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INFLUENCE DE LA LIBERTÉ SUR L'ART DRAMATIQUE

En vain J.-J. Rousseau a prétendu, avec sa mâle éloquence, que les sciences et les arts n'avaient été inventés que pour le malheur du genre humain, et qu'il aurait mieux valu pour l'homme ne jamais les connaître, et rester toujours dans la barbarie : ses paradoxes ont pu l'immortaliser; mais ils ifont convaincu personne.

Cest que les sciences et les arts sont réellement utiles à l'humanité.

Lorsque l'erreur le désespère; lorsque le doute l'importune, l'homme trouve dans les sciences comme un foyer de vérités, qui sont pour lui une source de consolations et d'encouragements.

Et, après avoir ainsi prémuni son âme contre les défaillances, il découvre dans les arts le secret de vi-

vifier et d'animer, pour ainsi dire, ces vérités éternelles, en leur demandant des règles et des préceptes pour se bien diriger dans sa carrière, qui est toujours pleine d'écueils.

Les sciences et les arts promettent, à qui sait les comprendre, les plus nobles jouissances.

C'est en les cultivait que Vhomme apprend à se connaître, et c'est en les analysant, ou en pénétrant leurs mystères, que l'être fini et borné semble quelqu^ois reculer les limites qu'une intrfligenoe supérieure a imposées à la sienne, et se rapprocher de la perfection, en se surpayant lui-même.

Enfin^ c'est par l'étude des sd^c^ ^ des arts que l'homme se civilise, et qu'il obâit à la loi du progrès, qu'il ne peut violer sans manquer à sa naturQ et à sa destinée.

Les sciences et les arts sont les puissants leviers qui font avancer l'humanité vers l'accomplissement de sa mission : il ne faut donc pas les proscrire.

Les sciences engendrent les arts, et les arts sont comme l'âme des sciences.

Du progrès de celles-ci doit naître le pro^s des autres.

Ainsi, le» <50»quétes^ des scien«es ne Sont cte véritables conquêtes, que lorsqu'elle» serwnt à inspirer tes arts, et qu'elles y trouvent leur consécration.

Mais lesdcienoes marchent, le plus souvent, à Vavea*^ ture, esclaves de Taccident et de rimprévu.

Les arts, au contraire, ont une allure plus assurée et moiiis hésitante.

Les unes ne se proposent aucun but proprement dit^ et suivent l'instinct de la nature , sans savoir où il pourra les conduire ; les autres se forment un idéal, et s'efforcent d'y atteindre.

Le progrès des sciences peut être dû au hasard; celui des arts vient toujours des efforts de l'esprit humain.

Mais le hasard est souverainement indépendant; on ne le fait pas naître. Il se produit de lui-même, et ne connaît pas de principe générateur.

D'un autre côté, l'esprit humain n'est presque jamais à bout de ressources; et, lorsqu'il s'élève jusqu'à une certaine hauteur, ce n'est le plus souvent que pour osciller quelque temps, et s'élever encore plus haut, comme s'il trouvait, dans son épuisement lïiême, une nouvelle force et une nouvelle vigueur.

C'est pour cela qu'il peut être plus facile de perfectionner les arts que les sciences.

Les sciences peuvent donc rester quelquefois stationnaires, tandis que les arts doivent toujours avancer, et n'ont un charme souverain que lorsqu'ils avancent et qu'ils progressent.

Dès lors, rhenune doit toujours aspirer à perfectionner les arts , et il doit tendre à ce perfectionnement , ne fût-ce que dans le but de se perfectionner lui-même.

Mais rhonune, c'est vous, c'est moi, c'est tout le monde. Le progrès des arts est donc une œuvre collective, en ce sens que chacun de nous doit y contribuer, selon ses forces et ses moyens.

Parfois, il est vrai, ce progrès peut être dû à un seul homme; mais, dans ce cas même, l'initiative individuelle qui l'a produit a été inspirée et favorisée par l'initiative collective.

Le progrès des arts ne peut donc se réaliser, qu'au moyen de toutes les initiatives individuelles qui doivent en faire le but de leurs efforts, ainsi que la mer ne peut s'alimenter qu'au moyen de tous les tributs que les fleuves viennent verser dans son sein.

Mais, de même que ces fleuves doivent se rendre en

toute liberté vers la mer, en suivant au hasard les pentes les plus rapides, ou les contours les plus sinueux, et que le but de la nature ne serait pas atteint si la main de l'homme agglomérait et confondait leurs ondes, parce que la mer semble réclamer le concours de chacun d'eux, et qu'elle ne sentirait plus leurs influences particulières, en les recevant tous à la fois;

de même les initiatives individuelles qui enfantent le progrès doivent être libres, et, lorsqu'on cherche à les diriger, on s'expose à les gêner et à les dénaturer, parce qu'elles n'ont quelque vigueur et quelque efficacité, que lorsqu'elles agissent séparément, spontanément, et parce que le progrès a besoin de les refléter toutes.

Le progrès est donc impossible, lorsque l'initiative cojDiective est paralysée par une initiative particulière et isolée.

Mais, en s'efforçant d'effectuer le progrès dans les arts, l'homme remplit la part de mission qui lui est dévolue dans l'ensemble des choses. Il ne peut donc pas confier à un autre l'accomplissement de cette mission spéciale, pas plus qu'il ne peut laisser à autrui le soin de pratiquer la vertu en son nom, parce qu'il doit la pratiquer lui-même.

Si donc^ pour chéiv aux néeessités sociales, un peuple appelle tm soldat heureux à rhouneur de le proie* ger et de le défendre; et, s'il l'investit d'une certaine autorité, il ne peut pas le doter de la faculté d'opérer le perfectionnement des arts.

Mais, si ce peuple n'a pas le droit d'attribuer une telle prérogative au pouvoir, le pouvoir lui-même, pour rester fidèle au principe qui l'a constitué, ne doit pas non plus l'usurper, d'autant plus qu'en l'usurpant, il ne semble s'attacher qu'à une vaine ombre de progrès, qui ne peut aboutir qu'à la décadence.

Le pouvoir, en effet, ne prend à tâche de perfectionner les arts, qu'à la condition qu'il les dirigera, c'est-à-dire, qu'il remplacera l'initiative collective par son initiative particulière. 11 est vrai qu'un gouvernement jaloux de faire avancer les arts, se défend de les diriger, sous le prétexte qu'il les protège ; mais- il les dirige, par cela même qu'il les protège.

11 n'est pas, en effet, de protecteur sans protégés; et les protégés, qui sont toujours trop heureux de l'être, deviennent fatalement des courtisans.

Mais le courtisan, qui rfest pas, comme le personnage idéal d'Horace,

Nulliu» addictw jufurt in vtrba magiatrij

— loue saurait avoir d'autre initiative que celle de 8(m maître.

n n'en a donc pas ; et c'est ce maître, c'est-à-dire, le gouvernement, qui est l'inspirateur unique. Or, il ne l'est devenu, qu'en s'érigeant en protecteur officiel.

Aussi, c'est parce que le gouvernement ne peut donner l'impulsion aux arts, sans les contraindre et les asservir, qu'il doit les laisser se développer, et resplendir au souffle vivifiant de la liberté.

Ce qu'il faut appeler de tous ses vœux, dans l'intérêt des arts, c'est donc le désintéressement complet de l'État : le progrès est attaché à cette condition.

Mais l'Etat ne saurait être complètement désintéressé.

n s'imagine qu'il remplit scrupuleusement sa mission, lorsqu'il outrepasse son mandat; et, se plaisant à se persuader, que tout ce qui n'est pas sous son égide ne saurait prospérer, il se berce de cette illusion fatale qu'il ne saurait y avoir, dans les arts, ime initiative plus favorable que la sienne.

C'est ainsi qu'au théâtre il étouffe complètement la pensée de l'auteiu*, en ne permettant à ce dernier de suivre ses inspirations, qu'à la condition qu'il ne sor-

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tira pas des limites tracées par un programme imposé d'avance.

C'est donc comme s'il lui disait : « Vous êtes libre ; mais vous ne l'êtes que pour exécuter mes ordres. »

En France, comme partout, l'art dramatique était destiné à rendre l'homme meilleur, en réprimant ses passions, en lui inspirant l'amour de la vertu et la haine du vice.

La nature l'avait créé libre, libre comme la pensée, qui ne doit avoir aucun frein; mais les susceptibihtés d'un pouvoir ombrageux l'ont fait tomber dans l'esclavage !

11 naquit dans les fers; il y passa son adolescence; et aujourd'hui qu'il est entré dans l'âge viril, on le voit encore courbé sous le joug.

n a déjà fourni une longue carrière; et les siècles, en passant, n'ont fait qu'insulter à sa destinée ; car on ne l'a quelquefois déUvré de ses chaînes, que pour les refondre et lui en forger de nouvelles.

La liberté n'est apparue de loin en loin aux auteurs dramatiques, que comme une de ces images fugitives, qui ne frappent nos yeux ravis que pour s'évanouir aussitôt, et nous laisser d'éternels regrets.

Au XV* siècle, Charles VI autorise les confrères de la Passion à représenter des mystères et à s'établir au couvent de la Trinité, près de la porte Saint-Denis.

Il leur accorde ainsi deux privilèges, qui vont s'identifier, pour ainsi dire, avec le théâtre, et traverser les siècles pour arriver jusqu'à nous : le privilège de l'ouverture des salles de spectacle, et celui de l'exploitation d'un genre de pièces.

Mais pourquoi ces privilèges? Est-ce que la liberté politique ne donnait pas aux confrères de la Passion le droit d'ouvrir un théâtre, et d'y représenter leurs saintes bouffonneries?

Que le gouvernement leur garantit ce droit, on l'aurait compris, puisqu'il était là pour réprimer l'injustice ; mais, en vertu de quel principe pouvait-il faire d'un tel droit un simple privilège ?

Tout privilège est une spoliation faite au préjudice de la société.

C'est un droit placé au-dessus du droit, et, par suite, une illégalité, puisque, suivant l'énergique expression de Royer4]lollard, « il n'y a pas de droit contre le droit. »

Que le privilège vienne du caprice du pouvoir, ou du caprice du législateur, qu'importe? puisque, dans

Fun comme dans Tautre cas, il tend à établir uu ordre de choses que Ton réprouve, que l'on condamne, et que Ton ne subit qu'en protestant.

On ne saurait justifier un privilège, parce qu'on ne saurait justifier l'arbitraire.

La spoliation est toujours un crime. Au xV siècle, on le sentait aussi bien qu'aujourd'hui ; voilà pourquoi Charles VI est impardonnable.

Les deux privilèges de l'ouverture des salles de spectacle, et de l'exploitation de tel ou tel genre de pièces, sont consacrés au xvi* siècle, lorsque les acteurs de la Basoche sont autorisés à représenter leurs moralités à la table de Marbre, et les Enfants-Sans-Soucis à jouer leurs soties à l'hôtel de Bourgogne.

Mais un troisième privilège, que certains arrêts du parlement ont déjà fait pressentir, est encore établi, en 1609, par ce roi béarnais, qui semblait alors se préoccuper de toute autre chose que de la poule au pot de son peuple.

En 1609, en effet, une ordonnance royale établit la censure (1).

(i) Cette ordoantnoe port* : « Leur défendoni (aux oomédiens) de re« présenter aucunes comédieB ou faroes, qu'ils ne les aient oommuniquées au procureur du roy, et que leur rôle ou registre ne soit de nous signé. >

Cette institution donne au pouvoir la faculté d'interdire la représentation des pièces qui peuvent éveiller ses soupçons : elle paralyse ainsi complètement le droit , qui appartient encore à tous les auteurs, de faire interpréter leurs pièces sur les scènes que les deux autres privilèges leur laissent accessibles.

Mais d'où vient cette nouvelle prétention de soumettre les œuvres dramatiques à la censure, et de n'autoriser la représentation que de celles qui plaisent au pouvoir?

Et d'oii venaient les deux autres prétentions de limiter le nombre des théâtres et le nombre des genres de pièces? D'un pur caprice de la royauté : celle-ci n'a pas non plus d'autre source.

Tout ce qu'on peut dire, c'est que le principe de la spoliation est toujours en vigueur; c'est que les libertés théâtrales sont confisquées sur un signe du pouvoir, et que, si Henri IV ne permet pas de jouer tmit, il n'y a pas de raison pour qu'un Louis XIII, ou un Louis XrV, ne défende pas de jouer quoi que ce soit.

Mais aucun de ces monarques n'a cette fantaisie, sans doute parce qu'ils en ont tous deux beaucoup d'autres, qui ne leur laissent aucun répit.

L'art dramatique, bridé, asservi par les trois privilèges dont nous venons de parler, traverse le xvii* siècle, et arrive à la fin du xviii*.

A cette époque, Thumanité semble être en travail : de l'effervescence, et du choc des idées, semble jaillir tout à coup un monde nouveau.

Le temps est venu où l'on doit purger la société de toutes les iniquités dont elle a été jusqu'alors la patiente victime, où la raison va maîtriser la force, où le droit va dominer le privilège, et recouvrer cette suprématie qu'il n'aurait jamais dû perdre.

L'art théâtral est dépouillé de toutes les entraves qu'un aveugle despotisme avait mises à sa libre manifestation, et à son complet développement.

n paraît, enfin, dan§ sa force et dans sa liberté (1).

Mais un jour l'œuvre de la Révolution est battue en brèche, et les intentions de ses glorieux fondateurs sont odieusement méconnues.

Ce jour-là, le théâtre retombe dans la servitude, et n'est plus que le vassal du pouvoir : le système du

(1) C'est la loi du 13 janvier 1791 qui a aboli les privilèges au théâtre. Cette loi , rendue tur le rapport de Chapelier et les observations de Mirabeau et de Robespierre, porte que tout oitoyen peut fonder un théâtre, sauf la déclaration à la municipalité ; que les ouvrages des auteurs morts depuis cinq ans et plus sont une propriété publique et peuvent être représentés partout ; et , enfin , que les officiers municipaux ne peuvent anêter ni défendre la représentation d^ aucune pièce , sauf la responsabilité des auteurs et des comédiens.

Directoire faisait déjà présager celui du Consulat et de l'Empire (1).

Le Directoire s'évanouit; le Consulat fait place à l'Empire; l'Empire passe à son tour (2). Deux Restaurations lui succèdent; et rien n'annonce encore l'cj^ffranchissement du théâtre.

Le gouvernement de Juillet est loin d'être disposé à le proclamer (3) .

Enfin éclate la Révolution à demi sociale de 1848 : alors le théâtre est de nouveau délivré de ses Uens (4),

(1) Le 25 pluviôse an X, un arrêté du Directoire rétablit la censure. D'après cet arrêté, il faut Tautorisation du ministre de rintérieur pour

représenter une pièce de théâtre.

(2) Un décret du 8 juin 1806 exige Tautorisation du ministre de la police. Eu 1809, Napoléon, qui veillait de loin au maintien de la censure, écrivait de Schœnbrun au ministre de Tintérieur :

^ Vous ne devez pas vous en rapporter seulement à vos bureaux sur les pièces de théâtre qui sont soumises à leur exameu ; il faut les lii e» afin de juger par vous-même du degré d'opportunité qu'il y a à en permettre ou à en défendre la représentation, t

(3) La Charte de 1830 laisse aux Français la liberté de publier et de faire imprimer leurs opinions.

D'après cela , on pouvait supposer que la censure était abolie ; mais Vadministration persiste à appliquer le décret de 1806.

De nombreuses contestatioBs s'élèvent , entre autres , à la fin de 1832, à propos de la représentation du Boi a^amusCf de Victor Hugo.

Mais ces contestations ne servent qù*à amener la loi du 9 septembre 1835 qui, non-seulement reconnaît la cemsure, mais encore rétablit les privilèges de Touverture des salles et de la représentation des genres.

(4) La loi du 6 mars 1848 abroge la loi du 9 septembre 1835 a sur les crimes, dé its et contraventions de la presse et des autres moyens de publication. >

Mais, deux ans après il est encore opprimé (1). jD reste dans cet état jusqu'au décret du 6 janvier i864; et aujourd'hui même, après ce décret, on peut dire qu'il aspire encore à la liberté !

Recevant ainsi la loi du pouvoir, le théâtre, asservi sous im régime despotique, ne devient libre que sous un gouvernement vraiment libéral.

La force même des choses fait donc passer l'art dramatique par des phases diverses : avec la liberté il s'élève; avec la servitude il dégénère et finit par tomber.

Mais comment les trois privilèges de l'ouverture des salles de spectacle, de l'exploitation de tel ou tel genre de pièces, et de la représentation des pièces, peuventils causer sa décadence?

(1) La loi da 30 juillet 1850 rétablit la censure.

Elle n*est rendue que pour un an.

Le SO septembre 1851, elle est prorogée jusqu'au 31 décembre 1852.

Le 30 décembre 1852, un décret la rend déôuitive et rétablit les deux autres privilèges de Touveriure des salles de spectacle, et de rcxploitation de tel ou tel genre de pièces.

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