‹ De la Liberté commerciale et de la réforme de nos lois de douanesChapitre 25 sur 25 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

En résumé , les échanges étant utiles à tous les contractans, et dès-lors sources de prospérité pour tous les peuples, les systèmes qui s'opposeront à ces opérations, en d'autres termes à la liberté du commerce, seront funestes à un pays. Liberté; sinon, moins de travail , travail moins bon , moins de production, moins d'échanges, en un mot, moins de richesses : égalité ; sinon, même conclusion. Ainsi ces deux lois , gravées dans le cœur de l'homme , sont aussi démontrées par le raisonnement' Pour les masses , ce sont des sentimens mal démêlés, des points de départ;

pour l'homme instruit , ce sont des résultats. Cris de ralliement, déshonorés chez nous par les crimes d une révolution qui dénaturait et outrait les idées qu'ils expriment, ils ont été réhabilités, en politique, par la sagesse d'une révolution nouvelle, qui veut, en déduisant les conséquences de la première, en éviter les écarts. Qu ils soient, de plus, entendus avec faveur comme expression des règles fondamentales de l'économie publique. Qu'ils deviennent sacrés pour les législateurs , ces mots qui résument , dans notre ère de civilisation , les deux causes les plus puissantes du bien-être matériel et du perfectionnement moral des nations.

Ces principes de liberté commerciale , encore combattus par quelques esprits , sont déjà passés dans les masses. Ils s'introduiront nécessairement dans les lois : quand un principe s'est fait homme , il faut qu'il se fasse législateur.

Ils s'établiront aussi dans les relations de peuple à peuple, et remplaceront les prohibitions et les traités de commerce.

L'Angleterre, qui avait eu la première le tort des primes , des encouragemens , des prohibitions , a eu aussi , la première , la sagesse d'entrer, moins qu'on ne devrait le désirer, il est vrai, dans la voie de la liberté ; et elle l'a fait malgré les succès relatifs de son industrie sous le régime contraire. Les autres pays profiteront de cet exemple; car* par les communications multi-

pliéesde la pensée, l'univers forme une vaste école d'enseignement mutuel, où chaque peuple vient tour à tour recevoir et donner des leçons.

On a souvent comparé notre époque avec celle de 89 ; et Ton a dit : En 89 , il fallait détruire; maintenant, il faut édifier. Cette différence est certaine; mais il en est une autre aussi grave , qui attire cependant moins l'attention.

En 89, on était surtout blessé du défaut d'égalité et de liberté politiques. Ces deux biens moraux étaient ce que Ton revendiquait avant tout. On croyait que tous les biens matériels en dériveraient comme conséquences. Alors les solutions politiques étaient un but. De nos jours, où, après avoir réalisé, en grande partie du moins, ces deux objets des vœux de nos pères , nous éprouvons encore tant de malaise , les questions politiques ne nous intéressent plus que comme achemine mens à une meilleure position matérielle : elles ne sont plus que moyens. Avide du positif en tout, on a fini par voir que les formes gouvernementales, sur lesquelles on a tant discuté, sont seulement des garanties, des questions secondaires, à la superficie de la société ; mais qu'au-delà , plus avant dans les profondeurs de l'ordre social , fermentent d'autres questions » bien autrement vastes, bien autrement vitales , celles des intérêts matériels. Ce qui doit préoccuper principalement les hommes d'état , ce ne sont plus les rapports des personnes au gouver-

no ment , ni ceux des personnes entre elles; ce sont ceux des personnes aux choses. Ce sont les questions relatives à la création et à la distribution des produits, aux mouvemens des richesses, à la source, à la répartition , à l'emploi des impôts. Là tout converge ; et les théories du publiciste importent beaucoup moins que les calculs de l'économiste . L'économie publique, voilà, dans les temps modernes, presque toute la politique intérieure.

Disons aussi, presque toute la politique extérieure ; car tous les peuples en comprennent la portée. Tous voient les maux qu'ils se sont faits, et peuvent encore se faire, par des rivalités de commerce : tous sentent que c'est au système contraire, à celui d'association, à réparer ces maux ; que les avantages qu' engendrent les échanges engagent à continuer les relations amicales, comme les haines qui naissent des prohibitions portent aux ruptures : en d'autres termes , que le système de liberté commerciale amène la paix et ses bienfaits; comme celui des prohibitions, la guerre et ses désastres. Tous agiront, à l'égard de leurs gouvernemens, comme les Etats- Unis du sud de l'Amérique ont agi à l'égard du gouvernement fédéral , qui voulait maintenir de forts droits d'entrée, pour protéger l'industrie manufacturière du nord. Voyant que chaque obstacle, en faveur du nord, à l'importation d'un objet de l'étranger, était obstacle à l'expor-

tation des produits agricoles, cotons, tabacs, etc., du sud, ils s'y sont formellement opposés; et le nord a cédé. Ainsi partout s'élèvent contre le système protecteur les provinces d'une culture ou d'une industrie manufacturière avancées ; et partout il faudra l'abandonner. Chez, nous, les situations relatives et les intérêts sont presque comme en Amérique. C'est, en général, le midi contre le nord; l'industrie agricole de l'un voulant la liberté , contre l'industrie manufacturière de l'autre invoquant la prohibition et les droits protecteurs. La lutte est la même : le résultat sera le même aussi.

La France doit céder aux vœux du Havre, de Nantes, de Bordeaux, de Lyon, dont les pétitions ont retenti, et éveillé de nombreuses sympathies. La révolution de 8.) a fait tomber les barrières entre les parties de notre territoire; celle de i83o contribuera à les abaisser entre les peuples. Celui qui a marché en tète dans la carrière des libertés politiques ne restera pas long-temps en arrière dans celle des libertés commerciales.

Nous avons eu d'ailleurs aussi, ce qu'on oublie, le mérite de l'initiative en ce genre. Pendant long- temps on n'avait pas même songé à mettre en doute le système prohibitif. On trouvait tout simple, ou plutôt on regardait comme preuve d'une sage sollicitude, de renouveler et amplifier les privilèges du commerce , ainsi que le disait Louis XIII dans la déclaration au parlement de

1627; d'adhérer au vœu des producteurs indigènes , qui voulaient que Je consommateur passât par leurs mains, suivant les expressions de pétitionnaires de cette époque. L'économie politique n'avait pas révélé ses secrets. Les gouvernemens étaient, au- surplus, dominés, jusqu'à un certain point, par les corporations et les compagnies à privilèges; et, en vendant à ces corps des concessions de tarifs ou de prohibitions , ils en tiraient, du moins , des indemnités pour le Use. Dans notre organisation, on n'aurait ni les mêmes excuses à présenter, ni les mêmes indemnités à procurer aux contribuables. Quoi qu'il en soit, le système prohibitif était devenu article de foi. Mais, pas plus que les autres articles de foi, il ne put échapper à l'esprit d'analyse de la fin du dix-huitième siècle. La philosophie, après s'être agitée dans le vague des théories, tendait à passer en applications. La secte des économistes de Quesnay, en France, sapant de faux principes , développa, au milieu de quelques erreurs nouvelles, les vérités fondamentales de la science, qui furent ensuite prouvées et coordonnées par le génie de Smith. Un mhnstre français de cette secte, Turgot, est aussi le premier qui ait essayé de les introduire dans l'administration ; mais il échoua dans cette glorieuse entreprise. Après lui, sous la République, sous le Consulat, sous l'Empire, sous la Restauration, nous nous enfonçâmes de plus en

plus dans les systèmes prohibitif et protecteur. Huskisson a été plus heureux que Turgot; et ses successeurs continuent l'œuvre qu'il a commencée. Ainsi, dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, pour la théorie et pour la pratique, à la France le mérite de la découverte et des premiers essais ; à l'Angleterre celui de l'application suivie.

Une autre différence se fait remarquer entre les deux peuples. Chez l'un, la réforme politique précède , de quelques années , la réforme commerciale : c'est le contraire chez l'autre. Isolant ces deux faits , des esprits à antithèses en voudront conclure que l'un est plus théoricien, et l'autre plus positif. Mais la vérité , c'est que ces deux réformes se suivent toujours de près , quand elles ne sont pas contemporaines : car elles ne sont que secondairement r lune pour l'autre, cause et effet; elles sont, toutes deux, conséquences nécessaires, inévitables, du progrès des lumières et de la civilisation.

Puissent les législateurs français ne pas entra- ' ver , par de nouvelles concessions aux intérêts des monopoleurs, nos pas dans une carrière de perfectionnemens et de richesses, dont Fimmensité s'ouvre devant nous , mais où nos administrations sont restées, hélas ! si retardataires depuis quarante ans ! Puissions-nous ne pas compromettre notre avenir, comme nous avons gâté notre passé !

Nous parlons incessamment d'économie! Mais dans l'impôt, nous ne voulons voir que la quotité : et la quotité importe beaucoup moins que la source, que la répartition, que l'emploi.

Qu'il ne frappe pas de manière à gêner la production, et la production pourra le supporter plus aisément. Que la charge en soit bien distribuée, selon les forces de chacun; et elle sera plus, légère. Qu'il soit bien dépensé; et il donnera naissance à de nouveaux produits. En demandant beaucoup à un peuple qu'on laisse prospérer, on le grève moins qu'en lui demandant peu et en arrêtant son essor. La France est assez riche pour supporter le budget qu'elle paie chaque année, et même un plus élevé , si l'impôt était mieux établi et mieux employé. Ce qui l'écrase surtout, ce ne sont pas les frais de son administration ; ce sont ses tarifs de commerce ; ce n'est pas sa dépense, c'est l'obligation de payer trop cher les produits dont elle a besoin : ce qui l'écrase , c'est la protection. La plus forte partie de notre impôt n'est pas dans le budget , mais dans la législation des douanes. Qu'on s'enquière de la somme qu'on pourrait obtenir par des diminutions de traitemens ou par tous autres moyens , sans changemens de systèmes ; on sera étonné de l'exiguité du résultat. Mais, avec des changemens de systèmes, surtout en économie commerciale, les avantages devront se cal- , culer par centaines de millions de francs, si même

ils peuvent se calculer. Plus de réductions exagé-

plois publics se partageraient entre l'aristocratie de richesse, l'incapacité, ou la friponnerie , et que 1 état serait toujours mal servi. Ayons le moins possible de fonctionnaires ; mais qu'ils soient bien rétribués. Plus de mesquines épargnes, quand l'emploi des fonds alloués est utile. Ne confondons pas l'économie, qui dépense d'une manière fructueuse, avec l'avarice, qui ne sait jamais dépenser. En un mot, ce n'est pas dans les rognures du budget qu'il faut chercher les véritables sources de la prospérité nationale ; c'est dans la révision de la législation économique. Plus de mesures petites, étroites; mais de l'élévation dans les vues, de la hardiesse dans lexé cution, des réformes larges, profondes, fondamentales : il est temps.

Page 1