »
Je lui répliquai : « s'il ne pouvoit pas s'en éclaircir luimême, si nous lui défendions la lecture du livre^ si nous voulions qu'il nous crût par foi, vous auriez raison d'en parler de la sorte, et de m'en demander la preuve pour lui.
— Et puis, n'est-ce pas assez discouru sur un sujet aussi diffamé que celui-là? N'est-ce pas avoir assez croupi dans le tond de la barbarie, et, poursuivit M. Sarasin, se tournant vers M. Ménage, comme diroit votre Mamurra (52), dans la cloaque des siècles caligineux et dans la sentine des nations apedeftes (53)?
— Il ne tient qu'à moi, me dit M. Ménage, de prendre cela pour une défaite, et de douter par là de tout ce que vous avez allégué jusqu'ici.
— Voilà, lui répartis-je, le témoin de visu qui vous le fait bon, et quand vous douteriez de ma parole, vous seriez obligé de respecter la sienne, et de ne changer pas sitôt d'opinion.
^ — Je lui permets de douter de ma foi, dit alors M. Sarasin, aussi bien que de la vôtre, plutôt que de souffrir que vous demeuriez en si beau chemin, puisqu'il s'agit de confirmer en la sienne un nouveau converti.
— Mais, lui dis-je, puisque vous le jugez nécessaire, faites-le, vous, qui pouvez le faire incomparablement
mieux que moi, et qui avez pour cela toutes les grâces qui me manquent.
— Je ne m'attrappe point à ces cajoleries^ me répliquat-il, et M. Ménage neprendroit pas ainsi le change^ quand je serois assez vain pour croire qu'il ne perdroit rien en le prenant.
— Si faut-il, lui dis-je^ que vous ayez votre part de la peine, et ne pensez pas passer ici pour beau.
— Pour avoir paix à vouSj dit-il, j'aime mieux vous promettre de l'entretenir amplement, quand il voudra, sur quelqu'une des parties que je n'ai fait que désigner, à condition que maintenant vous lui en donnerez un essai de chacune, afin qu'avant de vous quitter, il sache que nous sommes gens de bien, et que nous n'assurons rien qu'à bon titre. Je n'entends pas que vous traitiez les matières à fond. Il vous faudroit plus de temps et plus d'haleine. Il suffira d'un sommaire discours et de quelques légères touches, pour le contenter, en attendant mieux.
— Je vois bien, lui répondis-je, qu'il n'y a pas moyen de s'en défendre, et puisque vous êtes chez moi, où vous êtes les maîtres, et où il y aurait de Tincivilité à ne vous pas obéir.
Je dirai donc à M. Ménage, qu'on voit, en ce roman plus clairement qu'en aucune histoire de ce temps-là, combien l'Europe étoit chrétienne, je veux dire combien ses peuples étoient véritablement attachés au culte divin. En voici quelques marques : figurez- vous ces Chevaliers, si pressés que vous voudrez dans leurs périlleuses quêtes (54), soit pour la conservation de leur honneur, soit pour le secours de quelque personne opprimée; il ne se passe point de jour néanmoins que l'auteur ne leur fasse entendre la messe, et l'on ne voit autre chose en tout son livre que le soin régulier qu'il leur en fait avoir, jusqu'à leur mettre quelquefois ces paroles dans la bouche : « Je ne l'ai perdue jour de ma vie, tant qu'il a été en mon pouvoir. » Les engage-t-il dans une entreprise douteuse, il les fait tourner vers quel-
que monstier, et comme pour le rendre garant de leur promesse, proférer tout haut devant lui les termes de leur engagement, ou bien il leur fait présenter les reliques pour jurer dessus, qu'ils feront ce qu'ils entreprennent, qui est ce qu'ils appellent ^î/rer les saints. Je ne vous dis rien de son ïaiTutuxSaint-Graal (55), de ses apparitions inopinées, de ses difficiles aventures, ni des conditions de virginité, de pureté, d'innocence qu'il veut qui se trouvent en la personne du chevalier destiné pour les mettre à fin.
— Nous croyons aisément cela^ me dit M. Ménage, après ce que nous avons appris du zèle de ces vieux temps par les relations de l'évéque de Tyr [S6)^ et du sieur de Joinville, et par les autres histoires des Croisades, qui ont fait tant de bruit au levant et au midi.
— Vous le croyez^ lui répondis-je, sur la foi de ces auteurSj qui sont sans doute beaucoup meilleurs que celui-ci; mais vous ne le croyez que pour ce qu'ils en rapportent assez généralement; au lieu que par celui-ci vous le voyez dans les actions particulières et dans les paroles mêmes de ses personnages, telles que les faisoient et les proféroient les véritables hommes de ces temps-là. Que si nous n'avions point résolu de couler légèrement sur chacune des matières, on vous le montreroit évidemment par une infinité d'exemples, qui ne vous laisseroient point douter de la puissante impression que la Religion avoit faite en leurs esprits, ni de la sincérité et de la révérence avec lesquelles ils se soumettoient à ses mystères.
— Vous ne dites point avec quelle connoissance ^ répartit M. Ménage?
— Je vous ai déjà déclaré, lui dis-je, leur profonde ignorance en toutes choses. Mais qu'importe de leur lumière et de leur connoissance.où il ne s'agit que de leur piété et de leur foi?
— En effet, dit-il^ ils avoient besoin d'une ignorance bien profonde pour faire compatir la bonté et la vertu qu'on leur attribue avec les violences et les insultes qu'on
dit que cet auteur leur fait faire aux passants, d'où les uns ou les autres sortent rarement sans y laisser les bottes. Il falloit vivre dans des ténèbres bien épaisses pour penser accommoder la licence de l'impudicité avec la dévotion la plus 'humble^ comme si le meurtre et l'impureté pratiqués sans remords et sans scrupule n'avoient rien de contraire aux saintes lois que ces Chevaliers faisoient profession de suivre si exactement. Il y a apparence que les princes de ce temps-là étoient de grands brutaux et qu'ils se connoissoient bien mal en police. Les nôtres sont bien plus fins, si vous y prenez garde, d'avoir supprimé ces chevaliers bizarres et introduit en leur place des chevaliers du guet {5j), par le moyen desquels ils remédient à ces désordres^ qui, sans cela, auroient détruit la société.
— Ces vieux princes et leurs vieux sujets, lui dis-je, avoient toute la provision d'ignorance qu'il leur falloit pour l'accommodement dont vous parlez. Ils estimoient que toute la Religion consistoit à croire fermement en Jésus-Christ, et pour le reste ne faisoient pas grande réflexion sur le bien et sur le mal, en matière d'inclinations naturelles. Les prêtres eux-mêmes ne savoient que lire, et n'instruisoient le peuple qu'avec le prône, comme il étoit couché dans leurs Cérémoniaux. S'il arrivoità quelqu'un d'eux de s'adonner aux belles-lettres ou d'élever son esprit à la contemplation des cieux, il passait aussitôt pour magicien ou pour hérétique (58). Les autres hommes, surtout les chevaliers, ne savoient autre chose que se bien battre, et les dames que bien aimer ceux qui se battoient bien. C'étoient là les maximes uniques sur lesquelles ils régloient leurs actions et leurs sentiments.
— Quels animaux me représentez-vous là, me dit M. Ménage, quels silvestres homines, etc. (Sg)?
— Je vous les représente tels qu'ils étoient, lui répondisje ; et quoiqu'à les regarder du côté que vous faites, il n'y puisse rien y avoir de plus animal ni de plus sauvage, si l'on les regarde d'un autre côté et qu'on en veuille chercher
la racine, il ne seroit pas impossible d'y trouver quelque image de raison ou de faire voir, au moins, qu'ils n'étoient pas tout à fait brutes.
— Voyons cela, je vous supplie, dit M. Sarasin, car pour ce point,, je vous avoue que je suis du parti de M. Ménage^ et que je ne vois pas comment ils se peuvent excuser.
— Chacun sait, leur dis-je^ que les peuples du Nord ont toujours mis la justice dans la force et qu'ils n'ont bien connu de vertu que la valeur. Ils ont senti en eux-mêmes que le courage étoit l'instrument de la commodité et de la sûreté de la vie^ et que^ sans lui, il ne falloit point songer à augmenter son bien ni à le conserver. Imbus de cette opinion et dépourvus de toute autre lumière,, on remarque qu'ils ont fondé toute leur politique sur la seule puissance, et que, quand ils ont formé des Etats, c'a toujours été des Etats militaires. Sans avoir ouï parler d'Achille, chacun d'eux a fait l'Achille, qui
« Jura negat sibi nata, nihil non arrogat armis (60). »
Je sais bien que l'on connoît mal la manière de leur ancien gouvernement, comme il étoit dans le détroit de leurs terres natales, de la Gothie et de la Scandie, de la Sarmatie et de la Scythie; mais on le juge facilement par ces essaims de peuples qui en sont autrefois sortis, et qui, sous les noms de Cimbres, de Teutons, de Huns, de Goths, d'Alains, de Danois et de Normands, ont couvert et asservi l'Europe en toutes ses parties. Ils ne faisoient consister leur droit que dans celui qu'on nomme de bienséance, et exerçoient le brigandage et la violence sous le titre de conquête, à peu près comme Alexandre Ta fait. Lors même que, par succession de temps, ils se sont avisés que la Justice était une pièce nécessaire pour entretenir la société, et pour donner de raffermissement à leurs usurpations, quand ils ont trouvé à propos
de s'en servir, ils n'en ont pas voulu lier la dispensation aux lois. Les plus sages d'entre eux ont estimé qu'en matière de crimes^ c'était assez pour les punir, de les penser connoître, et que, pourvu qu'ils}^ agissent de bonne foi, ils en pouvoient être les juges et les bourreaux. Sur cela étoient fondées les fausses ou les véritables quêtes de leurs aventures, pour le soulagement des foibles et pour le châtiment des méchants, de quoi ils recevoient la commission en forme de mission, lors qu'ils recevoient Tordre de chevalerie.
— De sorte, dit M. Ménage, que c'étoit comme autant de prévôts que les Princes lâchoient sur les brigands et qu'ils mettoient aux trousses des faux-sauniers et des fauxmonnoyeurs.
— De sorte, lui dis-je, que c'étoit comme autant d'Hercules, envoyés par leurs Eurysthées (6i), pour purger la terre de monstres et de tyrans. A vous dire vrai, je ne vois pas grande différence entre l'errant Hercule et l'errant Lancelot; et qui voudra faire droit à tout le monde, trouvera que Lancelot et ses semblables n'étoient autre chose que des Hercules, et qu'Hercule et ses semblables n'étoient autre chose que des Lancelots. Mais, pour reprendre notre discours, de cette coutume d'exercer la justice par soimême a passé jusqu'à nous celle de ne vouloir point être satisfait d'une offense à l'honneur parla voie du magistrat ou du prince, lesquels Dieu et la raison n'ont pas moins établis pour cela que pour les larcins et pour les assassinats ; et de n'en souffrir la réparation que par nos mains, comme si l'honneur d'un homme d'épée ne se pouvoit réparer que par l'épée, non par celle de la justice, mais par celle du particulier qui se tient offensé. Et cet abus, messieurs, est un reste de l'ancienne brutalité des François que la lumière de l'Evangile et l'autorité des lois n'ont encore pu déraciner des âmes de leurs descendants. De là viennent ces autres coutumes, non moins barbares, qui se conservent toujours dans l'Ecosse et dans ses. îles, et celles que
les forêts inaccessibles d'Irlande ont empêché^ depuis tant de siècleSj de se perdre ou de se corriger, soit pour la tyrannie des seigneurs et la servitude des vassaux; soit pour la liberté et la pureté des mariages; soit enfin pour la sûreté des faibles contre la violence effrénée de leurs voisins puissants. Tout cela veut dire que les Anglois et les François étant les successeurs de ces peuples brutaux^ avant que l'expérience et les enseignements eussent déraciné leurs rustiques habitudes, ils gardoient apparemment les mêmes façons d'agir, et mettoient tout leur avantage dans la valeur^ pour s'en servir ou à étendre leur domination ou à en conserver l'étendue. La justice n'étoit presque comptée pour rien parmi eux, et c'étoit beaucoup quand les princes la rendoient une fois en leur vie^ en faisant la visite de leurs provinces, comme il se pratique encore aujourd'hui parmi les septentrionaux (62). L'état ecclésiastique étoit renfermé dans les hermitages et dans les monstiers ; la seule valeur régnoit par elle-même^ et à elle seule les plaisirs et les honneurs étoient réservés. C'étoit l'état favori et le bras unique du monarque, lequel, pour les fins que j'ai alléguées, nourrissoit cette vertu par tous les moyens que ces temps grossiers et la disposition des esprits sensuels de la jeunesse pouvoient fournir à son imagination. Pour cela fut inventée cette Table Ronde (63), qui n'étoit autre chose qu'un ordre pareil à celui de la Jarretière (64), et qui n admettoit à cet honneur que ceux qui, par des actions de souveraine vaillance, méritoient d'être faits compagnons du Roi. D'où il arrivoit que ceux qui avoient obtenu cette suprême grâce mouroient plutôt cent fois que de manquer de foi à leur seigneur, et de perdre l'estime de brave, en refusant les périls, ou même en ne les cherchant pas. Et parce que la valeur est en son trône dans le cœur des jeunes gens, et que le cœur des personnes de cet âge n'est guère sensible qu'à l'amour de la gloire et à celui des dames, afin de fortifier le premier par le dernier, la politique de ces vieux temps fit passer en forme de
loi, que les coeurs des Dames seroient le prix du courage^ aiguisant la fidélité que les vassaux dévoient à leurs seigneurs par Fespérance, non-seulement de la gloire, mais encore du plaisir que produit la possession delà beauté (65). Pour cela, les princes avoient établi dans leurs cours la galanterie tout ouverte, ainsi qu'une chose louable. Ce qui a été imité, entre les cours modernes, dans celles d'Isabelle de Castille et de Catherine de Médicis (66), avec cette seule différence, qu'en celles-là il étoit égal qu'il y eut vilenie ou non , chaque dame pouvant satisfaire son amant sans en être plus deshonorée. Cela se pratiquoit à la naturelle, par la connivence ou pour mieux dire par l'induction des rois, que la pudeur et la cruauté des dames incommodoient pour leurs fins, comme propres seulement à rebuter les chevaliers, qui n'étoient plus assez honnêtes gens pour être menés de longue et ne se connoissoient point à aimer platoniquement. Les mêmes princes, pour les mêmes fins, avoient mis dans l'esprit des dames, que de toutes les vertus la valeur étoit la seule considérable dans les chevaliers, et que si elles y pouvoient désirer quelque autre chose, c'étoit la fidélité dans l'amour.
— Et pour elles, dit M. Sarasin, Tobligation étoit réciproque en ce dernier point, et ce qui en est de plaisant, ces messieurs les législateurs vouloient que les maîtresses fussent fidèles à leurs galants, quand elles eussent pu leur manquer sans être découvertes, au même temps qu'ils permettoient aux femmes d'être infidèles à leurs maris , pourvu que le scandale en fût dehors.
— Ces choses supposées, repris-je....
— C'est bien dit, supposées, interrompit M. Ménage, car je n'en vois point de preuves, et je vous embarrasserois bien, si je vous les allois nier.
— Je n'ai point, lui dis-je,d'auteurformelparqui je vous ie puisse prouver, que l'auteur de Lancelot même, celui ào, Tristan^ qHomIq, cette foule d'écrivains de romans antiques, de Mer/fw (67)^ d'^r^w^ (68), de Perceforêt (69) qui
tous conviennent des mêmes choses, et qui ont tous écrit en un temps où les esprits n'étoient pas fort inventifs, ni capables au moins d'agir contre les mœurs et les coutumes de leurs siècles. Et cette conformité de tant d'écrivains avec les circonstances alléguées peuvent passer pour une demipreuve; ce qui suffit en cette matière, où je ne vous ai promis que de raisonnables conjectures, soutenables seulement devant des gens aussi accommodants que vous. Mais, comme ce qui vous rend ma supposition plus suspecte est ce que je vous dis de la facilité des dames d'alors, fondée sur la persuasion que cela se pouvoit sans se deshonorer , je crois vous la rendre plus que vraisemblable par la coutume entretenue dans l'Ecosse, longtemps depuis le christianisme reçu, que les rois eussent les prémices des noces de leurs principales dames, et les grands seigneurs un pareil tribut de celles de leurs vassales, coutume autrefois pratiquée en Normandie (70), comme il apparoît par le droit que certains seigneurs y lèvent encore, à ce titre, aux mariages de leurs sujets. Or, qui considérera bien cette institution, il la trouvera de même nature que celle que je suppose, sur la foi des romans, hormis qu'elle est encore plus condamnable, puisqu'elle n'avoit point l'excuse de l'amour, et n'étoit qu'une brutalité pure. Ces choses donc supposées, il ne faut pas grande subtilité pour conclure qu'encore que l'expédient pris par ces princes fût violent et deshonnête, il ne laissoit pas toutefois d'aller à leurs fins ; et que, si du côté de l'équité et de la pudeur, ils n'en étoient pas excusables, ils le pourroient être du côté du raisonnement et de la nécessité, puisque leur peu d'industrie ne leur faisoit point voir d'autre moyen de se maintenir et de s'étendre.
— Si ce point-là n'est bien prouvé, dit M. Sarasin, il n'est pas, au moins, mal coloré, et je me sens tenté de le croire.
— Si M. Ménage, lui répliquai-je, avoit la même tentation, il me suffiroit et je n'en demanderois pas davantage ,
— Je ne vous en dirai point mon sentiment, répondit M. Ménage, parce que je balance toujours, et que ma résolution n'est pas encore bien formée.
— Je ne suis pas d'avis, dit M. Sarasin, que nous attendions votre résolution, et il vaut mieux, me dit-il en se tournant vers moi, que vous continuiez à lui montrer les autres bonnes qualités de ce livre, suivant vos observations et vos réflexions.
— Vidons cela en peu de mots, lui dis -je, puisque notre parole nous y engage, et gardons-nous bien d'être aussi longs dans les articles qui restent que nous l'avons été en celui-ci. Premièrement^ la manière de converser entre ces chevaliers et ces dames, c'est-à-dire, selon ma supposition , celle du temps où ce livre fut écrit, est ou simple et naïve, sans gentillesse et sans agrément, mais de bon sens, claire et laconique, à ne rien dire que de nécessaire, et à dire tout ce qu'il falloit, morata plutôt qu iirbana; telle à peu près que celle des Romains du temps de Numa ; en un mot, peu galante et fort solide. Par là vous voyez que ce n'est pas un livre fort piquant et où l'on puisse apprendre à être de fort bonne compagnie. En récompense, vous y pouvez voir la peinture de l'esprit de ce vieux siècle ; vous y pouvez voir jusqu'où sa barbarie s'avançoit vers la raison ; enfin, vous y pouvez voir quel progrès a fait la nation françoise depuis quatre ou cinq cents ans, non-seulement dans la langue, mais encore dans le discours, ce qui n'est pas une spéculation désagréable, ni une connoissance tout à fait sans profit. On peut remarquer, outre cela, dans ces rustiques aventures, combien l'amour de l'équité et la haine de l'injustice avoient jeté de profondes racines dans le cœur des chevaliers errants, selon qu'ils les conce voient; de sorte que les violences qu'ils exerçoient dans leurs combats contre ceux qu'ils rencontroient en leurs quêtes, avoient le plus souvent pour objet d'autres violences faites aux dames, aux orphelins et généralement aux foi blés et aux gens de bien.
Par où l'on peut s'élever à une contemplation bien différente de la dernière, si l'on veut prendre garde combien les siècles plus voisins du nôtre, à mesure qu'ils se sont approchés de la lumière^ se sont reculés de la vertu, et considérer dans quels désordres de vie et de corruption les âmes y sont tombées, en mangeant, s'il faut ainsi dire, du fruit qui leur a montré le bien et le mal. Mais s'il y a rien dans cette lecture qui m'y plaise, c'est le haut point d'honneur dont chacun de ces chevaliers fait une profession exacte, et la crainte perpétuelle qu'ils ont de rien faire et de rien dire, dont leur réputation puisse souffrir la moindre tache, ni qu'ils se puissent reprocher à eux-mêmes, quand il ne seroit su que d'eux seuls. Si rien m'y touche, c'est cette jalousie de leur parole, cette maxime d'observer toujours ponctuellement ce qu'ils ont promis : morale digne de l'admiration des âges illuminés, et qui, par sa constante pratique, laisse bien loin derrière soi la fanfare de la théorie des préceptes. Car, bien que ces chevaliers promettent souvent avec beaucoup de légèreté et qu'ils tiennent souvent leurs promesses en des occasions impertinentes, ce qu'il y a à redire, est l'impertinence de l'écrivain qui invente mal et qui applique mal cette vertu; mais ce qu'il y a à estimer est cette intention fixe et résolue des hommes d'alors de ne fausser jamais leur parole, quelque mal qui leur en pût arriver.
Q.ue vous dirai-je de la reconnoissance immortelle des grâces qu'on leur faisoit, des souhaits et des diligences qu'ils faisoient pour trouver jour à s'en revancher, et de l'opinion qu'ils avoient d'en demeurer toujours obligés, même après les avoir payés au double ? Je comprends làdessous leur sensible déplaisir, quand ils croyoient n'avoir pas montré un assez grand ressentiment des offices reçus, et la pénitence qu'ils s'en ordonnoient à eux-mêmes. Ce sont des vertus communes aux principaux personnages de ce livre, et que l'on y voit si uniformes, qu'on ne sauroit douter qu'elles fussent ordinaires en ces vieux temps, si
Ton se souvient de ce que j'ai supposé^ que l'écrivain ne pouvoit donner à ses héros, pour plaire à son siècle^ d'autres mœurs que celles de son siècle. Je vous laisse à juger si de si nobles mouvements et des habitudes si louables peuvent jeter de mauvaises semences dans Tâme de leurs lecteurs ; si les chevaliers qui les possédoient n'étoient pas d'honnêtes barbares et d'estimables lourdauds, et s'il n'y a pas à s'étonner que notre habileté puisse être éclairée dans son devoir par leur ignorance ; que de tels aveugles puissent servir de guides à des clairvoyants comme nous; enfin, qu'ils eussent de si grandes vertus, dans les purs termes de la nature, et que nous soyons si couverts de vices, au milieu des enseignements de l'art.
Quant à la valeur, elle est en sa plus haute élévation chez eux; je ne dis point par la grandeur de leurs actions, qui sont presque toujours hyperboliques et impossibles, mais pour le grand mépris de la vie aux moindres occasions d'honneur, par leur généreux procédé dans lescombats et par la confession ingénue de leur désavantage, lorsqu'ils y avoient du pire. Je veux qu'en cela notre siècle les égale, et que, parmi notre noblesse, il n'y ait guère de lâches, capables d'une supercherie ou du désaveu d'une faveur reçue. Je maintiens seulement que ces grossiers du temps passé, qui ne pipoient à aucune autre chose, étoient, en celle qui regarde les combats singuliers, aussi fins que nous le saurions être; et qu'en matière de franchise, de civilité, de courtoisie, de modestie à parler de soi, aussi bien que de vigueur et de bravoure, slls ne nous surpassoient, ne nous en dévoient rien au moins, et se pouvoient vanter d'avoir porté cette partie de la vertu militaire au raffinement otx nous le voyons aujourd'hui, c'est-à-dire de nous l'avoir enseignée, qui est presque la seule bonne leçon que nous en ayons voulu prendre. Si nous voulons parler maintenant de leur parfaite amitié, fondée sur l'estime et sur la vertu , qui aima jamais plus noblement et plus ardemment que Lancelot aima Gallehaut, ou, pour mieux dire, que Galle-
haut aima Lancelot^ aussitôt qu'il eut été éclairci de son mérite extraordinaire ?
Voyez-en les effets. A sa considération seule, il donna au roi Artus la vie avec le royaume qu'il lui avoit presque tout ôté, et, pour comble de déférence^ il lui demanda pardon de sa victoire, et offrit de lui rendre hommage de ses propres États. Il souffrit que Genièvre (71) eût plus de part en Lancelot que lui. Pour l'amour de Lancelot^ il la retira quand Artus l'eut chassée de Logres (72); enfin, il mourut de douleur à la nouvelle de la mort de Lancelot. Achille n'aima pas tant Patrocle, ni Thésée Pirithoûs (73), et il n'y a rien d'approchant dans le Toxaris (74),, quoiqu'il ait été composé pour l'idée de l'amitié parfaite, et que, depuis une si longue suite d'années, les savants ne se soient rien imaginé de plus accompli. Ces temps-ci ne fournissent point d'exemples qui lui soient comparables; que dis-je, n'en fournissent point? ils n'en conçoivent pas méme, ou, s'ils les avoient conçus, ils s'en moqueroient comme d'imaginations creuses, et tiendroient pour insensé celui qui seroit échauffé d'une aussi belle passion.
— Mais quand nous vous accorderions tout cela, me dit M. Ménage, et que nous vous passerions tous ces articles pour bons, comment vous tirerez-vous de celui de la galanterie de vos anciens chevaliers, laquelle ne sauroit avoir été fort estimable, puisque, par votre propre concession, tout esprit leur manquoit?
— Je n'ai pas entrepris, lui répondis-je, de justifier ce roman en toutes choses, et de la façon que je vous en ai parlé, vous vous êtes bien pu apercevoir que j'étois fort éloigné de l'approuver en tout. Et à vous en dire mon sentiment, ce point de la galanterie de Lancelot est un de ceux que je ne voudrois pas me charger de défendre , pour ce que je suis persuadé, qu'encore il y puisse avoir de l'amour sans esprit, et que cette passion ait plus son siège dans le cœur que dans la tête, il est toutefois malaisé qu'il y ait une galanterie où l'esprit n'ait point de part, et qui soit
entièrement dépourvue de grâce. Avec tout cela^ si je condamnois absolument la galanterie de Lancelot^ je craindrois de tomber dans l'inconvénient où est tombé l'auteur de Don Quichotte (yS) quand il a fait le plaisant aux dépens des chevaliers errants et de leurs aventures bizarres, faute de considérer,, comme nous, le temps où ils agissoient et les mœurs qui y étoient reçues. Que s'il étoit permis de tourner en ridicule tout ce qui n'est pas en usage au siècle ou au lieu où nous vivons^ il n'y a rien de si sérieux ni de si vrai dans l'antiquité^ ni chez les étrangers, où une belle humeur ne pût trouver matière à se divertir et à divertir les autres. Pour moi^ je tiens qu'il en faut user équitablement et regarder les choses dans toutes leurs circonstances, pour en faire un sain jugement. Notre manière de plaire aux dames et de leur persuader que nous les aimons est toute contraire à celle des vieux âges. Estimeraije pour cela la nôtre seule bonne ? Je ne suis pas assez présomptueux pour croire qu'il n'y a rien de bien que ce que je fais. Je ne dirai point que la galanterie de Lancelot soit mauvaise; je dirai seulement qu'elle est différente de la nôtre ; et si elle faisoit le même effet que la nôtre, pourquoi ferois-je difficulté de dire qu'elle n'est pas plus mauvaise que la nôtre? Je ne le dirai pourtant pas, parce que je veux que la galanterie soit galante, et j'avoue que celle de Lancelot ne l'est pas. Mais,afin que chacun trouve son compte, il faut direj ce me semble, que la galanterie est un terme équivoque^ qui signifie tantôt l'art de plaire aux dames pour s'en faire aimer, tantôt l'amour qu'on a pour elles sans méthode et sans art. Dans la première signification, il faut demeurer d'accord que Lancelot est le moins galant qui fut jamais, qu'il ne sait que c'est de se mettre bien auprès de sa maîtresse par les paroles étudiées ni par le soin de la suivre en tous lieux; qu'il ne cherche point à la gagner par l'ajustement de sa personne, et qu'il ne se fonde point pour cela sur la beauté de ses livrées, sur ses sérénades mélodieuses, ni sur ses beaux pas de ballet. Dans la
seconde, il n'y eut jamais de si parfait galant que Lancelot. Il ne joue point l'amoureux, il l'est véritablement ; il aime autant en absence qu'en présence; la seule vue de Genièvre le tire hors de lui-même, lui ôte la parole et lui fait perdre toute autre idée (76). La pensée de lui avoir déplu le met en frénésie et lui fait courir les champs; il l'invoque dans ses plus grands périls; il lui est fidèle dans les plus grandes occasions de lui manquer de foi; il est à elle plus qu'à Gallehaut^ bien que Gallehaut eût pour lui l'amitié du monde la plus ardente.
C'est à vous à juger laquelle des deux galanteries est la plus obligeante pour les dames, et si cette dernière est aussi ridicule qu'elle le paroît aux galants d'à cette heure. Pour moi, je ne prononcerai point sur une question si délicate, où le préjugé de la mode ne laisse point aux suffrages leur naturelle liberté ? Je dirai seulement qu'on ne peut condamner sans témérité la seconde sorte de galanterie, où la dame est parfaitement adorée, et où, au lieu de paroles, on ne lui donne que des eôets; où les yeux et les oreilles rencontrent moins de satisfaction, mais où l'esprit et le cœur la rencontrent tout entière. En effet, j'aurois bien de la peine à répondre à celui qui, pour la défendre, me représenteroit combien noble est la galanterie qui prouve sa passion par la recherche des dangers, par du sang et par des victoires, et quel avantage elle a sur celle qui ne la prouve que par des coquetteries et des assiduités ou, au plus, que par des collations, des musiques et des courses de bague.
J'aurais bien de la peine à lui persuader quede beaux pas de danse valussent mieux que de bons coups d'épée, que de beaux dedans (77), ou de belles courses fussent plus considérables que des joutes à fer émoulu, que des combats opiniâtres jusqu'à la perte de la vie, que des présents de vaincus et de prisonniers. Que s'il ajoutoit que la politique de ces vieux temps ne donnoit prix qu'à ces sortes d'actions, que les dames n'en pouvoient estimer d'autres, et
ne se croyoient bien aimées et bien servies que par celles-là ; enfin que les béhourdis (78), les estours (79) et les quêtes étoient de la mode de ces siècles-là, comme le Cours (80), la comédie et le bal le sont de celui-ci ; si je ne lui accordois qu'il auroit raison de préférer cette galanterie à la nôtre, je ne me pourrois, au moins, empêcher de lui accorder qu'elle ne peut raisonnablement passer pour ridicule.
— S'il m'en parloit, dit M. Sarasin, comme vous feignez qu'il pourroit faire, je lui répondrois comme vous dites que vous feriez, et il faudroit être le plus injuste du monde, si l'on n'écoutoit la raison de tous côtés, et si Ton ne prononçoit que sur le rapport de l'une des parties.
— Il me semble, me dit M. Ménage, que je suis de votre opinion, et que cet article n'a pas été plus mal examiné que les autres.
— Après cela, repris-je, JQ n'ai plus rien à vous dire pour vous montrer que, quelque mauvais que soit ce livre, il ne laisse pas d'y avoir du bon, et qu'il ne m'est pas toutà-fait honteux d'avoir été trouvé dessus, par un savant comme vous êtes.
— Il n'y a plus, dit-il, que les coutumes, et puis vous serez quitte à nous.
— Vous m'avez fait enrouer, lui repartis-je, à force de parler, et je suis d'avis de vous renvoyer pour les coutumes au grand coutumier du Royaume de Logres, je veux dire au livre même de Lancelot, où vous les trouverez semées fort dru ; si vous n'aimez mieux attendre la publication du Traité qu'en fait le grand antiquaire, M. Le Febvre (81) , qui n'autorise presque ses observations que par les passages qu'il tire de Lancelot ^ dont il fait son capital, en cette matière de coutumes. Je vous dirai seulement en général qu'elles ont le caractère des mœurs de ce temps reculé, et que soit qu'elles soient vraies ou fausses, on voit qu'elles sont, la plupart, instituées pour donner de la sûreté aux dames, et pour nourrir la valeur dans l'âme des chevaliers ; mais le premier pour le
dernier. Je coupe court, et laisse cela obscur, afin de vous laisser plus de curiosité d'en chercher les éclaircissements. »
A ce mot, je me levai et eux aussi, mais en grondant de ce que je m'étois si légèrement acquitté de cette dernière partie, surtout M. Ménage, à qui cette matière de droit avoit réveillé l'appétit, et qui eût été bien aise de voir dès lors quelle étoit la jurisprudence gothique, et quelle affinité elle pouvoit avoir avec le droit romain. Il me menaça de s'en plaindre à vous, Monseigneur, et me dit, comme je les conduisois : « Oui, je verrai le code Lancelotet l'étudierai même avec M. Seingeber (84), et ce seroit une plaisante chose, s'il nous faisoit abandonner le code Justinien pour lui.
— Il n'y a rien, lui dis-je, qui ne se puisse faire, quand ce ne seroit que pour changer d'étude et pour ne finir jamais ce que vous commencez. »
M. Sarasin le railla de ce reproche, et tous deux en riant s'en allèrent, témoignant assez de satisfaction de l'entretien que nous avions eu ensemble, quoiqu'il eût été excessivement long pour un si chétif et si maigre sujet.