LIBRE
Si, comme nous venons de l'exposer dans le précédent livre , les économistes n'ont pas réussi à déterminer convenablement la part que certaines classes de producteurs prennent a la production , et le droit qu'ils ont de figurer dans la société industrielle; s'ils n'ont pas assez fait voir quel est l'ensemble de professions et de fonctions qui entrent dans l'économie de cette société et qui concourent au développement de ses forces, ils n'ont pas non plus suffisamment montré, du moins je le pense, par quels moyens les diverses professions produisent, et a quel ensemble de causes se lie la puissance de leur action. Notre célèbre Jean-Baptiste Say, celui de ces écrivains, à ma connaissance , qui a fait des moyens généraux de l'industrie l'exposition la plus savante, l'analyse la plus détaillée et la plus étendue, me parait loin néanmoins d'en avoir fait une description complète, et même, à plusieurs égards, une description exacte.
D'abord, et avant d'entrer dans l'examen de cette analyse, je regretterai, avec quelques économistes, que M. Say ait assigné à la production plusieurs causes originaires , et voulu
que l'homme fût redevable des acquisitions qu'il a faites, non pas seulement à ses efforts, sans lesquels pourtant toutes les forces répandues dans la nature, à commencer par ses propres facultés, eussent été nulles pour lui, mais tout à la fois à ses efforts et au concours de la nature et des capitaux, qui, dès l'origine, suivant M. Say, auraient travaillé a ses progrès conjointement avec lui-même. « Il existe autre chose que du travail humain daus l'œuvre delà production, dit-il.... L'industrie, abandonnée a elle-même, ne saurait donner de la valeur aux choses; il faut qu'elle possède des produits déjà existants, et sans lesquels , quelque habile qu'on la suppose, elle demeurerait dans l'inaction; il faut , de plus, que la nature se mette en communauté de travail avec elle et avec ses instruments. » L'industrie humaine, d'après M. Say, ne figure jamais qu'en tiers dans l'acte de la production; il y a dans tout produit une partie de l'effet obtenu qui vient de la nature, et un autre qui vient des capitaux.
Je crains, comme je l'ai déjà écrit ailleurs (*), qu'en assignant ainsi plusieurs causes primitives à la production, M. Say n'ait porté quelque confusion là où il voulait introduire un plus grand ordre, et qu'il n'ait obscurci, loin de l'éclaircir, la source primitive de tous nos progrès. Je crois , avec Adam Smith, et particulièrement avec M. de Tracy, qui, là-dessus, a été encore plus net que Smith, que le travail en a été la seule cause génératrice.
Sans doute, l'activité humaine n'est pas la seule force qu'il y ait dans la nature. En dehors de celle-là , il en existe une multitude d'autres que l'homme n'a point créées, qu'il ne saurait détruire, dont l'existence est tout à fait distincte et indépendante de la sienne. Il y a des forces moites, et il y en
(') Rev. encycl., avril Î827, \>. 76.
a de vives. La dureté, la résistance, la ductilité de certains métaux, sont des forces inertes. Le soleil, l'eau, le feu, le vent, la gravitation, le magnétisme, la force végétative du sol, la force vitale des animaux, sont des forces actives. Mais si ces forces existent, rien n'annonce en elles qu'elles existent pour l'homme : laissées à elles-mêmes, elles se montrent parfaitement indifférentes à son bonheur; pour qu'elles le servent, il faut qu'il les plie à son service; pour qu'elles produisent, il faut qu'il les force à produire. L'homme, sans doute, ne les crée pas, mais il crée l'utilité dont elles sont pour lui: il les crée comme agents de production, comme forces productrices. Il est encore vrai qu'il a plus ou moins de peine à se donner pour cela : toute espèce d'acier n'est pas également propre à faire une lime; toute espèce de sol ne se laisse pas rendre également apte au travail de la végétation ; mais il faut qu'il mette la main a toutes choses, et naturellement rien n'est arrangé pour le servir. A quoi auraient servi pour la production les qualités du fer, si l'industrie n'avait su dégager le métal de minerai et lui imprimer les formes propres à rendre ses qualités utiles? À quoi aurait servi le vent pour faire tourner la meule sans les ailes du moulin? A quoi servait le fluide magnétique, pour diriger les navigateurs, avant l'invention de la boussole? A quoi serviraient la pluie et le soleil, pour faire germer les plantes, sans le travail préalable qui présente à la rosée du ciel et à la chaleur des rayons solaires le sein d'une terre convenablement labourée, fumée, ameublie , ensemencée? Encore une fois, les forces de la nature existent indépendamment ue tout travail humain; mais, relativement à l'homme, et comme agents de production, elles n'existent que dans l'industrie humaine et dans les instruments au moyen desquels l'industrie s'en est emparée. C'est elle qui a créé ces instruments; c'est elle qui en dirige
l'usage. Elle est la source unique d'où sont sorties, non pas les choses, ni les propriétés des choses, mais toute l'utilité qu'il tire des choses et de leurs propriétés.
M. Say a donc tort, je le crois, lorsqu'il dit que la richesse est venue originairement de la combinaison de trois forces : l'industrie, les capitaux et les agents naturels, parmi lesquels il fait jouer un rôle particulier aux fonds de terre» L'industrie, dit-il, serait restée dans l'inaction sans le secours d'un capital préexistant. Mais , s'il en est ainsi, l'on ne conçoit plus comment elle a pu commencer d'agir , car il est bien évident que l'existence des capitaux n'a pu devancer le travail qui les a fait naitre. Pour approprier les choses à son usage, l'homme n'eut d'abord que ses facultés natives, que son instinct, son intelligence et ses bras. Bientôt, a l'aide de de ces leviers, il s'en procura d'autres: il mit des outils au bout ses doigts; il remplaça ces outils par des machines; il ajouta à ses forces celles des animaux, celles des métaux, celles de l'eau, du feu, du vent. Peu a peu, toutes les puissances de la nature, subjuguées les unes par les autres, sous la direction intelligente qu'il leur imprimait, entrèrent sans confusion à son service, et se mirent à travailler pour lui. Les capitaux, qui se composent de l'ensemble des forces qu'il a ajoutées ainsi au peu qu'il avait en sortant des mains de la nature, y compris les développements successifs de ses propres facultés, les capitaux sont de création humaine. La terre, à son tour, n'est qu'un capital. Un fonds de terre, ainsi que l'observe très bien M. de Tracy ('), n'est, comme un bloc de marbre, comme une masse de minerai, qu'une certaine portion de matière, douée de certaines propriétés, et que
(') Commentaire sut l'esprit des lois, iiv. xm,p. 26d de l'édition in-iS.
l'homme peut disposer ou a disposée, ainsi qu'une multitude d'autres choses, de manière à rendre ses propriétés utiles. L'homme ne crée pas celte matière, ni les propriétés qu'elle a , pas plus qu'il ne crée la matière ni les propriétés de la matière dont sont formées cent autres espèces de capitaux ; mais il crée, par ses efforts successifs, le pouvoir de tirer parti des unes et des autres; il les crée comme instruments de production; et ces forces, que M. Sav fait agir, dès l'origine, conjointement avec l'industrie humaine, sont ellesmêmes, au moins comme instruments de production, des créations de l'industrie, et doivent être comprises au nombre des moyens qu'elle s'est donnée et des agents qu'elle s'est faits à mesure qu'elle a développé ses propres forces.
Ainsi, notons-le bien, il n'y a point à sortir de l'activité humaine pour trouver l'origine des pouvoirs que possède le travail humain. C'est de la visiblement que tout procède, et l'on n'aperçoit aucune autre force au début. En d'autres termes, l'homme crée tous ses pouvoirs, a commencer par ceux qu'il possède en lui-même. Il n'a créé, je le répète, ni ses propres facultés, ni les forces répandues dans la nature; mais tout le pouvoir qu'il a de tirer parti des unes et des autres, c'es. lui, encore un coup, qui se l'est donné,
Ensuite, et après avoir ainsi rejeté, comme il convenait de le faire, les forces que J.-B. Say lait agir, dès l'origine, conjointement avec l'homme, parmi les moyens généraux de production que l'homme s'est créés, je répéterai qu'il ne me paraît pas avoir fait de ces moyens une analyse suffisamment complète, ni même suffisamment exacte.
J'observe en premier lieu, que l'auteur du Traité d'ëcononomie politique exclut de la masse de nos fonds productifs, ainsi que l'avait fait l'auteur de la Richesse des nations, toute
cette partie du tonds général de la société qui est employée à satisfaire des besoins, publics ou privés, particuliers ou généraux ( ! ). Ainsi toute la partie de ce fonds, que les individus emploient à entretenir leurs forces physiques , à étendre leurs facultés intellectuelles, a perfectionner leurs habitudes morales , à élever les enfants qui les seconderont un jour, ne ferait point partie, selon M. Say, de leurs moyens de production. Ainsi encore toute la partie du même fonds qui est employée à satisfaire des besoins publics, et, par exemple, a maintenir l'ordre dans la communauté, à faire naître parmi ses membres des habitudes de respect pour les biens et pour les personnes, à procurer quelque instruction aux classes qui naturellement n'en recevraient point, ne ferait pas partie non plus du fonds productif de la société. Tout cela servirait a satisfaire des besoins, sans doute, et même des besoins très impérieux; tout cela serait productif d'utilité, d'agrément, mais non de richesse : l'emploi qu'on en fait n'ajouterait rien aux ressources et aux forces de la société (9). J'avoue que ceci m'affecte comme une erreur des plus évidentes. Il m'est absolument impossible d'admettre que la partie de ses moyens qu'un manufacturier emploie à l'entretien de son usine fasse partie de son capital productif, et que celle qu'il emploie à s'entretenir lui-même, lui qui est le chef de l'usine et le premier agent de la production manufacturière, n'en fasse pas partie. 11 m'est impossible d'admettre que les bâtiments, les fourrages , qu'un agronome emploie à la conservation de ses animaux de labour fasse
(*) À la différence de Smith, qui regarde simplement comme improductive cette partie du fonds social, M. Say la déclare productive d'agrément, productive d'utilité, mais non productive de richesse.
(*) F. le Trait, d'éc. polit., notamment au liv. i, ch. H et 13, et au liv. in, ch. 5 et 6.
partie de son capital productif, et que sa maison d'habitation, ses meubles, ses vêtements, ses comestibles et toute la portion de sa richesse qui est employée à le conserver, lui , le chef et le premier agent de la production agricole, n'en fasse pas partie. Il y a très probablement dans la société un certain nombre d'hommes absolument nuls, ou bien d'hommes absolument fainéants, qui peuvent être considérés comme un capital qui chôme, ou bien encore d'hommes qui consacrent le peu qu'ils ont d'activité uniquement à se faire vivre, à se faire jouir, à se procurer des sensations agréables. Que l'on retranche du capital productif de la société toute la partie de son fonds général qui est employée a entretenir de tels êtres, je le veux bien. Mais s'il existe, de par le monde, beaucoup de gens qui ne vivent que pour jouir, il y en a heureusement un bien plus grand nombre qui vivent pour agir, qui placent leur bonheur à faire quelque bon emploi de leurs facultés personnelles, et qui font en effet de leurs forces un usage véritablement utile à l'humanité. Or, je ne puis comprendre, encore un coup, comment on peut retrancher du capital productif de la société la partie de son fonds qu'elle emploie à entretenir convenablement ces hommes, eux qui sont assurément de tous ses produits le plus précieux, le plus noble, le plus fécond, celui sans lequel il n'en existerait aucun autre. Tout ce qu'un homme nul dépense pour la satisfaction de ses besoins est perdu ; il n'en résulte que l'entretien d'un homme inutile. Tout ce qu'un homme utile donne à ses plaisirs sans profit aucun, pour la conservation ou l'accroissement de ses facultés, est également perdu ; il ne reste rien de cette dépense. Mais ce que le même individu consacre à l'entretien ou à l'extension de ses forces, pour peu que les forces conservées ou acquises vaillent plus que la dépense faite pour les acquérir ou les conserver, est employé reproductivement
et fait partie de ses moyens de production, cela n'est pas contestable (1).
Dans cette masse de moyens de toute sorte dont se compose le fonds productif général de la société, Smith avait déjà discerné un grand nombre de moyens et de forces : il y avait vu des matières premières plus ou moins brutes, plus ou moins travaillées; des instruments de métier et des machines de toute sorte destinés à faciliter et à abréger le travail : des bâtiments consacrés à toute espèce de travaux ; des terres mises dans l'état le plus propre à la culture et au labourage; une multitude de talents et de connaissances utiles acquises par les membres de la société ; un certain ensemble de monnaies destinées à faciliter les échanges, etc.; et, de tous ces moyens, il avait formé deux classes de capitaux, le capital fixe et le capital circulant, destinés l'un et l'autre à entrenir ce fonds de consommation dans lequel les hommes puisent tous les moyens de conserver et de perfectionner leur existence.
M. Say a été plus loin que Smith et a mieux fait à quelques égards. Il divise d'abord le fond productif de la société en deux grandes parts, dont l'une se compose des facultés industrielles des travailleurs, et l'autre de leurs instruments. Puis il distingue, parmi les facultés industrielles, celles des savants, celles des entrepreneurs, celles des ouvriers ; et, parmi les instruments, les agents naturels non appropriés, tels que la mer, l'atmosphère, la chaleur du soleil et toutes
(') Une maison d'habitation, pourvue des meubles, des vêtements, des denrées , des livres et de tous les instruments nécessaires pour élever convenablement une famille d'hommes utiles, peut être considérée comme une fabrique où se forme le premier, le plus noble et le plus important de tous les produite.
les lois de la nature physique ; les agents naturels appropries, tels que les terres cultivables, les cours d'eau, les mines, etc.; et les capitaux, parmi lesquels il distingue des capitaux improductifs , des capitaux productifs d'utilité ou d'agrément , et des capitaux vraiment productifs; divisant encore ces derniers en capitaux fixes et en capitaux circulants, et donnant une attention particulière a ceux qui existent sous forme de machines et à ceux qui existent sous forme de monnaie, tandis que Smith n'a décrit que les fonctions de la monnaie, et n'a pas parlé de l'influence des machines.
Telle est l'analyse de M. Say.
C'est sûrement avoir fait un progrès dans la décomposition de ce vaste amas de leviers et de forces dont se compose le fonds général de la société, que d'avoir distingué des instruments de l'industrie les facultés industrielles elles-mêmes. Mais en maintenant fermement cette distinction essentielle entre l'industrie et ses instruments, ou plutôt en formant deux classes bien séparées des forces que l'homme possède en lui-même, et de celles qu'il puise dans toute la nature et qu'il ajoute à celles qu'il tire de sou propre fonds, je crois qu'il y avait une meilleure analyse à faire des unes et des autres.
Parlons d'abord de celles qui existent dans l'homme même.
M. Say ne remarque ici qu'un fonds de facultés industrielles. Nous verrons bientôt qu'il y a, et que, dans l'intérêt de la production, il importait d'y voir autre chose que de l'industrie. Mais ne nous occupons d'abord que du fonds industriel.
M. Say ne distingue, dans le fonds industriel, que les trois capacités du savant, de Y entre preneur, ùe Y ouvrier, ou bien de la théorie, de Y application et de Y exécution. J'observe qu'il confond ici deux ordres de facultés très distinctes , et
qu'il était on ne peut plus essentiel de distinguer : celles qui tiennent a la conception et à la conduite des affaires, et celles qui tiennent a l'exercice de Vart.
Le talent des affaires se compose de plusieurs sortes de facultés importantes que M. Say n'a point décrites, ni même désignées, et que nous nommerons plus loin, en montrant le haut rang qu'elles occupent et le rôle capital qu'elles jouent dans tous les travaux qu'embrasse l'économie de la société. C'est une lacune considérable.
L'ordre que M. Say assigne a la science dans les facultés qui tiennent à l'art, n'est pas, je crois, le véritable : les choses, dans ce monde, n'ont pas commencé par la théorie; une certaine connaissance pratique du métier a devancé l'instruction scientifique. On a commencé par agir empiriquement; puis sont venues les connaissances théoriques ; puis le talent des applications, que M. Say place dans les attributions de l'homme d'affaires, et qui est bien plus dans le domaine des gens de l'art; enfin Y exécution a suivi la pensée, et a été plus ou moins habile selon que la pensée elle-même a été plus élaborée, qu'elle est devenue plus naturelle et plus familière.
Dans tout cela, comme on voit, il n'est question que d'adresse, d'habileté, de science, de capacité.
Mais, quoi! n'y a-t-il donc que cela dans l'homme, et ne lui faut-il, pour produire, aucun autre ordre de facultés? N'existe-t-il pas en lui des vertus aussi bien que de la science, et n'est-il pas absolument indispensable que le savoir-faire soit sérieusement aidé par le savoir-vivre, s'il est permis de désigner par ces mots familiers de savoir-faire et de savoirvivre l'ensemble des moyens intellectuels et moraux dont se composent les pouvoirs du genre humain? Un fonds de bonnes habitudes morales est-il moins qu'un fonds de facultés industrielles nécessaire à l'œuvre de la production? Je signale
encore ici, ce me semble, dans l'analyse de M. Say, une grande et bien fâcheuse lacune.
On peut apercevoir déjà combien cette analyse laisse à désirer en ce qui touche à la première partie du fonds social, c'est-à-dire à celle qui se compose de toutes les forces que les travailleurs possèdent en eux-mêmes.
Passons à la description des forces que les travailleurs puisent dans les choses.
J'ai dit que M. Say distingue ici des agents naturels non appropriés, — des agents naturels appropriés, — et des capitaux.
J'observe d'abord que les forces qu'il désigne par le nom d'agents naturels non appropriés , telles que toutes les lois de la nature physique, ne sauraient être considérées comme des instruments de l'industrie, tant que l'homme ne s'est pas emparé de leur puissance. Ces agents n'existent réellement pour lui que dans les travaux, dans les ouvrages, dans les machines par lesquelles il les a subjugués. Je crois avoir rendu plus haut cette vérité palpable.
Du moment qu'il n'y a pour l'homme d'agents naturels que ceux dont il s'est emparé, que ceux qu'il a emprisonnés dans ses voiles, dans ses engrenages, dans ses ingénieux et innombrables mécanismes, et dont il s'est mis à même de disposer par quelque travail préalable d'appropriation, il est clair qu'il n'y a pas à distinguer des agents non appropriés et des agents appropriés. Il n'existe réellement pour l'industrie humaine que des agents appropriés.
Dans le nombre des agents appropriés, je ne puis découvrir absolument aucune raison pour faire deux classes séparées des capitaux et des fonds de terre. Rien, en effet, ne me semble distinguer la terre végétale ou minérale des autres objets de la nature terrestre ou céleste dont l'homme s'estera-
paré et qu'il a plies à son service, et je ne vois pas plus d'intérêt à rechercher, ainsi que l'a fait M. Say, comment se joignent pour produire l'industrie, les capitaux et les fonds de terre, qu'a faire remarquer comment s'allient pour le même objet l'industrie, les capitaux et les courants d'air ou les courants d'eau, ou la vapeur, ou le soleil, la lune, les étoiles, ou quelque autre agent de la nature qu'il a su contraindre à le seconder dans ses œuvres. La distinction spéciale des fonds de terre , dans le nombre des agents appropriés serait donc encore à écarter.
Dans la masse des capitaux, M. Say en distingue ^improductifs, — de productifs d'utilité et d'agrément — etdeproductifs de richesse, — ou simplement de productifs.
Des capitaux improductifs (et par la M. Say entend tout trésor enfoui et tout capital qui chôme), des capitaux improductifs, dis-je, ne méritent guère de figurer dans une analyse des instruments de la production. Ils ont, il est vrai, une énergie virtuelle; ils seraient susceptibles d'être employés; mais, tant qu'ils demeurent dans l'inaction, ils sont comme s'ils n'existaient pas, et ne peuvent guère être compris dans une analyse des forces sociales.
Toute la partie des capitaux productifs d'utilité et d'agrément qui est employée à des dépenses frivoles ou pernicieuses, mérite encore moins d'être comprise dans la masse des instruments de l'industrie. Celle, au contraire, qui sert a élever des hommes utiles, à conserver, a étendre, à perfectionner leurs facultés, est éminemment productive, comme je l'ai montré plus haut, et demande à être rangée parmi les instruments de la production.
Restent donc simplement les capitaux productifs, dans lesquels M. Say ne comprend, comme on voit, ni les agents naturels, ni les fonds de terre, ni les mines, ni les cours d'eau;
dans lesquels il ne fait entrer ni le matériel de l'administration publique, ni les maisons d'habitation des particuliers, ni leurs meubles, ni leurs vêtements, ni leurs livres, ni rien de ce qui sert h l'éducation et à la conservation du genre humain, et dans lesquels, au contraire, nous ne devons pas hésiter à réunir tous les instruments de l'industrie, c'est-à-dire toutes les forces extérieures dont elle s'est emparée, tous les moyens d'action qu'elle puise hors d'elle-même et qu'elle a su approprier à ses fins, à qui elle a su donner une destination utile.
J'observe seulement que, même en comprenant ainsi sous le nom de capital tous les instruments extérieurs de l'industrie, nous donnerions encore a celte appellation une portée trop restreinte, et qu'il convient de réunir sous ce mot toutes les forces quelconques que l'homme a amassées et qu'il peut employer à en acquérir de nouvelles; que le capital d'une nation se compose des forces qu'elle possède en elle-même, aussi bien que de celles qu'elle puise dans les choses; qu'on peut dire un capital de connaissances ou de bonnes habitudes, tout comme on dit un capital d'argent, et que M. Say devrait répugner d'autant moins à ce langage, qu'il appelle l'homme un capital accumulé, et qu'il donne le nom de capital accumulé au talent d'un ouvrier, d'un administrateur, d'un fonctionnaire.
Cela posé, et toutes ces remarques faites, voici comment me paraîtrait se décomposer le fonds productif général de la société, quels seraient les divers ordres de moyens que j'y découvre , et l'ensemble de causes auxquelles se lieraient, selon moi, la puissance et la liberté de tous les arts.
D'abord, le fonds ou le capital social se partage, à mes yeux, en deux grandes classes de forces : celles que le travail
TOUTE INDUSTRIE PEUT ÊTRE LIRRE. Al
a développées dans les hommes, et celles qu'il a réalisées dans les choses. La puissance de tous les travaux se compose de la réunion des unes et des autres.
Dans le nombre de celles qui existent dans les hommes, la première qui me frappe, celle qui se place naturellement a la tête de toutes les autres, celle qui est la plus indispensable au succès de toute espèce d'entreprises et à la libre action de tous les arts, c'est le génie des affaires, génie dans lequel je démêle plusieurs facultés très distinctes, telles que — la capacité de juger de l'état de la demande ou de connaître les besoins de la société, — celle de juger de l'état de l'offre ou d'apprécier les moyens qu'on a de satisfaire ces besoins, — celle d'administrer avec habileté des entreprises conçues avec sagesse, — celle enfin de vérifier par des comptes réguliers et tenus avec intelligence les prévisions de la spéculation.
Après cette suite de facultés relatives à la conception et à la conduite des entreprises, et dont se compose le génie des affaires, se présentent celles qui sont nécessaires pour l'exécution, et dont est formé le génie de l'art. Telles sont — la connaissance pratique du métier, — ■ les notions théoriques, — le talent des applications, — l'habileté en fait de maind'œuvre.
Toutes ces facultés sont industrielles. Mais est-ce tout, encore une fois? Non sans doute, et si je découvre dans ce fonds de facultés , personnel aux travailleurs, une grande variété de forces industrielles , j'y remarque aussi un grand nombre de qualités morales. Je distingue en eux tout un ordre d'habitudes qui les dirigent dans leur conduite à l'égard d'eux-mêmes, et qui n'intéressent en quelque sorte que l'individu. — J'y distingue aussi des habitudes d'un autre ordre, et qui intéressent plus particulièrement la société. — La puis-
sauce et le libre exercice de toutes les professions dépend, au plus haut degré, comme nous le verrons, de la perfection des unes et des autres. Je mets le plus grand soin à les noter.
Enfin, en dehors de ces divers ordres de facultés que le travail a fait naître dans les hommes, et qui forment en quelque sorte le capital intellectuel et moral de la société , son fonds de facultés personnelles, j'aperçois une multitude d'utilités, de forces, de leviers, de puissances, qu'il est parvenu à fixer dans les choses, et qui forment, si l'on veut, son capital réel ou matériel.
Dans celte partie de son fonds général, je vois des routes, des canaux, des cours d'eau, des terres labourées, des clôtures, des constructions, des bâtiments, des machines, des outils, des matières premières, des denrées, des monnaies, etc.
Tout cela , diversement aggloméré, forme des multitudes d'établissements, d'ateliers de travail; et, en observant très attentivement ces ateliers, je remarque que, pour qu'ils soient véritablement propres a leur destination, il est essentiel qu'ils soient — bien situés, — bien organisés, — que le travail y soit habilement réparti, — et qu'ils soient pourvus d'un bon choix et d'une quantité suffisante d'ustensiles, de matières premières et de provisions de diverses sortes.
Telles sont les décompositions dont me paraît susceptible ce fonds général de la société, où se trouvent en dépôt toutes nos facultés et toutes nos ressources. Yoilà les divers éléments de puissance que j'y aperçois. Je vais consacrer le reste de ce chapitre a montrer comment ces éléments agissent, et comment chacun d'eux contribue à la liberté de l'industrie en général. Il y en a, dans le nombre, dont on a souvent exposé l'influence, et dont je parlerai très brièvement. Il y en a d'autres dont le rôle n'a pas été décrit, et sur lesquels j'appuierai davantage. Puis, dans les livres et les chapitres qui suivront
TOUTE INDUSTRIE PEti ÊTRE LIBRE. M)
celui-ci , je chercherai comment tous ces moyens d'action s'appliquent en particulier a chaque ordre de travaux. Ma tâche, qui a été quelquefois nouvelle, le sera davantage alors, et elle le deviendra surtout lorsque j'aurai a montrer comment les divers agents de la production sont mis en œuvre par les arts qui agissent directement sur l'homme.
Parlons d'abord des moyens que le travail a développés dans les travailleurs, et, avant tout, voyons ce qu'il puise de force dans les facultés que j'ai réunies sous le nom de talent ou de génie des affaires.
Nécessité de connaître l'état de la demande. La première chose dont tout homme industrieux ait besoin pour agir d'une manière fructueuse, c'est de savoir ce qu'il est possible de faire avec avantage, et de connaître les besoins de la société pour laquelle il entreprend de travailler. Je sais que ceci est difficile, que les besoins de la société sont sujets à varier, que celui qui les connaît le mieux aurait souvent grande peine à connaître le nombre et les moyens des concurrents qui travaillent avec lui a les satisfaire, et que, par conséquent, il est très rare qu'il puisse savoir au juste dans quelle direction il doit s'étendre et dans quelles limites il lui convient de se renfermer. Mais ce genre d'instruction, pour être d'une acquisition difficile, n'est pas pour cela moins indispensable. Qu'on soit agriculteur, fabricant, homme d'État, homme de lettres; qu'on veuille faire du blé, de la toile, des tableaux, des livres; qu'on songe à émettre des doctrines politiques ou à enfanter quelque ouvrage de poésie, celui qui veut produire est obligé, avant toutes choses, d'examiner attentivement si le produit qu'il veut faire répond à quelque besoin, s'il y a chance qu'il se vende, et dans quelle proportion il pourra se vendre.
Sans cela, tous les talents et tous les moyens imaginables