‹ De la liberté des théatresChapitre 12 sur 12 · L£8 COMÉDIENS · texte numérisé non relu

L£8 COMÉDIENS

Le théâtre exei*ce aussi une inllueuce directe sur les mœurs publiques par les mœurs des comédiens.

On reproche souvent à ces derniers de ne pas briller par Faustérité de leur vie, et cette appréciation ne manque pas de justesse.

iMais, on ajoute quelquefois que leur profession leur trace cette règle de conduite : sur ce point, on s'abuse étrangement .

Quoi qu'il en soit, il est toujours très-fâeheux de voir un comédien s'oublier dans la vie privée ; car, sous le masque du comédien, il y a toujours les traits de l'homme, (ît si celui-ci se manque à lui-même, c^elui-là diminue.

C'est qu'on les distingue toujours, et qu'on ne sau rait guère avoir pour l'un la sympathie qu'on n'éprouve pas pour l'autre.

On peut admettre, sans examen, que l'homme n'a pas les défauts que le comédien est obligé de feindre sur la scène; mais on recherche toujours s'il a les qualités qu'il simule .

Voici un Don Juan perdu de vices. Je me plairai peut-être à me persuader que le comédien qui représente ce personnage cache un honnête homme ; mais c'est la seule concession que je puisse faire.

Aussi, lorsque j'entends le père deceUbertin donnera son fils une grave leçon de morale, je me demande aussitôt si l'homme pratique réellement les vertus qpie le comédien semble professer.

Mais quel effet ne produit-il pas sur mon esprit, si l'on m'apprend que derrière le comédien qui est si rigide sur la scène, il y>a un homme qui dément cette austérité dans la coulisse ?

La désillusion est tellement complète, que les bras m'en tombent, et qu'il me serait impossible de l'applaudir.

Je l'écoute en souriant de pitié, et je le prends pour un Til histrion .

Alors, au lieu d'emporter d'une représentation dramatique un enseignement salutaire, j'en sors l'esprit prévenu contre Fart théâtral lui-même, dans la persuasion où je suis qu'il veut m'en imposer.

J'aurais pu, cependant, me laisser induire en erreur; et, il faut avouer que le comédien parvient plus facilement que la comédienne à nous abuser sur son compte.

C'est, qu'en général, on ne peut juger de la conduite de rhonmae, en voyant le comédien, tandis qu'on peut presque toujours juger de la conduite de la femme, en voyant la comédienne.

Une comédienne entre en scène.

Pour moi, simple spectateur, c'est une mère de famille qui possède toutes les vertus domestiques.

J'aime son air simple et modeste.

C'est bien là le type de l'épouse qui est esclave Je ses devoirs.

Un tel tableau excite , dans mon cœtir, uiie douce émotion.

Mais, tout à coup, je m'aperçois que cette noble épouse , qui personnifie Tordre et l'économie dans lé ménage , n'a pas oublié ses diamants , et qu'elle les étale même avec une espèce d'ostentation.

Je me demande aussitôt à quoi servent ces pierreries; et, comment voulez-vous que je n'arrive pas à cette conclusion, que derrière la comédienne qui veut m' attendrir, il y a la femme qui cherche à plaire, ou, plutôt, celle qui a déjà plu?

Mais, si elle s'imagine «que c'est sa personne qu'on admire , elle se trompe grossièrement ; car on n'admire que ses bijoux.

Après tout, elle aurait mauvaise grâce à s'en offenser, puisqu'elle les porte pour les faire briller; mais elle ne devrait pas non plus en être flattée ; car, lorsqu'on admire les diamants d'une femme , c'est que la femme eUe-même ne mérite pas un regard.

La comédienne est sur la scène une excellente épouse , une mère dévouée ; mais pourquoi semblet-elle craindre que je ne la prenne au sérieux?

Pourquoi me laisse-t-elle entrevoir que la femme, en elle, diffère essentiellement de la comédienne?

Et cependant, ne serait-ce pas assez déjà que l'on pût supposer qu'elle n'est pas un modèle de vertu? Mais non ; car elle semble vouloir nous rappeler ce que nous ne savons que trop bien, et tenir à confirmer l'opinion défavorable que nous avons déjà conçue d'elle.

Aussi , sommes-nous C/Omplétement édifiés sur son compte.

Nous portons volontiei*s sur les comédiens le jugement que nous avons porté sur les comédiennes ; et c'est ainsi qu'en méprisant celles-ci, nous arrivons à mépriser ceux-là.

n faut avouer qu'en cela, nous n'avons pas tout à fait tort; car, en général, les uns et les autres font une triste application des théories qu'ils nous débitent.

Leur exemple nous porte à nous persuader que nous devons faire comme eux , et que nous devons nous moquer des enseignements du théâtre , comme ils semblent s'en moquer eux-mêmes.

Voilà comment ceux qui font profession de paraître sur la scène peuvent exercer une fâcheuse influence sur la moralité publique.

Si , cependant , la plupart d'entre eux se livrent à des excès regrettables, il en est aussi qui se respectent, et qui ont le sentiment de leur dignité d'homme.

11 ne faut donc pas les condamner tous sans exception.

Mais , dans sa prévention , le public ne fait pas de distinction entre les uns et les autres.

Il les méprise tous indistinctement ; et , partant, il les regarde comme des gens méprisables.

Pourquoi professe-Wl pour les comédiens une telle aversion?

Seraiirce parce qu'ils interprètent les œuvres dramatiques des grands maîtres?

Mais, si les interprètes de ces œuvres doivent être mis au ban de l'opinion publique, •pourquoi entoure-

t-on leurs auteurs de tant d'égards, et d'une si haute oonsidération? Car, enfin, ces derniers ont traya^ pour le théâtre , et si ceux qui paraissent sur la scène doivent être dépréciés, pourcjuoi ne déverserait-on pas plutôt le blâme et le mépris sur les auteurs euxmêmes qui les y font paraître?

Mais le public est incorrigible sur ce point.

On lui a enseigné qu'il fallait mépriser tous ceux qui montent sur lesplanches, et il les méprise.

Pour expUquer cette prévention des masses, on dit que l'on n'a jamais respecté de telles gens ; et l'on ajoute, à l'appui de ce sentiment, que les Romains eux-mêmes les notaient d'infamie.

Ce serait donc, en définitive, pour se conformer à la tradition, et pour imiter les Romains, que l'on éprouverait de la répugnance pour les comédiens !

Mais pourquoi respecter la tradition, lorsqu'elle est mauvaise?

Faut-il donc adopter et perpétuer les préjugés de nos pères dans notre aveugle vénération? A ce

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Cûmpte^là, il feiut avouer que nous poussonsieaucoup 4rûp Juin le culte du passé .

Quant à l'autorité des Romains, que Ton aime à invoquer en toutes choses, on ne doit pas l'invoquer ici; car les Romains distinguaient les véritables mmé^àmB àas simples histrions ; et s'ils ne r^ectaient pas ces derniers, rien ne prouve qu'ils ne respectassent pas les autres*

iDuj?e^, quand n^éme les dominateurs du monde nous auraient transmis de telles idées, devrions-nous nécessairement les adopter?

Quand cesserons-nous de copier ou de singer les Romains, m^me dans leurs fausses appréciations?

Nonsjpevétons nos grands hommes du manteau 4fôs Césars! n'est-ce donc pas assez?

Cherchons à nous inspirer du peuple-roi, lorsqu'il est dans le vrai ; mais ne partageons pas ses erreurs.

Les comédiens méritent toute notre estime pour le talent dont ils font preuve chaque jour, pour l'intelligenoe avec laquelle ils rendent si bien la pensée de

Fauteur qu'ils Foutre-passent et rembellissent même quelquefois ; et, quand bien même ils ne la mériteraient pas à ce titre, ils en seraient encore dignes en leur qualité d'hommes.

On ne doit mépriser, en effet, que ceux qui se rendent méprisables, et ce n'est pas la profession qxii déshonore le comédien, mais bien le comédien qui peut déshonorer la profession. .

Il est des comédiens honnêtes ; qu'on sache les apprécier.

Il en est de dépravés ; qu'on les flétrisse.

En un mot, qu'on se décide à remplir envers tous ceux qui tiennent au théâtre, les devoirs de la justice distributive, que l'on rempUt envers tous les autres citoyens.

Voilà ce qu'il faut faire.

Mais, loin de là, on semble confondre les comédiens dans un même arrêt de proscription.

Quel est l'effet de cet état de choses? C'est que les

comédiens se rendent méprisables, parce qu'ils savent qu'on les méprise.

Lorsqu'on mérite la considération de ses semblables, on tient beaucoup à en être entouré, et l'on est toujours fier d^en jouir.

Mais, le monde est parfois injuste dans ses préventions irréfléchies; et il refuse trop souvent son estime, à ceux-là mêmes qui en sont le plus dignes.

Alors, ces victimes d'une opinion inconsidérée se dégradent, au lieu de s'ennoblir.

Leur conscience, il est vrai, leur conseille secrètement de persévérer dans le bien, parce que l'on cultive la vertu pour elle-même et non pour autre chose; mais, les grandes âmes seules ont la force et le courage de supporter le mépris immérité : les autres faiblissent, et se laissent écraser sous un tel fardeau.

Lorsqu'on n'est pas une de ces âmes fortement trempées, on est toujours vaincu; et le premier résultat d'une telle défaite, c'est toujours de plonger dans le vice ceux qui n'ont pu triompher.

C est ce qui n'arrive que trop fréquemment au théâtre.

Si l'on ne considère pas autant la comédienne honnête, que la femme du monde qui ne Test pas^, on laisse supposer qu'on respecte ci^Ue-ci, parce qu'elle a des amants , et qu'on méprise' l'autre , parce qu'elle doit en avoir.

Dès lors, comment veut-on que la comédienne, qui n'a pas une vertu stoïque, nlmite pas la grande dame, et ne s'oublie pas à son tour?

En tout ceci, il faut en convenir, lés gens du monde et les comédiens ont également tort.

Les gens du monde ne doivent pas rejeter sur la profession le mépris que méritent parfois les comédiens ; et ceux-ci ne doivent pas non ^lils se rendre méprisables, comme à plaisir, par cela même qu'oïl les méprise.

En méritant, en eifet, par leur conduite, le blâme du public, ils laissent supposer qu'ils l'ont toujours mérité, et que la réprobation dont ils sont l'objet n'est que trop bien justifiée.

11 serait temps enfin, que les comédiens comprissent qu'ils ne gagnent rien à donner raison au puMic,

— loi —

et qu^ils y perdent au contraire beaucoup. Il serait temps aussi, que le public ne fût plus la dupe du préjugé qui règne encore aujourd'hui.

Pour cela, il faudrait que des deux côtés on cherchât à se rapprocher, en se faisant mutuellement des concessions.

Si, toutefois, le public, persistant dans sa prévention, ne pouvait se résoudre à faire le premier pas, que les comédiens ne craignent point de provoquer la réconciliation, en changeant de conduite.

Ils désarmeront ainsi ceux qui les condamnent sans les juger; et l'on finira forcément par leur rendre justice.

Qu'ils se montrent donc les dignes interprètes de l'art, en devenant , sinon des Gâtons, ce qui serait peut-être trop exiger d'eux, du moins d'honorables citoyens.

Qu'au lieu de tirer vanité de leurs dérèglements, ils soient fiers de n'offrir aucune prise à la critique de leurs semblables.

En un mot, qu'ils soient hommes, et qu^ils prouvent à ceux qui pourraient encore en douter, que la vertu peut s'acclimater dans les coulisses d'un théâtre, conmie partout ailleurs.

Il n'est rien qui confonde mieux la calomnie, que le spectacle d'ime vie exemplaire.

Pour se réhabiliter dans l'opinion publique, et détruire le préjugé, les comédiens doivent donc prêcher d'exemple, et prouver, par la régularité de leur vie, qu'ils ne sont pas ce qu'un vain peuple pense.

Mais, malheureusement, ils ne se préoccupent pas encore d'arriver à cette améUoration; car, ils sont encore loin de se distinguer par la sévérité de leurs mœurs.

Une comédienne qui se respecte est aujourd'hui un prodige.

Par cela même qu'on tient au théâtre , il semble qu'il soit de bon goût de donner un libre essor à tous ses caprices.

On veut usurper la célébrité par le scandale.

Lorsqu'on n'a pas de talent, on cherche à y suppléer par le spectacle de ses excentricités.

Lorsqu'on en possède, on s'imagine qu'on ne peut mieux le faire valoir qu'en le prostituant.

Dans un tel état de choses, les comédiens ne peuvent que contribuer à corrompre les mœurs publiques par l'exemple qu'ils donnent.

S'il en est ainsi, de telles gens ne peuvent donc être actuellement qu'une véritable plaie pour la société.

Dès lors, il n'y a pas urgence à en augmenter le nombre là où il y en a déjà, ni à en introduire dans les localités où l'on n'en voit pas encore.

Mais, si les comédiens exercent aujourd'hui une fâcheuse influence sur les mœurs, c'est parce que l'art dramatique lui-même favorise la corruption.

Pour que les comédiens se respectent, il faut d'abord qu'ils le veuillent, cela est évident; mais, ils prennent plus facilement cette résolution, quand l'art est florissant, que lorsqu'il est en décadence.

C'est que Fart théâtral ne peut exercer une influence

sur les mœurs piibliques , sans en exercer uae toute corrélative sur les mœurs de ses interprètes.

En général, ces derniers sentent ce qu'ils disent, et ils s'en pénètt^ent.

Si Fart est en décadence , ils savent qu'ils amusent le public ; et, satisfaits de l'amuser, ils s'imaginent que l'art ne peut avoir d'autre but que de dérider les spectateurs.

Dès lors, regardant la mission du théâtre comme très-secondaire , ils ne peuvent pas regarder la leur comme bien importante.

Aussi, se persuadant qu'il n'y a rien de sérieux dans leur profession, en viennent-ils à conclure qu'il ne peut y avoir rien de sérieux dans leur vie.

Mais lorsque Tart s'élève , ils comprennent qu'ils doivent instruire et régenter, en quelque sorte, le peuple, avant de le distraire.

Alors , ils se font une tout autre idée du but du théâtre, et leur profession ne leur paraît plus être un métier de saltimbanques .

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Ils deviennent plus posés ; ét^ en profitant des enseignements de la scène, ils s'observent mieux et se contiennent plus facilement.

Dans ce cas même, il est vrai, des comédiens peuvent encoi^e s'ériger en censeurs du public, et non d'eux-mêmes ; mais ii n'en est pas moins vrai qu'ils s'observent plutôt, lorsque l'art est entré dans là voie du progrès, que lorsqu'il tombé en décadence.

Ne fût-ce que dans l'intérêt des mœurs, on ne devrait donc avoir la faculté de fonder partout des théâtres, et, par suite, de répandre les comédiens en tous lieux, que lorèque l'art progresse, parce que c'est alors seulement que ceux qui paraissent sur la scène peuvent se recommander par la régularité de leur conduite.

Mais, pour amener ces derniers à réformer leurs mœurs, il faut relever l'art lui-même.

Et on ne devrait chercher à multiplier leur nombre que lorsque l'art aùtait atteint uii haut degré de perfection.

Le décret du 6 janvier 1864, qui permet à chaque citoyen d'ouvrir des salles de spectacle et, par stiife,

d'organiser de nouvelles troupes de comédiens, dans un temps où Tart dramatique est appelé à dégénérer de plus en plus, doit donc être funeste aux mœurs.

Les comédiens en effet, n'étant plus aujourd'hui qu'ime espèce de calamité publique, les nouveaux interprètes de la scène ne pourront arriver dans, ime localité sans détourner d'honnêtes citoyens de leurs devoirs ; car le vice est toujours plus contagieux que la vertu.

Aussi le tableau de leurs désordres devra-t-il nécessairement corrompre les masses, à moins que ces masses ne soient déjà corrompues par l'influence de l'art, ou par celle des salles de spectacle ou l'on étale un luxe insolent.

Pour ne pas favoriser le relâchement dans les mœurs pubUques par les mœurs des comédiens, on aurait donc dû relever l'art , avant que de proclamer là liberté de fonder des théâtres.

Mais, on n'a pas suivi cette voie!

Aussi, le décret du 6 janvier 1864 n'est-il pas moins pernicieux sur ce dernier point, que sur les autres. . .

Nous avons apprécié , à sa juste valeur , le système de liberté qui existe aujourd'hui au théâtre.

On a fondé sur lui les plus belles espérances !

11 devait être fécond en heureux résultats!

Nous savons maintenant ce qu'on doit en attendre. ,

On l'a proclamé , il est vrai, à son de trompe !

Mais il ne méritait point qu'on fit autant de bruit autour de lui.

Il est bon d'innover, lorsqu'en innovant, on a le légitime espoir de* réaliser un progrès ; mais il ne faut jamais se lancer dans les mesures aventureuses.

Pour relever l'art dramatique, au lieu de le rabaisser, et pour réformer les mœurs, au lieu de les corrompre, il fallait tout d^abord abolir la censure.

Si Ton devait la maintenir, on aurait dû, dans

^'intérêt de Tart, comme dans l'iptérèt des mœm^, ne rien changer à Tanden état de choses.

C'est cpi'au théâtre, il n*y aura jamais de libertés utiles que les libertés absolues : les demi-libertés y seront toujours dangereuses.

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