‹ De la Liberté commerciale et de la réforme de nos lois de douanesChapitre 5 sur 25 · SECTION II, INTÉRÊT DES INDUSTRIES NON PROTÉGÉES · texte numérisé non relu

SECTION II, INTÉRÊT DES INDUSTRIES NON PROTÉGÉES

Le système de prohibition ou de droits élevés sur l'entrée des marchandises étrangères ne nuit pas seulement aux consommateurs; il nuit aussi à toutes les industries, et par plusieurs raisons.

D'abord, comme nous venons de le dire, il diminue le capital de la société en général, et, par suite, la partie qui en serait consacrée à 1" industrie.

Puis , il repousse les capitaux des placemens industriels , par l'incertitude où Ton est de savoir quels seront, d'un jour à l'autre, lesobjels de la protection.

Ensuite , comme les entreprises industrielles de la société sont limitées par son capital , le système d'encouragemens, en jetant des capitaux dans les industries qui reçoivent de lui une vie artificielle, les détourne de celles qui, naturelles au pays , se développeraient sous le régime de liberté.

Il exhausse le prix des produits de toutes celles qui se servent de matières exotiques surimposées. Ainsi , quand , pour favoriser les propriétaires de forges en France , on surtaxe l'entrée du fer exotique, on opère une augmentation sur

le prix des instrumens et des machines; et Ton est, en outre, privé d'une foule d'autres, dont l'usage diminuerait les frais de la production.

Il y a plus : l'élévation du prix d'une matière première influe sur celui de plusieurs autres. Pour continuer le même exemple , la multiplication des fourneaux , conséquence immédiate des mesures contre l'entrée des fers étrangers, rend le bois beaucoup plus cher; car la trèsgrande majorité dufer produit en France l'est par du charbon de bois.

Aussi, sous ce régime protecteur, entend-on tous les producteurs se plaindre , et avec raison , des hauts prix de leurs matières premières.

C'est qu'il n'offre qu'un tissu de contradictions. Il veut protéger les industries agricole et manufacturière contre la concurrence étrangère ; et il commence par les empêcher de se procurer à bon marché leurs élémensde production, notamment le fer et la houille. Que les tarifs ne les forcent plus à payer l'un deux fois , l'autre dix fois plus cher que ne le fait l'Angleterre, et elles n'auront plus besoin de tarifs protecteurs. On a calculé que l'agriculture française éprouve une perte annuelle d'environ 45 millions, par l'obligation où elle est de se servir des fers indigènes, ou de supporter des droits très-forts sur l'entrée des exotiques. Cette évaluation est peut-être un peu exagérée; mais on ne saurait se dissimuler que ledommage ne soit énorme. De plus, il fautle

remarquer, comme de bons outils se remplacent difficilement , et que le sacrifice fait pour les obtenir se récupère vite , l'élévation des droits ne profite pas toujours , à cet égard , aux proprié i aires de forges françaises , qui ne peuvent fournir que des qualités moins bonnes. L'importation des outils n'a pas diminué depuis que le tarif de 1822 a si fort surenchéri sur celui de 18 14. D'après des renseigneraens positifs, elle a même augmenté dans une forte proportion. Sans entrer dans des détails pour chaque objet et pour chaque année, nous dirons que l'importation, qui, pour lesinstrumens aratoires et les limes, râpes, scies et outils, avait été de 304,075 kil. en 181 5, est montée en 1 833 à 7 1 7,92 1 . Faisons toutefois observer que cet accroissement a eu lieu , non à cause de 1 élévation des droits, mais malgré cette élévation. 11 est dû aux développemens de l'industrie , et aux nombreuses épreuves qui ont démontré l'infériorité de nos produits en ce genre.

Par exemple encore , la seule différence sur Jes prix du fer et de la houille , en Angleterre et en France, en amène une d'environ 20 p.

°/ 0 dans la confection des calicots des deux pays.

Et pour les constructions , que de piliers , colonnes, poutres, conduits, tuyaux ,etc. jet pour les chemins, que d'ornières ; en un mot, pour les industries manufacturière et agricole , que de

machines et d'ustensiles , comme moulins, machines à battre le blé , à cribler, à couper le fourrage; que d'objets, en un mot , qui, faits en fonte ou en tôle chez nos voisins d'outre-mer , le sont chez nous en bois et d'une manière imparfaite ! Ne voyant que le présent , on dit : une exploitation française n'emploie que telle quantité de fer. Faisons donc aussi cet autre calcul : S'il était à tel taux plus bas, combien en emploierait-elle?

Ce n'est pas tout. Ce système , qui veut protéger le travail national , impose parfois l'entrée de la matière première plus que celle de l'objet travaillé à l'étranger avec cette matière ! Le droit d'entrée est sur les machines, suivant l'espèce, de 1 6 1/2 , ou de 33 p. o/o , io e compris ; et celui sur la fonte de fer , avec laquelle on pourrait les fabriquer, est de 66 i/3 p. o\o. Inconséquence inexplicable , si elle n'était dictée par le désir de favoriser les propriétaires de forges, ouplutôteeux de forêts !

Mais le plus grand tort que ce système fasse à celles des industries qu'il ne protège pas, c'est d'empêcher les autres peuples d'en acheter les produits.

D'abord , souvent l'étranger exerce des repré- • sailles; il refuse nos marchandises, comme nous refusons les siennes. Dès que Colbert eût, parson tarifde 1 667 , prohibé les importations des autres nations et surtout de la Hollande , qui, la plus

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avancée alors dans la carrière de l'industrie manufacturière, comme dans le commerce de transport, approvisionnait presque toute l'Europe, la Hollande et les autres nations prohibèrent nos produits. L'Angleterre applaudissait, vers la même époque, à son parlement qui proclamait que le commerce avec la France était un mal; et, depuis 1673, elle persistait dans son éloignement pour toutes relations d'é- • changes avec nous. Pour se contenter de faits plus récens, la France a fermé ses frontières, ou imposé des droits énormes, à l'entrée des cotons filés , des cotonnades , des fers , et des quincailleries de l'Angleterre; des bestiaux, des laines et des houilles de la Belgique ; des bestiaux de la Suisse et du Wurtemberg; des toiles, des papiers , des lins de la Hollande ; des toiles de l'Allemagne; des sucres du Brésil, d'Haïti, de la Havane et de la Louisiane. A leur tour, l'Angleterre pendant un temps, la Belgique j la Suisse, le Wurtemberg, l'Allemagne, la Hollande, Haïti, la Havane , la Louisiane, le Brésil, ont usé de représailles à l'égard des vins, des eaux-de-vie, des huiles, des savons, des fruits secs, des soieries, des toiles peintes, et de tous les objets de mode , pour lesquels la France a une supériorité incontestable. Ne citant même que des actes plus directs, quand la France surtaxa, en 1826, les laines étrangères, les • Etats Romains, l'Espagne, la Russie et l'Aile-'

magne surtaxèreut nos draps. Nous voyons, dans la dernière enquête, les fabricans de draps attribuer à cette mesure la décroissance et les embarras de leur industrie. Craignons de nouveaux sujets de repentir , si nous résistons aux réclamations des divers peuples, notamment à celles de la Belgique et de l'Angleterre.

Supposant même que l'étranger consente encore à acheter également nos produits, il ne le ' peut plus, du moins au même degré. D'abord, il faut que ses navires partent ou que les noires reviennent de chez lui à vide ou avec des cargaisons d'autres pays: et cette surcharge sur les prix des transports l'éloigné de nos marchés. Mais , en outreet surtout, avec quoi peut-il payer nos produits? Avec les siens; directement, s'il nous les donne en nature, et indirectement, s'il nous doune l'argent qu'ils lui ont procuré. Mais les siens, nous n'en voulons plus; mais l'argent, nous en tarissons une des sources pour lui, en lui fermant notre pays : et si les autres sont suffisamment approvisionnés de ses marchandises, il y a pour lui impossibilité d acheter les nôtres, sans nous vendre les siennes.

Les entraves qu'en 1809 l'Angleterre a mises à l'importation des bois par la Baltique ont fait tomber ses exportations, pour ces parages, de 842,000 tonneaux à 181,000. Combien les prohibitions établies par nous contre les bois et les fers exotiques n'ont-elles pas réduit nos expor-

iations en vins et en eaux-de-vie ! Pour favoriser nos bois, dont le produit annuel est estimé à 175 millions, nous avons sacrifié la prospérité de nos vignes, dont la récolte est évaluée à près d'un milliard; et Ton appelle cela protéger l'agriculture ! — Notre sol nousdonne, en grains, vins, fruits secs, au-delà des besoins de notre consommation et de celle des colonies; ce serait au-dehors qut? nous placerions cet excédant.

Mais, si les étrangers ne peuvent apporter les articles qu'ils offrent en échange, il faut qu'il reste en France, où il occasione l'engorgement et la baisse.

La base des systèmes prohibitif et protecteur est donc de vouloir vendre sans acheter à ceux qui ne peuvent acheter qu'en vendant. S'il fait diminuer forcément l'exportation dans la même proportion que l'importation, il en résulte qu'il ne protège pas la production générale, mais seulement telle production. Il excite quelques industries, mais au détriment de toutes les autres, dontilarréte le développement; et au préjudice du public , auquel il fait payer plus cher directement les objets protégés , et indirectement les autres. Et les industries qui ont besoin de protection ne réussiraient pas abandonnées à elles-mêmes; tandis que, au contraire, celles qui sont grevées par la protection accordée à d'autres prospéreraient sous le règne de la liberté. Suivre ce système de protection c'est

donc persévérer dans ce qu'on fait mal et négliger ce qu'on fait bien. Aussi les Anglais, disent-ils que , « si nous restons dans une telle voie, ils ne craindront pas plus notre concurrence que celle des Lapons. » Nous ne manquerons pas de nous récrier contre cette comparaison entre nous et pauvres sauvages. Ceux-ci, simples qu'ils sont , pour se procurer de l'eaude-vie, donnent les pelleteries de leur pays : nous aurions voulu, sans doute, nous, cultiver la vigne au pôle, pour ne point payer de tribut à l'étranger et pour doter le pays d'une conquête. Nous sommes bien plus savans !

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