‹ De la liberté des théatresChapitre 2 sur 12 · JUVÉNAL · texte numérisé non relu

JUVÉNAL

Messieurs ,

L'origine du théâtre se perd dans la nuit des temps.

L'idée de représenter sur la scène les vicissitudes humaines a dû naître avec l'humanité : elle ne vient pas d'un homme, mais de l'homme.

On n'aurait donc jamais dû en faire honneur aux

Grecs, plutôt qu'à tel ou tel autre peuple ; car, ce qui

appartient à tout le monde n'appartient exclusivement à personne.

Longtemps , il est vrai, aux yeux de l'histoire, les Grecs ont passé pour avoir inventé l'art théâtral; mais, avant même que la découverte du théâtre chinois îùi venue rectifier l^histoire sur c^ point (1), il ne fallait pas hésiter à penser que Thespis avait eu des devanciers au miHeu des peuplades de l'Asie.

Aujourd'hui, nous savons qu'il en a eu plus d'un ; et, bien qu'il nous soit encore impossible d'interroger ici les annales de l'Egypte, nous devons être persuadés qu'il en a eu également dans l'antique royaume des Pharaons (2).

Les pièces que ces devanciers allaient représentant de bourgade en bourgade n'étaient, sans doute, que des essais informes ; mais enfin, elles étaient de véritables essais.

L'esprit humain commençait à s'émanciper, et ce

(i) La Chine ayalt on théâtre plosienrs siècles avant T^poque de Thespia.

Ce fot on missionnaire, le F. de Piémare, qni» le premier, en 1731, tradmsit une pièce chinoise en français, le Tchwhchi-cùvHuih, ou VBériUer de là maison de Tchao,

Cette tragédie, car c'en est une, a inspiré à Voltaire Vûrphelin de la Chine.

(2) La civilisation ent TAsîe poor h^raean , et passa par TÉgypte avant d'arriver en Grèce* Chacune de ses étapes a dû être marquée par des essais cbaoubtiques*

besai^, kmé 4an$ Thomme, de critiquer ses semhlafctes, clievait i?e dpnner parfois mie libre carrière.

Les Grecs, fins et caustiques de leur nature , se sont siirtout livré» à ce geura d'exercice; m^ds ils n'ont fait que céder à ce besoin naturel à l'homme de rire aux dépens de telle ou telle classe de la société : ce n'est donc pas là, pour eux, un titre de gloire. *

Quoi quil en soit, les Grecs ont eu un théâtre avant les Romains, et les Romains avant les autres nations de l'Occident.

La France n'a eu le sien qu'au commencement du xV siècle , vers la fin de cette période de transition qu'on appelle le moyen âge. Alors la Renaissance se faisait déjà pressentir en Italie et en Espagne , d'où elle devait passer dans notre pays, et s'y acclimater.

Au XV® siècle, les confrères de la Passion représentent des mystères dans lesquels ils mettent en scène la passion de Jésus, la vie de Marie, et des persoimages inspirés ou illuminés (1).

(i) La Société des Confrères de la Passion se forma soui le règne de Charles VI. Elle se composait de bourgeois de Paris.

Elle s'installa d*abord aaboarg Saint-Manr. Mais, en 1402, Charles VI rantorisa à s'établir à Paris. Elle y vînt, et onvrit son théâtre dans le couvent de la Trinité, près de remplacement de la porto Saint-Denis.

Dans le même siècle, les acteurs de la Basoche représentent des moralités, où ils personnifient les vertus et les vices (1).

A cette époque aussi , les Enfants sans soucis frondent le ridicule dans des soties ou des farces (2) .

Enfin , vers le milieu du xvi* siècle , alors que les confrères de la Passion n'existent plus, et que les acteurs de la Basoche sont en butte aux attaques du parlement, les Enfants sans soucis s'établissent à l'hôtel de Bourgogne , et deviennent comme les devanciers des sociétaires de la Comédie-Française.

Tout porte à croire , qu'avant le xV siècle , de nouveaux Thespis avaient déjà parcouru la province, à la

(1) Basoche oa Bazoohe. ^ Aa oommencement du xv^ siècle, il se forma à Paris, entre les clercs da Chfttelet et les gens de Palais, une association qui y sous le nom de Basoche, traduction hnrlesque de batilicaf palais royal, devint un petit royaume dans le royaume, une corporation de plaisirs , qui eut ses magistrats et ses lois, sa juridiction , ses privilèges, ses revues , ses monnaies^ ses fêtes, son blason {l*écu royal d'azar à trois écritoires d'or), etc. Le roi de la Basoche portait la toque surmontée d'une couronne ; il rendait la justice deux fois par semaine, faisait une fois par an la revue de ses sujets dans le Pré aux Clercs (aujourd'hui remplacement de la rue Jacob), et avait pour ofBciers le chancelier, le maître des requêtes, le référendaire, le grand aumônier, le procureur général, Tavocat du roi, le procureur de la communauté, quatre trésoriers, le greffier, quatre notaires, un premier huissier, huit huissiers ordinaires et Tanmônier.

Dans les jeux publics, le roi de la Basoche avait une place d'h<mneur. (Dezobry et Bachelet, Dictionnaire de Biographie et d^Hiitoire).

(2) Leur chef s'appelait priûce des sots.

tète de troupes d'acteurs , qui , sans doute , n'étaient rien moins que de vrais artistes; mais Ton s'accorde à faire remonter à cette époque l'origine de notre théâtre ; et c'est apparemment, parce que ce fut alors qu'on imagina de le réglementer.

Depuis, il l'a presque toujours été.|

:' n est vrai qu'il n'aurait jamais dû l'être ; mais, c'est probablement pour cela qu'on ne lui a épargné ni les ordonnances, ni les décrets, ni même les lois.

Après tout , il ne faut pas s'en étonner ; car, lorsqu'un gouvernement semble avoir, comme le nôtre, la manie des règlements, il regarde conmie trop naturel d'assujettir à des formes réglementaires les institutions qui en réclament, pour ne pas en imposer aussi à celles qui devraient en être exemptes.

Voilà pourquoi le théâtre n'a presque jamais joui du régime de la hberté ; et c'est aussi pour cela que la législation théâtrale ne repose que sur des exceptions.

Cette législation , née du caprice et de l'arbitraire, devait subir, plus que toute autre, l'influence des temps : c'est ce qui explique ses vicissitudes.

Presque tous les régimes qui se sont succédé en France, depuis la Révolution de 1789, jusqu'à nos

jours, ont tenu à honnefur d'y manifester leurs tendances, et d'y imprimer.comme un cachet particulier.

La législation théâtrale règle trois points principaux :

L'ouverture des salles de spectacle;

L'exploitation de tel ou tel genre de pièces ;

La représentation des pièces.

D'après le décret du 30 décembre 1852, rendant définitive la loi du 30 juillet 1850, ces trois points indiquaient autant de privilèges.

Ainsi, on ne pouvait ouvrir une salle de spectacle, sans une autorisation ^ciale .

Lorsqu'elle était ouverte, on ne pouvait y exploiter un genre quelconque de pièces, qu'avec l'agrément de l'administration.

Enfin, on ne pouvait représenter les pièces qui rentraient dans ce genre, qu'après avoir trouvé grâce devant la censure.

Mais, selon le décret du 6 janvier 1864 , exécutoire depuis le 1" juillet dernier, tout citoyen peut fonder un théâtre, et y représenter tous les genres de pièces, y compris les pièces tombées dans le domaine public.

Le privil^ de roaverture des sailes, et celui de rexploiiatiûn des genafes de pièces, se sont donc trani^ formés en droits.

Mais le privilège de la représentation des pièces elles-mêmes subsiste; c'est-à-dire, qu'aujourd'hui, comme sous le décret de 1852, on ne peut pas faire représenter une œuvre dramatique, avant qu'elle ait subi l'inquisition de la censure.

Si donc le décret du 6 janvier permet de jouer par-' tout^ il ne permet pas à.e jouer tout.

Par suite , il ne proclame pas une liberté absolue, mais bien ime liberté restreinte , limitée , disons le mot : une quasi-liberté.

Quelle influence ce décret est-il appelé à exercer sur l'art dramatique et sur les mœurs? Telle est la question qu'il s'agit d'examiner.

Mais, avant de procéder à cet examen, on nous permettra de faire une réflexion.

Le dimat, la religion, l'industrie et les arts exercent un empire souverain sur l'esprit général d'une nation, et mocyfient à leur gré les mœurs publiques.

Les mœurs d'un peuple ressemblent donc à un miroir plus ou moins fidèle vers lequel différents rayons viennent converger.

Mais ce sont les rayons qui agissent sur le miroir, et ce n'est pas le miroir qui agit sur les rayons.

Ce sont donc les arts qui influent sur les mœurs , et non les mœurs sur les arts.

Le décret du mois de janvier ne pourra donc avoir une influence sur les mœurs , qu'au moyen de l'art dramatique , et l'influence qu'il exercera sur cet art modifiera nécessairement les mœurs.

Ici, oir voudra bien nous permettre de faire une nouvelle réflexion.

Certaines causes, l'autorité d'une philosophie nouvelle, par exemple, peuvent opérer une espèce de révolution dans l'art dramatique.

Mais, comment admettre qu'un décret puisse produire ce résultat?

Un art quelconque vient de la nature.

Il éclôt à une certaine heure, lorsque l'homme éprouve le besoin de personnifier les idées et les sentiments qui ont germé dans son cœur; de même que la terre ouvre son sein pour livrer passage à la sève qui fermentait depuis longtemps en elle.

Mais l'homme n'arrive pas tout d'un coup au suprême degré de l'art.

L'art, en effet, ne se produit pas complètement, comme Minerve sortant tout armée du cerveau de Jupiter : il doit grandir et prospérer.

Ainsi, on a dû commencer par traverser les fleuves sur des troncs d'arbres creusés, avant de songer à franchir les mers sur des navires à trois ponts ; et ce n'est que par des progrès successifs qu'on en est arrivé là.

Tout art qui se révèle est assujetti à la loi du perfectionnement.

Ce perfectionnement est dû à l'amour-propre : l'intérêt ne peut aboutir qu'à la décadence.

Ceux qui cultivent les arts n'ont pour mobiles que l'amour-propre, ou l'intérêt.

Le premier excite l'émulation, engendre le désintéressement, et peut faire atteindre au sublime.

L'autre n'entretient que l'égoïsme, n'engendre que la cupidité, et ne produit que des conceptions mesquines ou triviales.

On sacrifie l'intérêt à l'amour-propre, ou l'amourpropre à l'intérêt; car ces deux mobiles s'excluent l'un l'autre.

Mais, lorsqu'on a pris un parti, que peut donc faire le gouvernement?

— iO —

Lorsque, dans lés arte, on cède aux inspirations de Tamour-propre, ou aux calculs de l'intérêt; qu'on recherche la gloire, en s'efîbrçant de réaliser un noWe idéal, ou que, ne visant qu'à la fortune, on se borne à supputer le produit de ses œuvres; lorsque, enfin, on élève son vol vers les régions éthérées , ou qu'on l'abaisse vefô la terre; qu'on est un aigle audacieux, ou un timide roitelet, comment alors un décret aurait-il la vertu de changer complètement l'un ou l'autre de ces deux états de choses?

Si l'on (mltive tes arts par amour-propre, et si le décret vient détourner encore plus les esprits des préoccupations de l'intérêt, afin de les faire atteindre à un plus haut degré de perfection, on peut dire qu'il est inutile, parce que l'art qui s'élève a besoin, pour s'étever indéfiniment, de l'effort du génie, et non des encouragemente du pouvoir.

Au contraire, si ce décret réhabilite tout à coup le mobUe de l'intérêt, en s'attachant à d'autres idées qu'aux idées de gloire et de perfection, on peut le signaler comme pernicieux, parce qu'il ne tend à rien moins qu'à comprimer l'essor du progrès.

Et, lorsque l'intérêt domine dans les arts , si un décret semble inviter à sacrifier à ce mobile les dernières faiblesses de l'amour-propre, on peut encore

— file regarder comme pernicieux, parce qu'il conduit à hâter la décadence.

Mais, s'il vient flatter et surexciter l'amour-propre, en plaçant le respect de soi-même et des autres audessus des jouissances de la richesse , on peut dire également qu'il est inutile , parce que l'art déchu ne peut se relever que de lui-même, et qu'il ne saurait attendre du pouvoir l'étincelle qui doit ranimer le feu sacré.

Le décret du 6 janvier 1864 est soumis à ces alternatives.

Au point de vue de Fart dramatique , U est donc pernicieux, ou du moins inutile ; et il doit avoir le méme'^caractère à l'endroit des mœurs.

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