PRODUCTION
Les systèmes protecteur et prohibitif ont encore de très -mauvais effets politiques.
Opposés aux principes d'égalité 4tl de liberté , bases de notre gouvernement constitutionnel, ils entretiennent des ferinensde discorde entre les différentes provinces, dont les prétentions se combattent. Les industries des provinces frontières profiteraient surtout des avantages du commerce extérieur, et ont le plus à se plaindre des inconvéniens , des vexations et du renchérissement qu'entrainent les entraves qui lui sont imposées; tandis que celles de l'intérieur s'applaudissent, bien qu'à tort souvent, d'être garanties, contre la concurrence étrangère.
Les haines naissent aussi, dans les mêmes localités, des distinctions arbitraires entre les industries, qu'il faut nécessairement favoriser tour à tour, quand une fois on a consenti à en favoriser une.
En général , les agriculteurs, plus disséminés et plus éloignés du siège du gouvernement que ne le sont les manufacturiers, ont moins de moyens de présenter leurs réclamations. Us ont aussi moins d'adresse pour les faire accueillir; leurs habitudes , plus simples, les rendent
moins propres à l'intrigue . Les manufactures obtiennent ainsi presque toujours les premiers encouragemens. Cela détourne les capitaux de l'agriculture, et empêche les améliorations, dont les conséquences seraient l'augmentation des produits du sol, l'abaissement de leur prix, et l'amélioration du sort des classes pauvres. Mais le propriétaire agricole finit par faire écouter ses plaintes; et, dans notre gouvernement eonstitutionnel où pcst surtout à la propriété foncière qu' est réservé le droit électoral, quand elle arrive à la Chambre , elle a soin de ne pas s'immoler. Aiasi, l'impôt foncier, en 89, était, y compris les dîmes, de 36o millions environ»
sur 1,200 de revenu net, dès-lors de plus du i/4 de ce revenu. 11 fut réduit par l'Assemblée Constituante à i/5. 11 n'est plus aujourd'hui que de ifô millions, tant en principal qu'en centimes additionnels, sur un produit de deux milliards; c'est-à-dire moindre quelle 1/8 de ce produit, et pas 172 de ce qu'il était en 89. Ainsi encore, la Restauration, après avoir soulagé cet impôt d'environ 60 millions , mit sur l'importation des laines exotiques un droit d'abord de 6 à 8 p. % % par la Ipi de 1820, puis de 33 p. °/ 0 par celle de 1826, et augmenta celui qui frappait sur les blés et sur les bestiaux étrangers. La loi de 1822 porta a 5o fr. la taxe sur les bœufs, qui n'était que de 3 fr. sous le tarif de 91 , c'est-à-dire 17 fois
moindre. Et le reste du tarif fut refait dam les mêmes proportions. On a donné à l'agriculture , sur le marché national , des monopoles , qui ont fait monter ses produits. Sous la Restauration, le blé a renchéri de \ à 5 fr. par hectolitre, la viande de a à 10 centimes par livre, le bois de près du double de son prix. Et cependant l'agriculture est encore bien moins favorisée crue le sont de nombreuses industries manufacturières. Quelques-unes de ses branches, comme les vignes , sont même totalement sacrifiées.
Ainsi, le moyen employé pour faire justice d' un „ privilège accordé à quelques espèces de producteurs n'est pas de le supprimer, mais J'en créer de nouveaux, qui forment compensations au profit d'autres producteurs et surcharges pour les consommateurs.
Au total , l'agriculture souffre des monopoles manufacturiers, qui empêchent les étrangers de venir chercher ses produits, en échange de produits manufacturés, dont ou prohibe ou entrave l'entrée. A son tour, elle fait, par ses monopoles, souffrir les industries manufacturières, qui rie peuvent plus acheter de l'étranger leurs matières premières. Après les lois dont nous venons de parler , de nombreuses fabriques d étones de laines communes, pour le Levant, la Corse, l'Espagne , la Sicile et l'Italie, onl manqué, notamment dans le Midi, faute de pouvoir
s'approvisionner dans l'Orient, l'Allemagne, la Suisse, et la Moravie.
Cette réaction n'a pas lieu seulement entre les deux grandes brauches de l'industrie , l'agriculture et les manufactures. File se fait sentir entre leurs ramifications, entre l'agriculture des vignes et celle des céréales; entre toutes les industries partielles , qui ont toutes à régler un compte de charges et d'avantages. Souvent une industrie , très-privilégiée pour la vente de ses produits, est eucore plus grevée pour l'achat de ses matières premières.
Ainsi, les fahricaus de draps ont été plus lésés par le droit de 33 p. °/ 0 sur l'entrée des laines exotiques que favorisés par les prohibitions ou les droits sur les draps.On demande, dans la dernière enquête , à un de ces fabricans, pourquoi les capitaux étrangers ne viennent par former îles établissemens en France, où la prohibition protège la production plus qu'un droit ne le fait chez eux, par exemple, celui de 20 à 25p. °j 0 en Belgique. 11 répond : « Parce que vous avez, sur » les matières premières , des droits qui empê- » client les capitaux étrangers de trouver en » France les avantages dont ils jouissent dans » leurs pays. »
Ainsi encore, les fabriques de mousselines ont été beaucoup plus entravées par les prohibitions établies jusqu'à l'ordonnance du 28 juillet dernier, en faveur des filatures françaises pour les cotons xles numéros élevés ,
et par les primes payées à la Contrebande, qu'elles n ont été soutenues par Jes prohibitions ou droits protecteurs contre les mousselines exotiques. Elles lutteraient sans désavantage avec ces dernières si les cotons filés de Manchester arrivaient librement en France.
Aussi toutes les industries, lésée*, souffrantes, réclament-elles augmentation de leurs privilèges et diminution de ceux des aulres. Grand nombre d'entr elles renonceraient même volontiers au monopole , pour obtenir les bienfaits d une liberté générale. En Angleterre , les principaux négocians et manufacturiers de Londres, afin de s'affranchir des lois sur les grains , ont , dès 1820, c'est-à-dire plusieurs années avant le toi* nistère de M. Huskisson , attaqué, dans une pétition, le système des prohibitions. Mais, tant qu'il subsiste, toutes les industries se rendent mal pour mal, et toutes en causent an consommateur; et ee consommateur, c'est quelquefois, surtout pour les produits agricoles, l'indigent, dont le sort s empire de toutes ces compensations de privilèges. Ce sont contradictions sur contradictions, désastres sur désastres. Le producteur ne gagne pas plrfs, quelquefois moins; seulement le consommateur paie tout plus cher.
Ce système met toujours en opposition les intérêts des diverses branches de la production ,
qui n'ont cependant , en réalité , qu*un seul et même intérêt.
Il importe d'insister sur ce point.
C'est avec les produits du sol que l'agriculteur achète ceux des manufactures : c'est avec les produits manufacturés que le fabricant se procure ceux du sol , qui sont pour lui matières premières : et ce sont ces deux genres de produits qui alimentent le commerce. Plus l'agriculture sera féconde , aura de produits , plus elle en pourra donner en échange au manufacturier : réciproquement, et par la même raison , le stimulant le plus fort pour l'agrféulture, c'est la richesse des manufactures. Il y a corélation nécessaire entre toutes les industries ; et le même effet se manifeste de provinces à provinces, de nations à nations. Les terres qui a voisinent les grandes villes ne sont-elles pas celles dont le rapport est le plus grand et le prix le plus élevé? Si, par un nouveau développement de l'industrie manufacturière , la population de la ville s'accroît, n'y faudra -t- il pas plus de vivres, et les terres limitrophes n'augmenteront-elles pas encore de valeur? La prospérité de l'agriculture et celle de l'industrie réagissent donc l'une sur l'autre; et les deux influent sur celle du négociant , qui , dans une plus grande quantité de produits, trouve plus d'échanges à opérer. Les systèmes'qui ont voulu favoriser l'une ou l'autre de ces branches de la production, ceux de Sully
et de Colbert , outre qu'ils étaient faux, en ce qu'ils favorisaient, étaient étroits, en ce qu'ils ne vovaient chacun qu'une de ces faces diverses d'une seule et même chose. Aussi, un des notables coinmerçans de Paris disait-il avec raison à Colbert , protecteur de l'industrie manufacturière, succédant à Sully, protecteur de l'agriculture : « Lorsque vous êtes venu au ministère, n vous avez trouvé le chariotrenversé ; et, depuis » que vous y êtes, vous l'avez relevé, pour le » renverser de l'autre côté. » -r- Et c'est précisément pour avoir renversé tour à tour, et chacun d'un côté différent, le char de la fortune publique que Sully et Colbert sont surtout honorés! Les hommes , si souvent ingrats pour le bien, souvent aussi sontreconnaissanspour le mal qu'on leur fait. Encourageante compensation !
Cette réaction du bien-être des divers genres de la production , les uns sur les autres, fait sentir la cause des crises commerciales. Elle montre que, si elles s'opèrent par encombrement , cet encombrement ne résulte pas de ce qu'une industrie a été trop féconde , mais de ce que les autres ne l'ont pas été assez.
Dans tout commerce , on ne donne des produits qu'en échange d'autres , reçus directement en nature, ou indirectement en numéraire.
Pour que des marchandises se vendent, il faut
que d'autres , d'une espèce différente , se produisent, qui les achètent. Elles se servent toutes mutuellement de débouchés et de paiemens.
Quand certaines surabondent, c'est donc parce que d'autres manquent pour les payer : et , par inverse , quand certaines sont rares et se vendent cher, d'autres sont en grande quantité et ne se vendent pas. Or, puisque la marchandise esta la fois offre et demande, il s'ensuit que la demande n'est bornée que par la production. Si donc , Ton produit ce qui n est pas demandé, ou plus qu'il n'est demandé d'une nature d'articles , la production peut bien être regardée comme excessive dans cette branche, en ce sens quelle surpasse l'offre qui est faite d'autres articles en échange ; mais, en renversant la proposition , si l'offre d'autres articles est trop rare, c'est que la production n'en est pas assez forte ; en d'autres termes , c'est que , en fait , la production générale est trop faible. Nous disons , en fait : car , en théorie pure , on peut supposer les produits de chaque espèce tellement au delà des besoins de chacun que personne n'en veuille plus à aucun prix, et qu'ainsi il n'y ait plus intérêt à en augmenter le nombre. Mais notre mémoire ne nous rappelle, pas plus que notre prévision ne nous fait deviner, aucun peuple composé d'individus tous riches au-delà de leurs besoins. On peut encore supposer une stagnation de l'intelligence, d'un côté, et des besoins, de l'au-
tre, d'où résulterait qu'il ri y aurait plus dans la société emploi utile pour de nouveaux capitaux. Cest possible chez des sauvages, qui, une fois possesseurs de quelques objets de première nécessité , nè veulent plus prendre la moindre peine pour rien acquérir : mais ce ne Test pas dans Téta t de civilisation, avec les développeraens de l'intelligence et ceux de tous les besoins moraux qui y correspondent. Dès lors , s'il y a quelquefois disproportion accidentelle entre les diverses branches de la production, excès dans quelques-unes , il ny a jamais excès dans la production en masse.
Néanmoins , comme la crise se fait sentir dans la branche qui a trop produit ; comme, si des fabricans ne vendent pas, c'esj; pour avoir produit plus qu'il n'est demandé à cette branche, il est vrai de dire que la trop grande production de certaines marchandises est un mal réel pour ces individus. Mais il y a erreur à généraliser une proposition qui n'est juste que dans des cas spéciaux ; à prétendre que la production générale est trop grande et que la trop grande production est un mal.
Répétons-le : si un produit ne se vend pas r cest qu'il n'en existe pas d'autres pour Tacheter ; et l'encombrement dans un genre annonce toujours la disette dans d'autres. D'où cet 16 couséquencc : les diverses productions peuvent être disproportionnées , mais la produc-
Uon générale u est jamais trop grande; elleest, au contraire, toujours trop faible. Delà cette seconde conséquence : Je. remède à Tencombremeut partiel n'est pas dans la cessation, mais .dans le changement de la production., Dès lors enfin cette conclusion , opposée aux distinctions admises par les systèmes prohibitif et protecteur : intérêt de l'agriculture, intérêt des manufactures, intérêt du commerce ne sont que les trois faces d un seul et même intérêt, celui de la production, et il ne faut pas isoler ce que réunit la force des choses.
Et cependant, sous ces malheureux systèmes, les députés d'arrondissemens, agricoles et manufacturiers sont entraînés à réclamer des avantages spéciaux pour l'agriculture ou pour les manufactures. Ils se disent : puisque le mal de la protection existe, lâchons que nos arrondissemens en proiitentle plus, ou en souffrent le moins possible. Députés de la France , voyons la question de plus haut. Efforçons-nous , non de faire profiter nos localités d'un mal , mais de le supprimer pour tout le pays.
11 nous reste à expliquer encore une autre confusion d'idées , qui anime contre la liberté commerciale une classe de producteurs , auxquels elle ne saurait nuire qu'autant qu'elle arriverait subitement. Nous voulons parler des fermiers. Dans les questions de douanes, ce n'est pas l'intérêt du fermier, mais surtout celui du
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propriétaire terrien qui est en cause. En effet, le prix de tout produit agricole représente Y intérêt du capital , le salaire du travail et le revenu de la terre. Si un placement de capitaux ou un genre de travail n'est pas aussi fructueux qu'un autre, capitaux et travail cbangent de direction. 11 faut donc, de toute nécessité, qu'ils obtiennent dans les productions agricoles, sinon le même taux pécuniaire, du moins la même somme d'avantages, que dans les autres branches de l'industrie. Mais le propriétaire d'un fonds de terre n'en tire pas toujours un revenu. Il est beaucoup de fonds abandonnés, parce qu'ils ne rapporteraient pas les frais de culture, c'està-dire les intérêts des capitaux et le salaire du travail. Quand donc la loi intervient pour élever, directement ou indirectement, le prix d'un produit de la terre , ce n'est pas en faveur des intérêts et des salaires, ou, en d'autres termes, du capitaliste et du travailleur, quelle agit; c'est en faveur du revenu du fonds, c'est-à-dire du propriétaire terrien.