INTÉRÊT DES INDUSTRIES PROTÉGÉES
Les systèmes prohibitif et protecteur, funestes aux consommateurs et aux autres industries , sont-ils du moins utiles à celles qu'ils protègent? Non.
D'abord, souvent les mesures produisent un effet diamétralement contraire à celui qu'on se propose ; car il n'est pas donné à l'esprit humain de calculer tous les possibles, de combiner toutes les conséquences secondaires de plusieurs dispositions qui s'entre - croisent. Ainsi, le droit de 33 p. ojo, mis en 1826 à lentrée des laines exotiques, pour favoriser
l'agriculture, lui a été fatale, par deux raisons. L'une est générale, et a été exposée plus haut : l'étranger, dont nous refusions les produits, a eessé de prendre plusieurs des nôtres. L'autre est spéciale : nos fabriques de draps, ne pouvaut plus s'approvisionner de laines v exotiques supérieures, sont déchues; et d'autres se sont établies et les ont surpassées dans des pays où ces laines ont élé portées, comme en Angleterre , ou bien sont restées, comme en Espagne, en surabondance et à plus bas prix. Les nôtres alors , produisant moins , ont demandé moins de matières premières , même à notre agriculture. Il résulte des tableaux publiés par les chambres de commerce , que la moyenne des prix des laines de 1 8 1 3 à 1823 est de. i5 p. op plus forte que celle de 1823 à 1 833.
Ensuite, Ton se trompe fréquemment d'objet; et les avantages que l'on croit accorder à une industrie dérivent vers une autre. C'est pour servir les maîtres de forges nationaux qu'on a surchargé l'entrée des fers étrangers; mais, nos mines de fer étant presque toutes dans le voisinage des forets, il est arrivé qu'eu surexcitant les forges, on a surexcité la consommation du bois, dont le prix, presque doublé, élevé dans la proportion de 18 à 3o, depuis 1816, a absorbé les bénéfices des maîtres de forges; qu'ainsi, en définitive , ce sont les propriétaires de bois qui ont eu à s'applaudir de la mesure.
Quelquefois même Terreur est plus fâcheuse , en ce que l'industrie qui se trouve protégée est uniquement celle delà contrebande. La dernière enquête le révèle pour la prohibition du coton retors des hauts numéros. « Il a été reconun, » dit un fabricant de tulles, que ce coton, four- » ni par la filature française, était introduit en » contrebande; que ce coton, prétendu français, » était du coton anglais retors en France, mais » de mauvaise qualité. »
Ce n'est toutefois là qu'un effet particulier, une aberration. Admettons que la mesure porte réellement sur 1 industrie quelle a en vue.
Eh bien ! alors même, elle ne lui profite pas. Les capitaux se retirent des autres industries, pour se porter dans ce!le-ci, jusqu'à ce que les bénéfices se soient nivelés. C'est ce qu'on a vu pour les tissus de coton après la loi de 1816 : c'est ce qu'on a vu aussi pour les fers. En 1819, il n'y avait que 290 hauts fourneaux, donnant 1,140,000 quintaux de fer brut ; dix ans plus tard, on en comptait 393 , dont le produit était évalué à a,2Ô9,oooquintaux. Bientôt ainsi les dispositions protectrices sout inutiles aux producteurs. Elles ne tardent pas à leur devenir funestes. Ils s'exagèrent les effets de la protection , comme , dans le sens contraire, ils s'exagèrent ensuite ceux de son abolition. Les espérances sont plus grandes, les illusions plus fréquentes, les capitaux plus aboudàns , les bénéfices moindres et les désas-
très phis répétés. Par l'excès de capitaux et d'entreprises , quelle qu'en soit la cause , futce une prospérité naturelle , les crises suivent inévitablement l'extrême développement de toute branche d'industrie. Mais elles sont bien plus terribles quand les bénéfices ne sont dus qu'à des moyens factices, à une protection qui, ôtant au producteur l'éveil de la concurrence étrangère, donnant, par Je monopole, une véritable prime à la médiocrité , fait à la fois augmenter la quantité et diminuer la qualité des produits.
Un fabricant de tapis dit, avec une louable franchise, dans la dernière enquête : « Si je n'a- » vais pas eu derrière moi la concurrence belge, w ma fabrication ne se serait pas améliorée au » point où elle l'est aujourd'hui. Obligé de Suivre » pas à pas la fabrication, pour soutenir la con- » currence , et n'ayant qu'un léger bénéfice , il » faut que je fasse mieux que les autres pour » soutenir ma maison. »
Un autre négociant s'exprime en ces termes :
« Les filateurs français ont jeté un cri d'alarme, » lorsqu'on a permis l'entrée des numéros au- » dessus du n° 1 43 millimètres. Ils prétendent » que cette mesure a porté un coup funeste à leur » industrie. Je rappellerai, à ce sujet, à l'assem- » blée, un vœu qui a été formé par un de nos plus » fameux filateurs. Il disait: si l'on ne me donne » une prime de 5 fr. sur les n oï 1 43 et au-dessus,
» je m'oppose à leur introduction. Et voici le » calcul qu'il faisait : un métier de 36o bro- » ches file, en n"' 3o à 40, 3o livres, me donnant, » à raison de 75 c. par livre, 22 fr. 5o c. de » bénéfice par jour. En n°* 1^0 à 160 , le même » métier ne ferait que 5 livres ; il faut donc que » je gagne 4 fr. 5o c. par livre, pour faire le pair. » D'où il suit que les filateurs français ont pu » abandonner les numéros tins, peur filer les » numéros ordinaires, parce qu'ils font , sur ces » derniers numéros , de larges bénéfices. Ainsi, » ce n'est pas précisément parce qu'ils auraient » rencontré une concurrence redoutable dans les » numéros fins que quelques-uns les auraient » abandonnés , mais parce qu'ils ont plus d'a- » vantage à filer les numéros bas. C'est une h nouvelle preuve que la prohibition , en assum rant des bénéfices faciles , est un obstacle au » perfectionnement. »
On relate également dans l'enquête cette réponse d'un filateur de coton à Barcelone, pays languissant aussi sous le système prohibitif : « Je » gagne 4° à 5o p. ojo sur mes produits : pour- » quoi voulez-vous que je me. fatigue à chercher » des améliorations? n
C'est quand une industrie est soutenue par une prohibition absolue que le dommage éprouvé par le consommateur est le plus grand. Si elle ne Test que par des droits protecteurs, le dommage est quelquefois moindre; mais, pouY le
producteur ou le spéculateur, il en résulte une cause accidentelle de désastres. Lorsque les prix montent trop, la marchandise étrangère peut entrer en surabondance; et une baisse rapide succède à la hausse. C'est ce qui a eu lieu pour les laines , sous le droit de 33 p. o\o. Ces varialions subites portent le trouble dans la production , le désordre dans les fabriques , la misère chez les ouvriers.
Enfin, dans les cas d'encombrement , il est, pour les industries non protégées , des débouchés extérieurs ; il n'en est point pour l'industrie protégée, dont les produits sont moins parfaits ou plus chers" que ceux de l'étranger.
Les premières peuvent être gênées : celle-ci est tuée.
Ainsi, pour l'industrie protégée, pas d'avantages en temps de calme, dangers et mort en temps de crise : dès-lors, protection funeste pour elle, comme pour tout le pays.
Le véritable intérêt de la production spéciale, comme de la production générale, est donc dans le défaut des encouragemens , qui ne font que donner un stimulant momentané, pour lancer dans une voie de désastres plus éloignes. La liberté du commerce , au contraire, aide à prévenir les secousses commerciales , en ce que chaque pays, ne s'adonnant qu'aux' genres de productions où il n'a pas d infériorité , trouve facilement des débouchés.
L'expérience vient à l'appui de ces déf 1 1 w\ n >ns strictes de la logique. Depuis 1667, 4^ CW" bert a établi son tarif, qui défendait l'importation des objets manufacturés de l'étranger, il n en est pas seulement résulté qu'en France le prix de certains articles a été dans des proportions énormes au-delà de la valeur réelle, au-delà de ce que les payaient d'autres pays , surtout la Hollande et T Angleterre ; il en est résulté encore que les industries protégées n'ont pas acquis de supériorité, et n'ont pas, en somme, donné de grands bénéfices à ceux qui s'y livraient. La République, le Consulat et l'Empire, par des hostilités nationales, se sont jetés dans les mesures de protections ou de prohibitions de l'Ancien Régime. La Restauration, pour plaire au peuple, fatigué du système continental , comme aussi pour favoriser l'étranger, à la suite duquel elle arrivait, fait d'abord la làute de se précipiter, sans transitions, dans la liberjté commerciale , d'ouvrir brusquement ses ports et ses frontières aux produits exotiques, Mais bientôt, dans des idées erronées de politique d'administration , et par ignorance des principes d'économie politique, elle fait la faute, non moins grave , de rétrograder , sans plus de ménagemens, vers les doctrines opposées.
Enchérissant encore sur les gouvernemens précédens, elle prohibe certains articles admis jusqu alors , tels que les bestiaux de la Suisse; elle
charge de grosses taxes d'autres dont l'entrée était libre auparavant, comme les toiles de l'Allemagne ; elle décuple certains droits, par exemple celui sur les fers. Et ce système de l'Ancien Régime, de la République , du Consulat , de l'Empire , de Ja Restauration , et encore un peu du temps actuel , pour l'établir et l'étendre , on a employé tous les moyens, variés selon Jes époques. Blocus, prohibitions, confiscations, incendies des marchandises exotiques, primes, expositions, médailles, titres de noblesse, argent, honneurs pour les marchandises nationales , violence et^éduction : on a essayé de tout; et rien n'a réussi, et pas une industrie n'a prospéré, et plusieurs ont été anéanties. Celles qui, sans secours, et ce sont précisément nos meilleures , faisaient un immense commerce d'exportation : les vins et Jes soieries, les papiers peints, l'ébénisterie, les objets de mode, languissent : et celles qu'on a voulu garantir de la concurrence étrangère : forges, filatures de coton, fabriques de draps, sucreries, et tant d'autres, se meurent. Raisonnemens et faits démontrent également quon pourrait, en vérité , poser ce problème : <t Si l'on voulait ruiner l'industrie, quel moyen trouverait -on plus efficace que le système protecteur? » Et le problème resterait sans solution.
On dit de certaines industries que , si elles n'ont pas prospéré en ce sens qu'elles n'ont pas donné de grands bénéfices à* leurs entre pre-
neurs , du moins elles se sont naturalisées dans le pays, par l'effet de la protection, sans laquelle elles n'y fussent point nées ; qu'elles ont ainsi procuré du travail et des avantages réels. C'est quelquefois vrai. Il n'est peut-être pas de système, quelque vicieux qu'il soit, qui, suivi, ne produise quelques bons résultats. Mais la question est celle-ci : A quel prix les donne-t-il? Ces industries protégées se sont établies; mais au préjudice de combien d'autres? Leur bénéfice en travail est de tant ; mais quels sacrifices ont-elles exigé du consommateur!
L'on objecte que l'industrie de l'Angleterre a réussi avec les systèmes prohibitif et protecteur. • C'est encore vrai ; mais , comme l'a proclamé M. Huskisson , elle a réussi malgré ces systèmes. Ils ont eu réellement pour elle quelques heureux effets ; mais combien de mauvais î Et encore ces derniers ont-ils été contrebalancés par plusieurs causes particulières ; notamment par les débouchés qu'elle trouvait dans ses possessions de l lnde et de l'Asie, et par les immenses développent en s de sa marine. Au surplus , elle l'abandonne graduellement depuis 1820 : et ce sont ses progrès dans la voie de ia liberté qui l'ont tirée de la crise commerciale'qu'on a vu éclater à la fin de i8a5.