‹ De la Liberté commerciale et de la réforme de nos lois de douanesChapitre 16 sur 25 · COMMERCE · texte numérisé non relu

COMMERCE

Les mots de balance dû commerce sont aussi vides de sens que ceux de tribut à V étranger,

La question intéressante pour tout échangiste est de savoir ce que lui procure le marché, et non ce qu'en retirent les contr' échangistes. Il ne devrait donc s'occuper que d'un^ évaluation absolue, par rapporta lui seul, et non d'une relative, par rapport aux autres. Mais, comme les peuples sont souvent en guerre ou sur le point d'y être, ils se croient intéressés à ne se faire réciproquement aucun bien. Chacun d'eux exa-

mine alors, dans les échanges, les bénéfices qui en reviennent à lui et aux autres peuples ; et, d'après cette comparaison , est établie ce qu'on appelle la balance du commerce.

Nous traiterons , daus le chapitre suivant , de ce désir de s'entre-nuire. Montrons seulement, dans celui-ci, que toutes les recherches relatives à la balance du commerce sont complètement insignifiantes.

Nous ne nous arrêterons pas à expliquer comment on se trouve dans l'impossibilité de bien calculer le commerce des divers pays.

Les évaluations fautives de la part de ceux des expéditeurs qui, n'ayant pas de primes à recevoir, n'ont aucun intérêt à l'exactitude; l'omission ou la fausseté des déclarations de la part des négocians qui, voulant introduire frauduleusement des marchandises en d'autres pays , ne les font pas connaître en sortie à la Douane du leur, pour ne pas donner l'éveil à celle de l'étranger ; les estimations atténuées par d'autres sur les produits dont l'entrée est assujétie à de forts droits; par inverse, les estimations exagérées sur les articles qui jouissent de restitutions de droits ou de primes d'exportations ; enfin les importations par contrebande : ce sont là autant de causes d'erreurs inévitables dans les registres des Douanes. Au total, ils montrent toujours les importations plus faibles, et les exportations plus fortes qu'elles ne le sont; tellement que , d'à-

près la remarque de plusieurs économistes, si Ion s'en rapporte aux tableaux publiés parles divers gouverueinens , il est tel pays, l'Angleterre par exemple , qui devrait avoir dans son sein toute la monnaie métallique circulante dans le monde. INous voulons bien néanmoins admettre comme incontestables des chiffres évidemment fautifs; nous, nous contentons de discuter les principes du système.

Le besoin qu'on a d'une chose plus que d une autre est la mesure de leur valeur, et le motif des échanges. Ils sont donc avantageux pour tous les contractans. Il sera possible que, en cas de ventes ultérieures , l'un retire moins que l'autre des objets qiii lui auront été livrés : mais le marché lui aura néanmoins profité j puisque les marchandises par lui reçues avaient, sinon pour les autres, du moins pour lui , plus de valeur que celles dont il s'est dessaisi. Or , les tableaux d'importations et d'exportations , ne pouvant tenir compte de l'utilité dont chaque article est pour chaque échangiste, ne donnent aucune idée exacte sur la somme d'avantages que le commerce a procurés aux divers peuples, sur la balance du commerce. Cette balance , considérée d'une manière absolue , est, comme nous venons de l'expliquer, toujours favorable à tous les échangistes.

Les tableaux pourraient v seulement montrer

comment, sous le point de vue des valeurs vénales, le seul qui soit appréciable, elle doit, considérée d'une manière relative , être dite plus favorable à l'un qu'à l'autre.

Mais, a6n d'atteindre ce résultat, il faudrait qu'ils prissent pour base de calculs la valeur vénale de tous les objets donnés et reçus, et non leur nature. C'est cependant cette deruière base qu'ils ont adoptée. La raison défendrait surtout de ne tenir compte que d'un seul, et de mettre les autres à néant : et c'est cependant encore ce qu'on a fait. On a choisi une seule espèce de choses, et l'on s'est uniquement occupé de savoir s'il en entrait plus dans le pays qu'il n'en sortait. Voici comment on a été conduit à celte manière d'opérer. La monnaie métallique est étalon conventionnel de valeur pour toutes les autres marchandises, et dès-lors signe de la richesse : de fausses idées sur les métaux précieux l'ont fait regarder comme la richesse même ; et le peuple qui, chaque année, en a reçu le plus, est proclamé comme ayant en sa faveur la balance du commerce. On ne recherche pas si les nations avec lesquelles il a traité ont obtenu une plus grande valeur d'autres marchandises. Et c'est ce qui arrive toujours; car comme, dans un échange, on ne reçoit pas sans donner , à un excédant d'importations en argent doit répon* dre un excédant d'exportations en marchandises.

On le reconnaît. Mais c'est précisément là ce dont on s'applaudit ; au point que, dans le langage usuel, les mots d'excédant d'exportations en marchandises sont pris. comme synonymes de ceux de balance favorable du commerce. S'il est incontestable que les exportations non suivies de retours sont des pertes, il faudrait dire, au contraire , que tout le bienfait du commerce extérieur est dans le nombre et la variété des importations. Que, sur des échanges d une valeur de s5o fr. enlre deux pays, l'un ait reçu 75 fr. en argent et 25 en marchandises, au total 100 fi*.; et l'autre , 5o en argent et 100 en marchandises, au total i5o, les partisans de la balance du commerce soutiennent que le premier a un avantage de 25 ; tandis que, dans la réalité, c'est le second qui en a un de 5o. Les Etats de l'Amérique du nord sont peut-être, de tous les peuples, ceux dont le commerce est le plus prospère; et ce sont ceux dont l'excédant d'exportations en marchandises est le plus fort.

On a donc bien tort de croire une nation d'autant plus riche qu elle possède plus de monnaie métallique. L'assertion opposée, toutes choses égales d'ailleurs , serait plus vraie. D'abord, un pays en a toujours autant, et n'en a jamais plus qu'il ne lui en faut pour ses transactions. S'il en a moins, elle hausse de prix; et l'étranger, qui •trouve profit à la lui vendre, lui en apporte. S'il en a plus , elle baisse ; et il l'exporte là où elle

est plus recherchée. Pour la monnaie métallique , comme pour toute marchandise, le besoin est la mesure de la valeur; et le niveau s'établit entre toutes les contrées.

Nous allons plus loin. Il faut distinguer dans la monnaie métallique la matière et l'empreinte. Comme matière, elle est marchandise : comme empreinte, elle est signe. Si Ton pouvait faire en sorte que le signe subsistât après qu'on eu aurait séparé la matière, on emploierait celleci à d'autres usages, et Ton n'aurait aucune valeur dormante. C'est ce qui a lieu par la création du papier-monnaie. Un pays est donc d'autant plus riche qu'il conserve moins de monnaie métallique; qu'il y supplée davantage par le crédit. La prédominance du papiermonnaie, volontairement accepté, n'est pas seulement l'efFet de la richesse, en ce qu'elle est le résultat du crédit; elle n'en est pas non plus seulement cause, en ce qu'elle multiplie les capitaux ; elle en est encore cause en ce qu'elle permet de ne pas absorber des métaux d'une manière improductive. L'Angleterre est à la téte de l'industrie; c'est le pays qui a fait les plus grands pas dans la carrière des applications utiles; et c'est celui qui a en circulation le moins de monnaie métallique. On sent que nous n'abordons pas ici les questions qui se rattachent aux banques, ou à la quantité et à la diversité des papiers-monnaies.

Une autre réflexion vieut encore saper le système de la balance du commerce : c'est que l'utilité des monnaies ne consiste , sauf le change , ([lie dans leur emploi, pour l'achat d'autres marchandises. Il s'ensuit que , poUr une nation , il vaut beaucoup mieux recevoir ceux-ci directement en échange que d'avoir ensuite à se les procurer avec des monnaies; en d'autres termes , qu'elles sont le remboursement le moins fructueux qu'elle puisse toucher, en retour de ses ventes à l'étranger. Un particulier qui veut seulement se défaire d'un article , un négociant qui ne vendqu'urie espèce de produits, ne peuvent, en général , en prendre d'autres en échange. Ils préfèrent l'argent, type universel de-valeur, et dès-lors toujours facilement échangeable contre tous objets. Mais une nation, vendant ou consommant des produits de toutes natures, peut les accepter tous en paiement.

Egaré dans cette recherche d'une balance favorable de commerce, chaque gouvernement a eu seulement en vue de faire en sorte que les négocians de sa nation retirassent de l'étranger, non des valeurs supérieures à celles qu'ils envoyaient, mais plus de inélaux précieux qu'ils n'en donnaient. Par suite, il a défendu la sortie de ces métaux, et a arrêté ou entravé les échanges avec les pays d'où on en importait moins qu'on n'en exportait. Toutes ces mesu-

res, funestes sous d'autres rapports, comme nous l'avons déjà expliqué, poursuivaient ici la réalisation d'une chimère.

Concluons : l'idée de la balance du commerce est un véritable non-sens; l'adoption d'une seule marchandise pourpoint de comparaison, une erreur; et le choix de la monnaie métallique pour marchandise de comparaison , une erreur plus grande encore. Et cependant, telle a été la cause de tant de mesures désastreuses et de tant de guerres acharnées! C'est pour des mots mal compris qu'on s'est battu, et battu, comme d'ordinaire, avec d'autant plus de fureur qu'on se comprenait moins !

Quand notre gouvernement répudiait ces rêveries , c'est avec peine qu'on a pu voir une des commissions de la dernière législature recueillir ce triste héritage, et s'exprimer ainsi, dans son rapport : « La nation la plus riche est celle qui exporte le plus et importe ie moins ». D'où il suit, ont répondu MM. Villers et Bowring , que le meilleur moyen de s'enrichir pour une nation serait de jeter pour rien ses produits hors de ses frontières. Mais ce n'était pas précisément là ce que voulait dire la commission : elle pensait simplement qu'un peuple doit importer le moins possible en marchandises étrangères et le plus possible en argent. Elle ne faisait que s'en tenir à la balance du commerce : c'était bien assez !

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