‹ De la liberté des théatresChapitre 11 sur 12 · LA SG£N · texte numérisé non relu

LA SG£N

Le théâtre modifie encore les mœurs par l'aspect même qu'offrent les salles de spectacle.

Lorsque plusieurs personnes sont réunies dans un endroit quelconque , elles subissent toutes Tinfluence de l'enceinte où elles se trouvent.

Cette enceinte les frappe, et les saisit plus ou moins, mais elle les impressionne toujours.

Si nous entrons dans une salle de spectacle d'un style sévère, nous devenons aussitôt graves et sérieux : la sévérité qui nous entoure a pour nous quelque chose d'imposant.

Au contraire, si nous trouvons au théâtre un grand étalage de luxe, notre humeur change, et nous n'avons que des idées riantes.

Puis, comme nous sommes sensibles à la flatterie, que souvent même nous aimons à la supposer chez les autres , nous nous plaisons à nous imaginer que la magnificence qui nous éblouit a été déployée pour nous; et, tout en étant touchés de cette attention délicate, nous nous berçons de l'idée que nous méritons cet honneur.

Nous sommes ainsi faits.

Mais, lorsque nous trouvons le luxe au théâtre, nous ne tardons pas à Ty aller chercher; et, nous sommes peut-être encore plus pressés d'en rapporter dans nos foyers le goût futile, et toujours dangereux, à cause de ses conséquences.

Ce goût, en effet, en inspire bientôt un autre, celui de la toilette; car, pour montrer qu'on mérite réellement le brillant éclat dont on est entouré, on ne peut manquer de se vêtir avec une recherche affectée.

Mais, lorsqu'on va au théâtre avec une mise élégante, on aime â se faire voir, et â captiver l'attention.

Par cela même, on finit par chercher à plaire.

Pour plaire, il faut briller; et, pour briller, il faut éclipser les autres.

Or, pour éclipser les autres, il eu coule toujours beaucoup; et, les triomphes éphémères que l'on peut remporter ainsi, sont toujoui*s achetés à prix d'argent, quand Thonneur lui-même n'est pas sacrifié à cette vanité .

C'est ainsi que le goût de la toilette mène à celui de la dissipation; or, la dissipation mène aux excès de tout genre.

Une scène somptueuse doit nécessairement produii*e ces tristes résultats.

On sait ce que sont les salles de spectacle que l'on construit aujourd'hui.

On veut causer l'admiration du pubhc, en étalant à ses yeux les merveilles d'un luxe oriental ; et l'on se croit obligé, sans doute à cause des progrès de la civilisation moderne, à transformer les scènes en palais splendides.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on en fait des salons éclatants.

Mais alors^ au lieu de voir au théâtre d'honnêtes gens, qui viennent y délasser leur esprit, en le retrempant, on n'y voit plus que des femmes décolletées, ou trop guindées, qui viennent y étaler leurs atours, et y recevoir, en faisant des contorsions plus ou moins grotesques, les plats compliments d'une jeunesse impertinente ou frivole.

Que sera-ce donc si les fondateurs des nouvelles salles, que le décret du 6 janvier permet d'ouvrir, se laissent entraîner par ce mauvais goût !

Si, cependant, on ne va plus guère au théâtre que pour s'y asseoir sur de moelleux divans, et pour y sourire complaisamment à quelques gens oisifs et désœuvrés, il ne s'ensuit pas que tous les spectateurs donnent dans ce travers.

Il est, en effet, à côté de ce public d'apparat qui ne voit que les lambris dorés d'une scène, que ses arabesques et ses candélabres ; il est, à côté de ces belles dames, qui ne Cherchent qu'à attirer les regards ides badauds à jumelles, et à côté de ces badauds euxmêmes, 11 est un vrai public, celui qui veut s'instruire, et qui ne s'inquiète pas plus de l'aspect de la salle dans laquelle il voit jouer une pièce, que du métal dont est faite sa cuiller à potage.

Et de même que c^ public préfère un bon potage dans une cuiller de bois, par exemple, à un peu d'eau chaude dans une cuiller en vermeil ; de même il préfère une bonne pièce jouée dans une grange, à une mauvaise pièce jouée dans une salle magnifique.

Pour ce public sérieux, l'influence de la scène n'est pas nuisible.

Elle peut cependant le devenir; car, ceux qui vont encore au théâtre pour l'œuvre elle-même qu'on y intei'prète, peuvent imiter les autres, et n'y plus aller que pour de vains accessoires.

n y a donc ici un danger pour tous les spectateurs.

Il suffirait même que ce danger existât vis-à-vis de certaines personnes, pour qu'on dût le redouter, et le prévenir pour tout le monde.

Oi^, la meilleure manière de le conjurer, c est de revenir à la simplicité primitive.

Il ne faut pas que le luxe efl'réné qu'on étale aujourd'hui dans les salles dç spectacle, donne le change au public, en lui laissant supposer que la représentation

d'une pièce n'est qu'un vain prétexte pour motiver sa réunion.

Du temps de Molièi*e, les spectateurs étaient à peine assis. Aujourd'hui, comment sont-ils placés? On leur fait bien payer, il est vrai, le luxe qu'on déploie à leur intention ; mais, pourquoi donc étaler ce luxe? Est-ce dans le but de les attirer?

S'il en est ainsi^ c'est donc que la pièce ne peut leur offrir assez d'intérêt !

Dans ce cas, pourquoi se hasarder à lever le rideau?

Quel prix peut donuer une belle reUure à un livre insipide et fastidieux? Place-t-on un livre dans sa bibliothèque imiquement à cause de sa reliure? Peut- Mre; inaisaloi*s il faut bien se garder de le lire.

Si la souqituosité des salles de spectacle a pour but de faire oublier les pièces, qu'on fasse disparaître la scène elle-même : tout le monde y gagnera; et, surtout, le ptiblic intelligent.

Sî nue telle somptuosité u'est pas incompatible avec un art dramatique sérieux et élevé, à quoi sert-elle.

sinon à fausser Tesprit des gens simples qu'elle fascine, et à corrompre quelquefois les gens sensés euxmùmes?

Il faut donc la supprimer.

Les décorateurs y perdront; mais le théâtre n'est pas fait pour encourager telle ou telle industrie.

C'est en construisant des salles d'un goût sévère, que Ton parvient à persuader au peuple que le théâtre n'est pas un salon où l'on bâille, mais une enceinte où l'on s'instruit.

Cet aspect imposant ne relèverait point l'art; mais l'art, une fois relevé, l'exigerait certainement; car, l'art véritable est majestueux et proscrit le clinquant.

C'est lorsqu'il dégénère, que l'on cherche à cacher sa décadence sous les fleurs et les enjolivures du luxe.

Or, la liberté, en hâtant sa décadence, portera de plus en plus les directeurs de théâtre à rivaliser de magnificences; car plus l'art s'abaisse, et plus on cherche à l'entourer de faux brillant.

On voudra ainsi amorcer le public; et le public s'y laissera prendre.

S'il est encore aujourd'hui des hommes qui méprisent ce vain étalage^ leur nombre diminuera à mesure que les salles de spectacle se multipUeront ; et ce sera la liberté du décret de janvier qui les aura pervertis, en les excitant à chercher au théâtre autre chose qu'une distraction salutaire.

L'influence de la scène suivant celle de l'art, on peut dire qu'elle n'est réellement heureuse que si l'art lui-même agit utilement sur les mœurs; et que toutes les fois que cet art est nuisible aux mœurs, l'aspect que peuvent offrir les scènes Test également.

On ne devrait donc permettre de multiplier les scènes que lorsque l'art serait élevé, parce que c'est seulement alors qu'il amène de bonnes mœurs.

Au point de vue de l'aspect des salles de spectacle, le décret du janvier 1864 doit donc également favoriser la corruption publique, puisqu'il permet de fonder partout des théâtres dans un temps où l'art dramatique doit fatalement baisser.

ci donc il est encore pernicieux.

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