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ne sauraient lui tourner à profit : il ne travaillerait utilement ni pour lui, ni pour les autres; car, soit dit sans scandaliser les moralistes à grands sentiments, il y a cela de très remarquable, et je prie de le bien remarquer, que les entreprises qui ne sont pas de nature h profiter à ceux qui les font, ne peuvent pas servir beaucoup plus à la société pour qui elles sont faites. Quand le public ne consent pas à acheter un produit, c'est qu'il en sent faiblement le besoin. On lui donnerait pour rien ce qu'il ne désire pas, qu'il n'en tirerait qu'un médiocre avantage, et l'entreprise la plus philanthropique ne vaut pas pour lui celle qui est dans l'ordre de ses besoins, et dont il consent h payer généreusement les frais: celle qui rapporte le plus est en général celle dont il profite le mieux. En d'autres termes, il n'y a guère que les travaux utiles à leurs auteurs qui soient vraiment utiles à la société, comme il n'y a que ceux qui répondent aux besoins de la société qui soient vraiment profitables a ceux qui les entreprennent.
Il est donc indispensable, pour pouvoir produire, de savoir d'abord ce que la société demande, ce qu'elle est en état et en disposition d'acheter. Il n'y a , dans chaque pays et à chaque époque, qu'une certaine nature et une certaine quantité de marchandises qui se puissent vendre. Tout ce qui s'y fait, hors de ces limites, s'y fait inutilement et peut être considéré comme perdu. Allez publier des livres de science parmi des peuplades sauvages; créez de quoi vêtir plusieurs millions d'hommes dans un monde de quelques milliers d'habitants, vous serez sûr, dans les deux cas, d'avoir gaspillé une partie de vos ressources, d'avoir fait des choses inutiles, et diminué la masse des richesses, au lieu de l'avoir accrue.
À la vérité, de ce qu'il faut s'accommoder aux besoins de la société, il ne s'ensuit pas qu'on doit s'en rendre esclave. Si l'on avait voulu s'asservir aveuglément à ses goûts, on ne lui
eût jamais olfert de nouveaux produits, on n'eût fait naître en elle aucun nouveau besoin; elle serait restée avec sa pauvreté, sa grossièreté et ses vices. Le premier intérêt de toutes les industries, de toutes les sortes de travaux, est de la porter à renoncer à des plaisirs bornés, ou vulgaires, ou dangereux, et de lui inspirer le goût de jouissances plus variées, plus étendues, plus nobles, plus judicieuses. Mais je dis qu'il faut partir de ses goûts actuels pour le conduire à des goûts meilleurs ; qu'il faut que les idées qu'on lui présente rentrent dans les idées qu'elle a, et que toute production qui s'écarte trop de ses besoins , ou qui en excède la somme, est une destruction de richesses plutôt qu'une création de valeurs. Je ne sais si cette règle, que la production, pour être réelle, doit être en rapport avec les besoins, est généralement comprise ; mais combien peu encore elle est observée ! Combien peu il y a de personnes qui, dans le choix de leur profession, du lieu où elles vont l'exercer, de la nature et de la quantité des produits qu'elles entreprennent de faire, prennent la peine de s'informer des besoins du public, et d'étudier la nature et l'étendue des débouchés! Ici on obéit à la routine; la on est emporté par la fureur des innovations. Il y a des temps où certains sujets de spéculation deviennent tout-àcoup a la mode, où de certains genres d'entreprises dégénèrent subitement en manie. Arrive-t-il à quelqu'un de faire avec succès une chose nouvelle? c'est à qui se hâtera le plus de l'imiter, et la chose nouvelle n'est pas lâchée jusqu'à ce qu'on l'ait fait dégénérer en folie ou en sottise. Lorsqu'on eût commencé à creuser des canaux en Angleterre, dit un écrivain anglais, la mode en devint telle qu'en peu d'années le pays en fut sillonné dans tous les sens, et qu'on en ouvrit jusque dans les districts où il n'y avait rien à transporter ( ' ),
(') Rev. Briiann., prém. série, t. I, p. i;>.
On se souvient de cette rage de bâtir qui, à une certaine époque de la restauration, avait saisi les habitants de la capitale. Paris avait l'air d'une ville prise d'assaut par des architectes et des maçons. On épuisait les anciennes carrières; on en ouvrait une multitude de nouvelles; on avait l'air de craindre que la place ne vint à manquer aux constructions : on se disputait les terrains; on les achetait a des prix décuples de leur valeur véritable ( * ). On entreprenait a la fois, non-seulement plusieurs rues, mais plusieurs quartiers, plusieurs villes : on élevait une ville dans la plaine des Sablons, une autre dans celle de Grenelle...
Au milieu de cette ardeur fiévreuse pour de certains genres d'entreprises, dont une multitude d'hommes est quelquefois saisie, ainsi que dans beaucoup d'autres spéculations dont la manie est moins générale, la société est plus ou moins perdue de vue. Mais si les spéculateurs sont sujets a l'oublier, elle sait bien les forcer, eux ou leurs dupes, à se ressouvenir d'elle, de ses besuins, de ses ressources, de sa véritable situation. Il n'y a jamais en résultat que ce qui lui convient qui réussisse, que ce qu'il lui faut qu'elle accepte. Les agioteurs ont beau faire hausser entre eux le prix de certaines choses, le prix s'en règle en détinilive d'après la quantité qui en existe et la demande qu'elle en fait. On a beau multiplier de certains produits, il n'y a que ce qu'elle en peut acheter qui trouve à se vendre. Pendant qu'on se livrera avec le plus d'ardeur a de certaines fabrications , à celle des maisons, par exemple, il arrivera un moment où l'on commencera à s'a-
(*) Il est à la connaissance de l'auteur de ce livre que, dans la plaine de Grenelle, une ferme qui ne rapportait pas 7,000 francs de rente a été vendue , à cette époque, douze cent mille francs; et ce marché n'est pas le plus extraordinaire qui ait été fait. On trouve des exemples plus curieux encore dans les journaux et les écrits du temps. V. notamment les Mémoires dOuvrardy trois, part., p. 96.
percevoir que les besoins sont dépassés , que les locataires n'arrivent pas, que les nouvelles constructions restent invendues. Les entrepreneurs, ayant compté sur des rentrées qui manquent, seront obligés de faillir ; d'énormes capitaux seront perdus ; les travaux seront abandonnés, et des milliers d'ouvriers resteront tout à coup sans ouvrage.
L'histoire de notre temps, depuis la paix surtout, a été remplie d'exemples de la fausse direction que l'industrie peut donner à ses moyens et des pertes effrayantes qu'elle peut faire, faute d'avoir pris en suffisante considération les besoins réels de la société. Des quatre-vingts compagnies de canaux existantes en Angleterre, écrivait en 182o la Revue britannique, il y en a vingt-trois qui ont déjà dépensé au-delà de 91 millions, et qui n'ont pas encore donné un schelling de dividende a leurs actionnaires ( ' ). Telle avait été, dans le cours de cette année 182o, la masse de cotons que des spéculateurs anglais avaient faitvenir en leur pays,dans la supposition que cette denrée manquerait cette année-là, tandis qu'elle existait en quantité surabondante, que, sur cet article seul, il y eût des pertes pour plus de 62 millions. Lorsque la reconnaissance des nouveaux États de l'Amérique méridionale eut permis à l'Angleterre de commercer directement avec le Brésil, la seule ville de Manchester envoya à Rio-Janeiro, dans l'espace de quelques mois, plus de marchandises que le Brésil entier n'en avait consommé dans le cours des vingt années précédentes (*). Une lettre de Sidney, reçue à Londres au commencement de 1826, annonçait qu'il venait d'être expédié d'Angleterre en cette colonie des sels purgatifs d'Epson en quantité suffisante pour purger la colonie pendant cinquante
(*) Rev. Brilann., prem. série, t. H, p, 34. (") Jd-, t. VII, p. 197 etsuiv.
ans, eu fût-il administré à chaque habitant une dose ordinaire par semaine ( • ). Dans sa session de 182 i-î 825, le parlement anglais, en moins de six mois, avait autorisé deux cent soixante-dix compagnies diverses , qui avaient émis ensemble pour plus de quatre milliards d'actions; et telle avait été la sagesse de plusieurs de ces entreprises et d'une multitude d'autres pour lesquelles on n'avait pas eu besoin de l'autorisation du parlement, que, dans le cours de l'année 1825, au dire du journal The Slai-, il y eût trois mille deux cents faillites, qu'il fut rendu cent trente-sept mille arrêts de prise de corps, qu'il en fut exécuté soixante-quinze mille, et que les frais judiciaires qui avaient précédé, accompagné ou suivi ces banqueroutes , s'étaient élevés à la somme énorme de 960,000 liv. sterl. (24 millions de francs) (2).
Et il ne faut pas croire, comme on le dit communément, que toute entreprise, quel qu'en soit l'objet et quel qu'en puisse être le résultat, est utile au moins en ce sens qu'elle a le bon effet de procurer du travail aux classes ouvrières ; car les classes ouvrières sont précisément celles qui souffrent le plus des entreprises légèrement formées. Si la solidité et la durée d'un établissement quelconque importent a toutes les classes de personnes qui y sont attachées, elles importent surtout à celles qui ont le moins d'avances et qui vivent au jour la journée. Le plus grand tort qu'on puisse faire à de pauvres ouvriers, c'est de les attirer dans des entreprises destinées a périr. Mieux vaudrait en quelque sorte pour eux absence de secours, que des secours précaires et sujets à leur manquer. Sur la foi des moyens d'existence que leur présentent les entreprises dans lesquelles on les a témérairement
(') Rrv. Brilann., t. VI, p. 188 et 1S9. (*) Jrf., «6.
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engagés, ils contractent des mariages, ils élèvent des troupes d'enfants, et puis, quand les catastrophes arrivent, ils se trouvent, avec des familles nombreuses, en présence d'établissements dont on a fermé les portes, et qui n'ont plus ni ouvrage à leur offrir, ni secours à leur donner. Aussi, quoique la déconfiture du maitre ne leur fasse perdre ordinairement aucune avance, et qu'il n'en résulte pour eux qu'une cessation de travail, sont-ils, je le répète, la classe qui souffre le plus de cette sorte de désastres. Extrêmement funeste à l'entrepreneur et au capitaliste, une entreprise qui tombe est meurtrière pour les ouvriers (*).
On ne peut donc pas trop dire combien il importe, avant de rien entreprendre , de s'informer exactement des goûts , des besoins, des ressources de la société.
Ajoutons après cela qu'éclairé sur l'état de la demande ■> il n'est pas moins essentiel de connaître l'état de l'offre, et de savoir les moyens que déjà la société possède de satisfaire les besoins éprouvés.
Il est possible que tel produit que j'aurais envie de faire lût de nature à être goûté du public. Mais n'y a-t-il pas déjà quelqu'un qui le fasse? Est-il en mon pouvoir de le mieux faire que ceux qui le créent? Combien existe-t-il d'établissements consacrés à ce genre d'entreprise? Quels sont les procédés qu'ils emploient? Quelle est leur dépense? A combien reviennent leurs produits dans le pays où je voudrais m'établir, et dans un rayon de tant de lieues autour du point où
(*) Qu'on juge, après cela, de ce qu'il y a de sagesse et de bon sens dans dos phrases comme celles-ci, que j'emprunte à une Revue anglaise : « Tout ce qu'on peut demander aux spéculateurs, c'est que leur passion soit dirigée de manière à ce que les classes laborieuses aient du travail; car alors, quels que soient les résultais des spéculalions, elles ont toujours contribué au bien public. (Art. du Quarlcrly Rcw., trad. parla Rev. Brilann., t. I, p. 12 et 15 de la prem. série).
je suis obligé de fonder nia fabrique? A quel prix reviendront les miens, parvenus a l'extrémité du rayon jusqu'où je suis obligé de les répandre pour trouver un nombre suffisant d'acheteurs ? Quel genre d'avantage aurai-je sur les producteurs qui existent? Payerai-je un moindre intérêt de mes capitaux? Mon entreprise sera-t-elle mieux conçue, mieux montée, mieux administrée? Gagnerai-je quelque chose sur la matière première? Aurai-je des moteurs plus puissants, des machines plus expéditives, des ouvriers plus intelligents ou moins chers? Disposerai-je de moyens de transport plus économiques? Sur quoi y a-t-il mieux à faire que ce que l'on fait? Rassemblons tous les éléments de mon compte; vérifions-les scrupuleusement; assurons-nous que j'ai pourvu à tous lés frais nécessaires; faisons ensuite une ample part au chapitre des erreurs possibles et des contre-temps imprévus. S'il m'est démontré, tout calcul fait, que le public n'est pas servi comme il devait l'être; si je vois nettement comment il pourrait l'être mieux; si je possède bien mon affaire ; si un certain instinct de spéculateur, plus sûr quelquefois que les calculs les plus habiles, m'avertit qu'elle peut être convenablement tentée; si je me sens d'ailleurs en état de la bien conduire..., je puis aller, je puis m'engager; j'ai la conscience acquise que je vais faire une chose bonne pour les autres et pour moi, une chose vraiment utile, voire même une chose morale, encore bien qu'elle doive nuire à mes concurrents, puisque je vais affranchir le public du tribut illégitime que lèvent sur lui des producteurs indolents ou malhabiles, qui lui font payer le produit qu'ils font au-dessus de sa valeur véritable, c'est-à-dire au-dessus du prix auquel il peut être livré.
Mais ce n'est qu'après m'être ainsi bien assuré de ce que l'on fait, et du mieux qu'il y aurait à faire, que je peux agir
avec honneur et sûreté ; car si je n'ai pas pris des précaucautions suffisantes, si j'ai entrepris légèrement, si je me suis mis dans la nécessité de vendre a perte, si je ne sers le public qu'en détruisant ma fortune et en nuisant à celle des producteurs établis avant moi, il est clair qu'il eût été plus sage et plus moral tout à la fois de ne pas entreprendre.
En général, ce qu'il faut surtout recommander aux entrepreneurs, c'est d'étudier l'état de l'offre, et de voir s'ils peuvent réellement y introduire quelque amélioration. Il y a en effet bien moins de gens qui se ruinent pour avoir mal choisi le produit à faire , que pour n'avoir pas fait un calcul assez juste du prix auquel il leur serait possible de le livrer. Il est peu de produits qui ne soient bons a entreprendre , quand on peut les fournir à un prix tel qu'il soit presque impossible qu'ils ne trouvent pas des acheteurs. Mais c'est ce prix auquel on pourra produire qu'on ne prend pas assez la peine d'étudier. Si, dans bien des cas, l'on met peu de soin à s'instruire de l'état des besoins, on en met encore moins à rechercher les bons moyens de les satisfaire, et rien n'est comparable à la légèreté avec laquelle les plans les moins raisonnables sont fréquemment adoptés. C'est principalement à ce peu d'attention qu'on apporte à l'étude et au choix des moyens d'exécution qu'il faut attribuer la chute de tant d'entreprises , dans le cours desquelles il se fait une si grande déperdition de forces, et dont la ruine finale est accompagnée de tant de souffrances pour la société.
Après les deux genres de capacité nécessaires pour apprécier convenablement l'objet et les moyens d'une entreprise, l'art de la diriger est un autre talent faisant également partie du génie des affaires, et qui n'est pas moins indispensable que les deux autres au succès de toute espèce d'industrie.
Ce moyen se distingue parfaitement de ceux que je viens
de décrire. Il est fort possible, en effet, qu'un homme peu capable de juger de l'opportunité de créer un certain produit, ou de dresser le compte des frais auxquels il est possible de le produire, soit d'ailleurs en état d'administrer avec intelligence, fermeté et sagesse l'établissement monté pour l'obtenir. Mais si cette dernière faculté ne doit pas être confondue avec les précédentes, elle ne peut pas, sous un autre rapport, en être séparée : il faut qu'elle concoure avec elles, et nul n'est véritablement homme d'affaires , s'il n'est en même temps administrateur. Ce talent de l'administrateur est d'une si grande conséquence, que rien ne saurait en tenir lieu; et l'entreprise la plus excellente, celle où l'on obtiendrait par les meilleurs procédés les produits les plus susceptibles de se vendre, n'aurait aucune chance de se soutenir, si d'ailleurs elle n'était pas convenablement gérée, s'il y régnait peu d'ordre, si les heures de travail y étaient mal réglées, les dépenses mal faites, les ressources gaspillées, la police faiblement maintenue, etc.
Il n'y a rien dont le chef de l'entreprise, même la plus heureuse et la plus féconde, doive se préoccuper davantage que de la question d'administration. Il ne saurait jouir de son fonds avec sécurité que lorsqu'il est parvenu, à force de bonne gestion, à se mettre au-dessus de toutes les chances. Il ne peut point être tranquille tant qu'il doit a quelqu'un ou qu'il se doit à lui-même un capital engagé dans des bâtiments, des appareils, des machines dont la concurrence, une découverte, la paix, la guerre, mille événements, peuvent a chaque instant ruiner la valeur. Il ne lui est permis de se rassurer que lorsqu'il est parvenu à se rembourser de toutes ses avances, à forcer l'entreprise a se racheter, à lui faire rendre entièrement le capital qu'elle tenait engagé. II n'y a point jusque-là de revenus véritables, puisqu'il n'y a que des revenus fondés sur un
capital exposé a périr. Ces revenus ne sont véritablement assurés que lorsque le capital, finalement délivré, a été mis hors de tout risque. « Il y a, disait un jour à sa compagnie le chef d'un de nos établissements industriels les plus considérables et les plus prospères, il y a de par le monde un exemple que je voudrais imiter. Il existe à Glascow un établissement d'éclairage au gaz qui n'a pas vingt ans d'existence, et qui a été si habilement administré, que les bénéfices accumulés donnent aujourd'hui un revenu égal à 5 pour cent du capital engagé; de telle sorte que la compagnie peut vendre ses produits au pair, c'est-à-dire sans nul bénéfice, et toucher encore, et toucher à perpétuité son dividende de o pour cent. On sent quel avantage une telle position lui donne contre la concurrence et contre tout danger imprévu (*).» L'exemple n'était pas facile à imiter sans doute, mais il était excellent à proposer. C'est la. en effet, qu'il faut tendre, et c'est là qu'on arrive surtout par une bonne gestion, à force d'en simplifier les rouages et de la surveiller.
Le petit nombre d'économistes dont j'ai lu les écrits sont loin, à ce qu'il me semble, d'accorder à ce moyen toute l'attention dont il est digne. Je ne me souviens pas que Smith en dise un seul mol. L'auteur du Traité d'économie politique s'y arrête à peine. Il est juste de reconnaître pourtant qu'il en a parlé plus expressément dans ses leçons du Conservatoire, et qu'il a mis plus de soin à en signaler l'importance qu'il ne l'avait fait dans son traité. « Dans le voyage que je viens de faire en Angleterre, disait-il à la fin de 18*23 en ouvrant son cours, j'avais principalement en vue d'observer les causes qui font en général réussir les entreprises d'indus-
(') M. Clément-Désormes, agent-général de la compagnie des glaces de Saint-Gobain, à l'assemblée des actionnaires, 23 avril 1855.
trie dans un pays renommé pour ses succès en ce genre, et j'ai été confirmé dans la persuasion que la manière d'administrer ces entreprises contribue à leur succès beaucoup plus encore que les connaissances techniques et les procédés d'exécution pour lesquels, cependant, on vante avec raison les Anglais (1).
Je m'en tiens à ce peu de remarques. Elles suffiront, j'espère, pour faire comprendre à quel point les talents administratifs méritent de figurer dans une analyse exacte des causes générales auxquelles se lie la puissance du travail.
Enfin, à ce talent de bien administrer, de bien conduire une entreprise sagement et habilement conçue, il est indispensable que l'homme d'affaires , pour être complètement digne de ce nom, réunisse une dernière faculté : c'est celle de tenir des livres en règle; c'est de savoir demander compte à chaque partie de son entreprise et à l'ensemble de son établissement de toutes les avances qu'ils reçoivent, de tous les remboursements qu'ils effectuent, et de pouvoir pour ainsi dire les contraindre a déposer pour ou contre lui, à rendre témoignage de la justesse de ses calculs, ou bien à l'avertir des erreurs qu'il a commises. Sans cette vérification continuelle de ce qu'il s'était promis par le compte toujours présent et la balance toujours facile de ce qu'il a dépensé et de ce qu'il a obtenu, il ne saurait où il en est, il ignorerait s'il est en profit ou en perte, il serait hors d'état de dire par où il gagne et par où il perd, ce qui est bien et ce qui est mal dans son entre-
(') M. Say, dans son Traité, n'avait parlé de ce moyen, eten général des qualités nécessaires à l'entrepreneur, que très incidemment et hors de la place où il devait le plus naturellement en être question. Ce moyen est considéré avec plus de soin et plus en son lieu dans le Cours complet, etc. V. le tom. I , p. J91 et suiv., et le ton». II, p. 199 et suiv.
prise,etil ne verraitpoint, par conséquent, ce qui mérite d'être maintenu et ce qui demande à être réformé. C'est encore la un de ces moyens généraux du travail qu'on a peu pris en considération dans les livres de théorie, quoiqu'ils dussent jouer un rôle considérable dans la pratique. J'aurai occasion de montrer avec plus de détail combien ce moyen est puissant, lorsque je ferai voir comment il peut s'appliquer à de certaines classes de travaux dans lesquels on n'est pas encore accoutumé à soumettre ses spéculations à l'épreuve d'une comptabilité régulière.
Ainsi, connaître les besoins; savoir s'ils sont satisfaits; être en état d'apprécier les moyens qu'on emploie à les satisfaire; avoir le talent de juger si ces moyens peuvent être remplacés par de meilleurs , et s'il y a vraiment lieu de substituer des procédés plus perfectionnés, mais plus chers, à des pratiques plus imparfaites, mais moins dispendieuses; être capable de bien conduire les entreprises qu'on a été capable de concevoir et de fonder pour cela ; savoir s'assurer enfin, par une bonne comptabilité, si les résultats viennent réaliser les promesses que la spéculation avait faites : voilà ce qui constitue le génie des affaires, et tel est le premier ordre de facultés sur lequel se fonde la puissance et la liberté de toute industrie.
Cependant ce serait peu de savoir ce qu'il convient d'entreprendre, si l'on n'était en état de l'exécuter, et si au talent de la spéculation on ne réunissait les connaissances techniques. On ne conçoit pas même comment il serait possible de former de bonnes spéculations sans ces connaissances, puisqu'on serait incapable d'apprécier les moyens qui sont communément employés à créer le produit qu'on aurait dessein de faire, et qu'on ne pourrait juger s'il est possible de
substituer à ces moyens des procédés meilleurs. Il faut donc nécessairement qu'a l'intelligence des affaires se joignent les talents qui ont rapport a l'art
Le premier de ces talents, celui qu'il me parait essentiel d'acquérir avant aucun autre, c'est la connaissance pratique du métier. Je sais qu'ici je m'écarte beaucoup des idées qui ont cours dans les classes de la société les plus aisées et les plus instruites. Lorsque, dans ces classes, on veut préparer un jeune homme a une pratique ferme et éclairée des arts, on commence par lui donner une éducation littéraire : en Europe, en France surtout, la rhétorique est la base fondamentale de toutes les professions distinguées; on fait après son éducation scientifique; il passe ensuite dans ce qu'on appelle les écoles d'application, et il n'arrive qu'à la fin, en dernier lieu et le plus tard, le plus mal, le plus incomplètement possible, à la pratique. Quelques bons esprits, en très petit nombre il est vrai, estiment, au contraire, qu'il faudrait commencer par la pratique; que la théorie et ses applications devraient venir après, et qu'il serait toujours temps d'arriver à la rhétorique.
On a pourtant des raisons pour procéder ainsi qu'on le fait. Reste à savoir si ces raisons sont bonnes. On croit que l'homme a d'abord raisonné, et qu'ensuite il a agi ; on s'est imaginé que le genre humain ne procédait que par principe et par raison démonstrative; on a supposé que notre espèce ét;iit restée plus ou moins longtemps sans faire les choses sans se vêtir, sans se loger, sans faire l'amour, sans se réunir en société, et qu'elle ne s'était avisée de tout cela que par la suite, à mesure que la réflexion était venue l'avertir qu'elle pourrait y trouver quelque plaisir ou quelque avantage. Il a donc paru qu'il était conforme a la nature de l'esprit humain de faire marcher la théorie devant la pratique, et d'enseigner
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la raison des choses avant qu'on apprit a les exécuter.
Je n'hésite pas a dire qu'en procédant de la sorte on a complètement méconnu cette nature de l'esprit humain, sur laquelle on avait le très louable désir de régler sa marche. S'ii est, en effet, une chose qui soit naturelle a l'homme , c'est d'agir d'abord et de réfléchir après. La réflexion éclaire, rectifie, perfectionne l'exercice de nos forces; mais l'homme fait tout naturellement, et il n'est rien que l'instinct n'ait commencé. C'est par instinct que l'homme choisit ses premiers aliments; c'est par instinct qu'il vit en société; c'est par instinct qu'il a commencé a se vêtir et a se construire des demeures. La raison n'a servi qu'à lui apprendre ensuite a mieux faire ce qu'il avait fait d'abord sans raisonner et par la simple impulsion du besoin. 11 tombe donc sous le sens que, pour procéder conformément aux indications de la nature, il faudrait commencer par apprendre à faire les choses et s'instruire ensuite des raisons de ce qu'on fait; qu'au lieu de débuter par la théorie et de finir parla pratique, on devrait, au contraire, débuter parla pratique et n'arriver à la théorie qu'en dernier lieu.
La vérité est que tous les arts ont commencé d'une manière empirique. La plupart de leurs découvertes ont été faites expérimentalement, et les sciences, qu'on met à leur tète, ne sont venues expliquer, la plupart du temps, que ce qu'ils avaient trouvé sans elles. En principe, c'est là la bonne manière d'aller : il faut apprendre l'art avant la science et la pratique avant la théorie. On ne profite bien de la science que lorsqu'elle vient rendre raison des procédés d'un art auquel on est parfaitement rompu. Le savant qui n'est que savant ne sait que faire de sa science ; elle ne peut lui servir à rien. Il y a de l'inexpérience des savants, de leur maladresse, de leur inaptitude pour tout ce qui tient aux pratiques de la vie
réelle, les exemples les plus singuliers. Tel homme profondément versé dans les théories de la mécanique ne saurait souvent comment s'y prendre pour faire des choses dont le plus grossier manœuvre vient aisément a bout. Convenons donc que, pour se rendre propre a l'exercice d'un art, pour devenir vraiment homme d'action, il faut commencer par apprendre à agir, et ne s'occuper ensuite, ou en même temps, de la théorie que pour lui demander de venir éclairer et fortifier les procédés de la pratique.
Je ne sais si l'on a compris cela de l'autre côté de la Manche mieux qu'on ne l'a fait de ce côté-ci. Il est permis de douter qu'on y ait mieux saisi le principe que je pose. Toutefois et en fait, il est certain qu'on y procède différemment, au moins à plusieurs égards. Les hommes qui se destinent a la pratique d'un art en Angleterre , et qui aspirent à y obtenir un rang élevé, commencent par s'instruire de ses détails les plus techniques, et par mettre d'abord la main à l'ouvrage. C'est l'observation que faisait un jour un des professeurs les plus distingués du Conservatoire des arts et métiers de Paris, M. Clément. « Les plus grands ingénieurs de l'Angleterre, disait-il, ont été d'abord de simples ouvriers: Watt était ouvrier horloger; Woolf, charpentier; Telford, maçon; John et Philip Taylor, fabricants de produits chimiques; enfin Maudslay, simple forgeron. Tous les officiers des mines, ajoutait le professeur, ont commencé par être mineurs; tous ont brisé le rocher et roulé la brouette : ce sont de vrais officiers de fortune, qui connaissent à fond les détails de leur art et qui en savent toutes les difficultés. Des conversations avec quelques hommes habiles, quelques livres, quelques leçons de physique et de chimie données par des professeurs ambulants et chèrement payées, voila quels ont été d'abord tous leurs moyens d'instruction scientifique. »
Ajoutons, à l'appui et comme complément de ces remarques, que les plus heureuses inventions des arts ont été faites presque toutes, non par d'habiles théoriciens, par des savants illustres, mais par de simples praticiens, par d'obscurs ouvriers, dont le principal avantage était de bien connaître les procédés de leur art et de se trouver chaque jour en présence des difficultés qu'il avait à vaincre. Il y aurait bien des exemples à citer. Prenons, entre cent autres, celui de la machine à filer le coton , et voyons quels noms elle rappelle. C'est John Wyatt, ouvrier ignoré, qui, en 1737, t'ait les premières tentatives. C'est Paul Lewis, associé de Wyatt, non moins ignoré que lui, qui, onze ans plus tard, en 1743, produit les premiers essais de cardes cylindriques. C'est Richard Arkwright, simple perruquier, mais esprit ardent et opiniâtre , qui, s'emparant de ces découvertes, invente, de 1768 à 1775, la carde à broches et la carde sans (in. C'est James Hargreaves, pauvre ouvrier tisserand, employé dans une fabrique de coton du Lancashire, qui, vers le même temps, en 1767, fait avec bonheur un essai non moins audacieux, et invente sa spinning-jenny (Jeanne la fileuse). C'est, plus tard, un autre ouvrier tisserand, Samuel Crompton, qui, combinant les deux inventions d'Arkwright et de Hargreaves, produit une machine métis, qui n'est ni l'une ni l'autre, d'où lui vient le nom de mule-jenny, mais qui réunit les avantages des deux, et mène a perfection ce merveilleux mécanisme. C'est, finalement, un concours d'ouvriers de tous états, plus obscurs, plus ignorés les uns que les autres, qui, poussés d'une ardeur inconnue, s'associent pour devenir lilateurs, et qui, se souvenant de leur premier métier, prêtent a la machine le tribut de leur expérience, lui fournissent, pour corriger ses défauts, le cordonnier une lanière de cuir, le serrurier une vis en fer, le menuisier une pièce de bois, et, par la réunion h. 5
concertée de leurs efforts, achèvent de l'approprier à sa puissante destination ('). Telle est l'histoire de la machine; voilà quels en ont été les inventeurs. Et notez que ce que je raconte de la fileuse, on le pourrait dire avec non moins de justice des mécanismes les plus puissants, appliqués aux métiers les plus divers. Ce sont presque toujours, et en toutes choses, les connaissances techniques, plus que les notions de théorie, qui ont mis sur la voie des inventions.
Je ne dois pas unir sans ajouter que ces observations sur l'intérêt qu'il y aurait à débuter par la pratique s'appliquent indistinctement à toutes les professions. Le métier en tout devrait être la première chose à apprendre, et, quel que soit l'art auquel on se destine, c'est par l'art lui-même qu'il faudrait commencer. « On ne saurait, comme l'observe un illustre philosophe, se familiariser de trop bonne heure avec les images qui doivent nous fournir par la suite les matériaux de tous nos jugements, et, par rapport à chaque art en particulier, l'homme qui s'y destine ne peut pas se placer trop tôt au milieu des objets de ses études, et dans le point de vue le plus convenable au genre , au caractère et au but de ses observations (*). » Je souhaiterais, en d'autres termes, que l'on commençât par en venir au fait de prime-abord , et autant que possible en toutes ehoses, c'est-à-dire qu'en toutes choses, on se plaçât le plus tôt possible au milieu des faits mêmes de la profession qu'on serait destiné à exercer; que l'éducation professionnelle des médecins commençât dans les amphithéâtres de dissection, et se poursuivit dans les hôpi-
(') F. C. G. Simon, Observations recueillies en Angleterre, en 1835, t. II, p. o à 11.
(2) Cabanis; Révolution de la médecine , t. I, p. 62 de ses œuvres complètes.
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taux, au pied du lit des malades; celle des avocats chez les avoués, dans les greffes, dans les parquets, à la barre des tribunaux, la où ils pourraient le mieux se familiariser avec les procédés de la justice et l'intelligence pratique des lois; celle des administrateurs dans les bureaux des administrations; celle des mineurs dans les mines; celle des manufacturiers dans les manufactures; celle des ingénieurs des ponts et chaussées sur les routes, et au milieu des travaux qu'ils seraient destinés à diriger plus tard, etc. (*). »
Et toutefois, en reconnaissant qu'il importe de commencer par la pratique, hâtons-nous de dire que sa marche ne devient sûre et son action vraiment puissante que lorsque la théorie l'accompagne ou la suit, et lui prête le secours de ses lumières Sans l'intervention des sciences, l'industrie, livrée a l'empirisme et à la routine, ne ferait des forces de la nature qu'un usage aveugle et borné. Le propre des sciences est de lui apprendre a s'en servir avec discernement et avec étendue. J'ai déjà dit que la nature, laissée a elle-même, ne travaillait pas de préférence pour l'homme : les sciences, en lui découvrant comment elle agit, lui offrent les moyens de lui dérober ses forces et de les plier à son usage. Elles lui dévoilent les propriétés des corps , leur action physique , leur action chimique, et elles lui livrent une multitude de secrets et de leviers dont il peut tirer ensuite les plus grands secours. Qui peut dire tout ce que les arts ont emprunté de vérités fécondes à la chimie, a la physique, à l'astronomie, à l'histoire natu-
(*) J'ai traité ce sujet avec plus de détail dans un article sur les Prétentions de notre temps à l'esprit pratique , inséré au t. Il, p. 118 du Journal des économistes. J'y renvoie ceux de mes lecteurs qui auraient besoin de plus amples explications. Cet article a pour objet de montrer combien on est mal préparé à la pratique des art« par une longue éducation purement spéculative.
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relie? Quelquefois un seul des faits observés par ces sciences a suffi pour leur faire faire d'immenses progrès. Quel parti, par exemple , n'a-t-on pas tiré de la connaissance des propriétés de l'aimant et de celle de l'élasticité des fluides? La boussole, pour me servir de la belle expression de Montesquieu, a ouvert au commerce l'univers. On supputait, il y a déjà longtemps, que la machine à vapeur, qui n'est qu'un moyen, devenu de plus en plus ingénieux et puissant, de se servir de l'énçrgie expansive de la vapeur d'eau, avait assez augmenté les produits de l'industrie en Angleterre pour couvrir les intérêts de la dette, montant annuellement à plus d'un milliard.
La puissance de l'industrie est donc étroitement liée à celle des sciences; et s'il est très essentiel que les hommes qui se destinent à la pratique d'un art commencent par se mettre au courant de ses détails les plus techniques, il ne l'est pas moins qu'un bon enseignement scientifique se place à côté ou à la suite du travail expérimental. Il serait seulement à souhaiter que cet enseignement fût donné par des savants qui ne fussent pas éminents seulement par la science, et qui eussent été des praticiens consommés; de telle sorte que tout tendit à la même fin, et que la théorie elle-même n'eût pour objet et pour effet que de perfectionner les procédés de la pratique.
Je n'ai pas besoin de dire combien cette interversion des usages en vigueur serait à tous égards avantageuse, et à quel point l'étude des sciences, ainsi rapprochée des faits de la pratique, devrait donner des résultats meilleurs; combien elle serait à la fois plus aisée et plus profitable; quel attrait offrirait la théorie quand elle viendrait rendre raison des procédés d'un art devenu familier, et quels progrès elle lui ferait faire. Il y aurait dans la satisfaction intellectuelle que
causeraient ses révélations quelque chose de l'étonnement naïf qu'éprouve l'honnête M. Jourdain quand il découvre que, sans s'en douter, il faisait depuis quarante ans de la prose. On découvrirait de même que depuis longtemps on faisait de la science sans le savoir, ou bien l'on s'apercevrait qu'on avait pris des directions contraires à celles indiquées par la véritable science, et l'enseignement scientique offrirait un égal intérêt, soit qu'il confirmât ce qu'avaient appris les tâtonnements de la pratique, soit qu'il contredit ses enseignements et lui offrît les moyens de se rectifier. En tout , l'industrie peut puiser d'immenses secours dans l'étude des sciences, et l'on n'énonce qu'une vérité devenue familière quand on dit que plus les sciences ont fait de progrès et plus l'industrie a de moyens, plus elle est libre.
Observons néanmoins que la liberté, sous ce rapport, paraîtraitmoins dépendre de l'avancementdes sciences que de leur diffusion. « L'expérience, disait encore le professeur éclairé que j'ai cité plus haut (M. Clément Désormes), l'expérience me prouve chaque jour que les plus simples éléments des sciences peuvent suffire aux plus grands développements de l'industrie. » Sûrement il ne faut pas inférer de la que l'industrie n'est pas intéressée aux progrès très élevés des sciences. De ce qu'on ne voit pas à quoi pourront lui servir de certaines vérités, il serait bien téméraire de prétendre qu'elles ne lui serviront jamais a rien. Combien de découvertes, qui ne semblaient d'abord que curieuses, ont fini par conduire a d'importantes applications. « Lorsque le Hollandais Otto- Guérike tira les premières étincelles électriques, eût-on prévu, demande M. Say, qu'elles mettraient Franklin sur la voie de diriger la foudre et de la détourner de nos édifices, entreprise qui semblait dépasser de si loin le pouvoir de l'homme?» Je suis donc loin de condamner aucun genre de recherches :
je dis seulement que ce qui fait la puissance des arts ce n'est pas tant l'existence d'un petit nombre d'hommes très savants que celle d'un très grand nombre d'hommes d'action passablement instruits; et les faits déposent avec éclat de la vérité de cette remarque. C'est ainsi, par exemple, que l'industrie est incomparablement plus puissante en Angleterre qu'en France, quoique le premier corps savant de l'Europe soit probablement en France, et que le seul avantage de l'Angleterre, sous le rapport des sciences, soit de compter un nombre plus considérable d'hommes qui en possèdent les éléments. Nonseulement il existe en Angleterre, pour la direction des entreprises industrielles, une classe nombreuse d'ingénieurs privés qui commence à peine a se former chez nous ; mais il faut remarquer en outre que dans ce pays beaucoup de chefs d'ateliers, de contre-maîtres et même de simples ouvriers, possèdent des notions élémentaires de physique, de chimie et de mécanique qui manquent généralement parmi nous à cette classe de travailleurs ( 1 ).
Si la puissance des arts tient a l'avancement et a la diffusion des sciences, elle est surtout liée au progrès de leur application. L'application d'une science est une science particulière, plus difficile peut-être que la science même, et dont l'objet est de la mettre en valeur. Il est possible, on le con-
(') Voir dans l'ouvrage de M. C. G. Simon, l'un des voyageurs les plus intelligents qui aient récemment visité la Grande-Bretagne, avec quel bon sens les choses sont ordonnées dans ce pays pour faire des ouvriers des hommes d'action exercés et instruits. ( Observations recueillies en Anglelerreen 18ô5, 1. 1, p. 5'28à555, ett. II, p. 51 à 59). 31. Simon n'hésite pas à placer dans l'éducation technique des ouvriers anglais , dans la manière à la fois pratique et scientifique dont ils se préparent à l'exercice de leur profession, la cause de la supériorité incontestable , dit-il , dans la plupart des arts , de ces ouvriers sur les nôtres ; et les détails dans lesquels il entre sont bien propres à justifier «on observation et les elnge* qu'il donne à cette partie intéressante
çoit, que de certaines sciences, assez avancées, assez répandues, aient encore été peu utilisées. Dans cet état, elles sont propres, si l'on veut, à satisfaire la curiosité, à entretenir l'activité de l'esprit, à lui fournir le sujet et a devenir pour lui l'occasion d'un exercice favorable; mais il est évident qu'elles n'ajoutent rien aux pouvoirs du travail. Relativement à l'industrie , les sciences n'existent que lorsque le talent des applications est venu la faire profiter des vérités qu'elles ont trouvées. C'est ce talent qui réalise pour elle le bieufait de leurs découvertes; c'est à ce talent qu'elle doit tout ce qu'elles peuvent lui procurer de puissance et de liberté d'action.
Il y a de ceci des preuves sans nombre. On sait combien d'inventions précieuses, faites au milieu de nous, ont été souvent perdues pour nous, faute d'aptitude à en tirer parti, ou n'ont eu pour nous quelque fruit qu'après avoir enrichi le reste du monde ; et parmi nous, même, combien d'heureuses idées sont demeurées stériles dans les mains de ceux qui les avaient trouvées, qui ont été pour d'autres la source d'immenses fortunes. L'ingénieux Leblanc, après avoir inventé son procédé de fabrication de la soude , mourait de faim à côté de sa découverte, a une époque où ce produit chimique se vendait 50 francs les 100 kil., tandis que plus tard, et
de la nation anglaise. « Le voyageur français, dans la Grande-Bretagne, observe-t-il, n1est pas peu étonné, lorsqu'il visite les ateliers des manufactures, de l'honnêteté des ouvriers auxquels il adresse la parole, de leur ton empressé et poli sans bassesse , de leur déférence pour leurs chefs, et tous ceux qui leur paraissent d'une classe au-dessus de la leur... La manière dont ils s'expriment m'a toujours surpris par sa correction et sa convenance. Dans les fabriques, chaque ouvrier parle sans embarras, démontre avec complaisance les opérations de son travail , et toujours il a le mot propre à la bouche , sans se servir de ces locutions triviales qui déparent si généralement, en France, le langage des classes inférieures, etc. » (16., t. II, p.<tl et 42).
lorsque le même produit ne se vendait plus que 20 francs, des hommes d'application plus habiles, reprenant ce procédé, abandonné par l'inventeur, y trouvaient la source de bénéfices énormes. Il y aurait à citer mille traits pareils, et ces traits montreraient tous quelle distance il y a de l'invention à la mise en œuvre, et de quelle valeur est pour l'industrie l'heureux talent des applications.
Je me borne, avant de finir sur ce point, à faire une seule remarque : c'est que, dans les applications, la question d'art se complique nécessairement de la question d'affaires, et que, dans les inventions en apparence les plus heureuses, il y a toujours à se demander si ce qui paraît artistiquement ou scientifiquement excellent serait commercialement aussi profitable; si telle amélioration, irréprochable aux yeux de la théorie, et considérée d'une manière abstraite, aurait, en fait, et dans les circonstances où l'on se trouve, de favorables résultats. C'est une recherche a faire dans tous les arts, et à propos de toutes les nouveautés qu'il peut être question de mettre en pratique ; mais cette recherche , qui intéresse surtout le talent des affaires, chargé d'élever, à propos de tout, la question d'utilité, de convenance, d'opportunité, ne détruit en aucune manière ce que je dis du talent des applications, considéré sous le rapport de Yart, et n'empêche pas que ce talent n'accroisse infiniment les pouvoirs et la liberté de l'industrie, à mesure qu'il découvre des moyens plus heureux, plus habiles, plus ingénieux de mettre en œuvre les vérités que la science a découvertes.
Enfin la liberté de l'homme qui exerce une industrie ne tient pas seulement a la connaissance qu'il a des procédés de son art, aux notions scientifiques qu'il possède, à son talent pour les applications; elle tient aussi à son habileté en fait d'exécution et de main-d'œuvre. Les découvertes de la science,
utilisées par le génie des applications, ne se réalisent , ne prennent un corps , ne produisent un résultat utile que par le travail de l'ouvrier. Sans ce travail, les plus belles conceptions seraient vaines et toute industrie impuissante. C'est de la main-d'œuvre, â proprement parler, qu'elles reçoivent l'être et la vie. La liberté de l'industrie dépend donc encore essentiellement du talent que l'artiste, déjà distingué comme savant et comme ingénieur, possède encore comme ouvrier. Mieux il conçoit ce qu'il s'agit de faire , plus il est adroit à l'exécuter, plus il sait apporter de persévérance et de soin à son ouvrage, plus il est capable de lui donner de la précision et de la perfection; plus il est maître, en un mot, de cette dernière partie de son art comme de celles que j'ai déjà décrites, et plus il est libre à lui de l'exercer.
Je n'insiste pas davantage sur ces derniers éléments de force, dont l'influence a été souvent exposée, et sur lesquels d'ailleurs j'aurai plus d'une occasion de revenir lorsque j'arriverai, dans les chapitres qui vont suivre, à l'application des principes énoncés dans celui-ci.
J'ai parlé des deux classes de moyens que je viens d'analyser, comme s'ils étaient tous réunis dans une même personne, quoiqu'ils soient nécessairement distribués, pour peu qu'une entreprise ait d'importance, dans un assez grand nombre de mains. Il arrive toujours, en effet, que le fondateur d'une telle entreprise a au-dessous de lui, pour ce qui tient à la gestion de son affaire, un administrateur, un économe, un caissier, un ou plusieurs teneurs de livres; et, d'un autre côté, pour ce qui tient plus particulièrement à l'art, un ingénieur, des chefs d'ateliers, des contre-maîtres, des ouvriers. Cependant il serait, sans contredit, d'un haut intérêt que le chef d'entreprise eût l'intelligence parfaite des diverses tâches que remplissent tous ses sous-ordres; que sa pensée
présidât à tout; qu'il pût partout mettre Ja main à l'ouvrage, approuver ou blâmer avec connaissance de cause, et donner les ordres les plus éclairés. Et non-seulement il serait bon que l'entrepreneur pût réunir en lui tous les genres de capacité qui concourent au succès de son entreprise; mais il serait beureux, si la chose était possible, que ces divers genres de capacité fussent communs a tous ses agents ; car il est, clair que chacun ferait d'autant mieux sa tâche qu'il serait plus en état de comprendre quel est l'objet général de l'établissement, de quelle manière chacun concourt au but de l'entreprise, et quelle est au juste la tâche particulière qui lui est assignée dans ce travail commun. Enfin, quoiqu'il soit fort rare de trouver réunies dans un même individu toutes les facultés industrielles que j'ai décrites dans les deux paragraphes qui précèdent, il est certain que ces facultés sont toutes nécessaires au succès des diverses professions, et qu'un homme exerce sa profession avec d'autant plus de puissance qu'il réunit mieux dans sa personne tout ce qui constitue l'artiste habile et l'homme d'affaires expérimenté.
Après cela, hâtons-nous de dire que le plus haut développement de ces facultés, dans un pays, ne pourrait y assurer le libre exercice d'aucune profession si ce progrès n'y était accompagné de celui des mœurs, et si la population, à mesure qu'elle formerait son génie pour les arts et pour les affaires, ne travaillait aussi a se perfectionner, tant dans cette portion de ses habitudes qui ont pour effet de conserver et d'accroître les facultés de chaque individu, que dans celles qui tendent a rendre plus sûres, plus paisibles, plus faciles les relations des hommes entre eux.
Telle est l'influence que les bonnes habitudes morales exercent sur la liberté de toute industrie, que je suis à corn-
prendre comment les économistes ont pu oublier de tenir compte d'un élément de puissance aussi considérable ; comment Smith, par exemple, après avoir compris les talents acquis dans son inventaire des moyens du travail, n'y a pascompris aussi les bonnes habitudes acquises; comment M. Say, après avoir fait entrer dans sa nomenclature du fonds général de la société les facultés industrielles des travailleurs , a pu négliger d'y faire entrer ce que les travailleurs possèdent de bonnes habitudes morales. Existe-t-il, je le demande, dans l'ensemble des moyens qu'emploie l'industrie, quelque élément de force dont l'influence sur sa liberté soit plus décisive? Je sais tout ce qu'elle peut puiser de puissance dans le talent des affaires, dans les connaissances techniques, dans les secours de la théorie, dans le génie des applications, dans l'habileté en fait de main-d'œuvre; mais l'activité, la prudence, l'ordre, l'économie, la tempérance, la simplicité des goûts, une certaine continence ; mais l'esprit de justice qui porte les travailleurs à s'abstenir de tout esprit de monopole, et le courage civil qui ne leur permet de tolérer un pareil esprit dans qui que ce soit, sont-ils pour elle d'un secours moins ellicace? Comment, dans l'énumération des moyens qu'elle fait concourir à l'œuvre de la production, n'a-t-on pas signalé la bonne morale personnelle et la bonne morale de relation comme deux des plus puissants et des plus indispensables ( ' ).
(') Smith, J.-B. Say et la plupart des économistes, parlent bien de l'action du gouvernement et de l'influence qu'elle exerce sur toutes les professions, mais ils ne parlent point de la conduite des individus; ils ne montrent pas comment leurs travaux sont aidés ou contrariés par l'usage qu'ils font de leurs facultés relativement à eux-mêmes et clans leurs rapports mutuels; ils ne voient pas que la conduite du gouvernement n'est elle-même qu'une conséquence de celle des individus , et que les actes de la puissance publique ne sont que l'expression des
Et d'abord, pour nous occuper de celte partie de la morale qui se rapporte à notre conduite à l'égard de nousmêmes, n'est-il pas certain qu'un homme vicieux serait à peu près aussi incapable qu'un homme ignorant d'exercer avec succès une profession quelconque? Le vice, il est vrai, n'agirait pas sur lui de la même façon que l'inexpérience ou l'incapacité naturelle ; mais il produirait a peu près les mêmes effets ; et avec tous les moyens intellectuels et manuels d'agir, cet homme pourrait très bien n'en avoir pas la puissance, asservi qu'il serait a de mauvais penchants.
Qu'ai-je besoin, par exemple, de dire que la paresse est un obstacle au libre exercice de toute industrie? N'est-il pas évident que l'activité est la première condition de toute liberté, et que, pour pouvoir user de ses forces; il faut d'abord être capable de surmonter d'indolence naturelle qui nous empêcherait de nous en servir? Tant que l'homme reste inactif, il ne développe aucun de ses organes; la passion du travail est la première vertu dont il a besoin pour tirer quelque parti de ses facultés, et il est visible qu'a égalité de ressources et de capacité naturelles, le peuple le plus laborieux le plus opiniâtre, le plus persistant, devrait être bientôt le plus industrieux, celui dont l'industrie serait la plus puissante et la plus libre.
Si la paresse est un obstacle a la liberté de l'industrie, on en peut dire autant de l'avarice, delà prodigalité, de l'ostentation, et en général de tous les vices. L'avarice, moins funeste a l'industrie que l'oisiveté, ne laisse pas de lui être encore
habitudes qui gouvernent la société. Bref, après avoir rangé fort judicieusements les talents et les sciences parmi les pouvoirs du travail , ils omettent d'y comprendre les mœurs, les mœurs privées, civiles, politiques , qui sont , comme on le verra , l'un de ses éléments de puissance les plus importants.
contraire. Un producteur qui, par lésinerie, ne voudrait pas taire à la production les avances nécessaires, qui aimerait mieux manquer de gagner 6 fr. que risquer un écu, qui, au lieu de joindre ses épargnes à son capital et d'étendre de plus en plus ses spéculations, enfouirait ses profits pour être sûr de ne pas les perdre, un tel homme, dis-je, ne saurait devenir ni très puissant dans son art, ni très riche. Il se pourrait bien que son industrie ne déclinât pas; mais elle ne ferait pas non plus de progrès; elle resterait nécessairement stationnaire. Moins donc un homme industrieux est esclave de cet esprit étroit , de cet instinct sordide qui porte l'avare a enterrer ses trésors ; moins il laisse de capitaux inactifs, mieux il sait les dépenser, toutes les fois qu'il peut le faire avec avantage, et plus il est capable d'étendre les pouvoirs de son industrie, plus elle devient forte et libre.
Si l'avarice restreint la puissance de l'industrie , à plus forte raison la prodigalité. L'avare soustrait des capitaux à la reproduction, mais il ne les détruit pas; le prodigue, au contraire, les dissipe : l'un peut empêcher que la richesse ne croisse, mais l'autre la fait décliner. Le prodigue dépense en superfluilés, en folies, en débauches, les accumulations de ses devanciers; il ne cesse d'enlever au travail quelque portion du capital qui fait sa puissance, et chaque jour il lui ôte ainsi quelque chose de sa liberté. Moins donc un peuple a de cet orgueil puéril, de cette vanité sotte qui porte les hommes à dissiper leurs richesses en fastueuses prodigalités, plus il sait les dépenser avec une sagesse intelligente, et plus ses moyens de production doivent augmenter, plus son industrie doit acquérir de puissance.
Dans les pays où règne le faste, il n'y a presque pas d'intermédiaires entre les arts indispensables à la vie et ceux qui fournissent aux raffinements de la volupté; c'est une chose
78 LIVRE VI. COiNDITIONS AUXQUELLES
facile à remarquer chez la plupart des nations orientales. « Les manufactures, chez ces nations, observe un écrivain anglais, sont dans un état pitoyable; les choses favorables au développement de l'esprit y sont absolument inconnues. On n'y possède d'habileté que pour la joaillerie, l'orfèvrerie, la fabrication des draps d'or, des riches soieries, des armes de luxe, et pour la construction des pagodes et des palais. En Europe, au contraire, nous fabriquons, indépendamment des objets de luxe, des vêlements et des meubles commodes pour tout le monde, des livres et des gardetemps pour les savants ( ' ï. » Cette différence tient surtout a celle des mœurs. Si nous sommes mieux pourvus que les Asiatiques de toutes les choses nécessaires à la vie, de tout ce qui peut la rendre douce, agréable et noble tout à la fois, c'est que, dépensant moins pour la satisfaction des besoins factices, il nous reste davantage pour la satisfaction des besoins réels; c'est que des goûts plus simples, en rendant l'épargne possible, nous ont permis de faire ces accumulations de moyens de toute espèce, d'où sont venus les développements de l'industrie et tous les moyens de jouissance qu'elle nous procure.
La supériorité de l'industrie anglaise sur la nôtre tient en partie à la même cause. Nous fabriquons, en général , tout ce que fabriquent les Anglais, et il est peu d'articles que nous ne soyons capables de confectionner aussi bien qu'eux ; mais il en est un certain nombre que nous ne pouvons pas produire dans la même quantité et au même prix. Pourquoi cela? parce que les producteurs, chez nous, ont moins de moyens de produire; parce que moins de consommateurs
(') Voy. dans la Rev. d'Èdimb., cah. d'oct. 1819, un article sur les indtistries comparées de la France et de V Angleterre,
ont les moyens d'acheter, parce qu'on est en général moins riche, et l'on est moins riche par cette raison, entre beaucoup d'autres, que les dépenses sont peut-être moins judicieuses. Nous sommes plus enclins au luxe que nos voisins; nous avons moins d'attrait pour ce qui est utile et commode; nous en avons plus pour ce qui est somptueux ou brillant; nous aimons davantage les palais, les monuments fastueux, les mets et les vêtements recherchés. Ce que cette disposition ajoute inutilement à nos consommations publiques et particulières, ce qu'elle nous ôte d'aisance, ce qu'elle l'ait perdre à notre industrie de ressources et de moyens, ce que, par conséquent, elle oppose d'obstacles à ses progrès et à sa liberté est assurément très considérable.
Je passerais successivement en revue toutes nos mauvaises habitudes particulières, que je les trouverais toutes plus ou moins contraires au libre exercice de tous les arts. Si l'avarice s'oppose à l'accroissement de nos capitaux, si la prodigalité les fait décroître , l'intempérance use notre santé, la débauche abrutit notre intelligence, l'envie, en nous irritant contre nos rivaux , ne fait que nous rendre plus incapables de les atteindre, et, à plus forte raison, de les dépasser. FI n'est pas de vice qui n'ait pour effet de diminuer notre puissance, de réduire nos moyens d'action. L'un ruine nos forces corporelles, l'autre nos facultés mentales; celui-ci notre fortune, celui-là notre considération, la plupart plusieurs de ces biens ensemble, quelques-uns toutes nos facultés à la fois.
Autant donc, pour exercer librement une industrie quelconque, il est nécessaire que nous ayons l'habitude des affaires et beaucoup d'acquis sous le rapport de l'art, autant il est nécessaire que nous sachions faire, relativement à nousmêmes, un usage moral de nos facultés. La liberté de l'homme industrieux dépend de ce moyen autant au moins que d'au-
cun autre; et, si sa puissance est fort accrue par l'adresse, l'intelligence, l'habileté, la science, elle ne l'est pas moins par l'activité, le zèle , l'application , l'économie, la régularité, et par toutes les vertus individuelles favorables à la conservation et a l'accroissement de ses forces.
De toutes les vertus privées, celle que je regarderais comme la plus nécessaire a l'homme industrieux, celle qui lui donne successivement toutes les autres, c'est la passion du bien-être, c'est un désir violent de se tirer de la misère et de l'abjection, c'est celte émulation et cette dignité tout à la fois qui ne lui permettent pas de se contenter d'une situation inférieure, toutes les fois que, par un travail honorable , il voit la possibilité de s'élever à un état meilleur.
Ce sentiment, qui semble si naturel, est malheureusement beaucoup moins commun qu'on ne pense. Il est peu de reproches que la très grande généralité des hommes méritent moins que celui que leur adressent les moralistes ascétiques d'être trop amis de leurs aises, de se donner trop de soins pour augmenter leurs moyens de jouissance et de bonheur. On leur adresserait le reproche contraire avec infiniment plus de justice, lis n'ont en effet, il faut bien le dire, malgré le penchant au faste que montrent en général les familles nouvellement et trop rapidement enrichies, ils n'ont que trop de disposition à se contenter de peu, a s'accoutumer a une existence chélive, à croupir, a vieillir dans l'ignorance, l'ordure, le dénuement, et en général dans des états fort mal assortis à celte dignité du genre humain dont ne cessent de les entretenir les mêmes moralistes. Il y a même dans la nature des hommes cela de très remarquable, que moins ils ont de lumières et de ressources, et moins il éprouvent le désir d'en acquérir. Les sauvages, les plus misérables et les moins éclairés des hommes, sont précisément ceux à qui il est le plus
difficile de donner des besoins, ceux à qui on inspire avec le plus de peine le désir de sortir de leur état ; de sorte qu'il faut que l'homme se soit déjà procuré par le travail un certain bien-être, avant qu'il éprouve avec quelque vivacité ce besoin d'améliorer sa condition, de perfectionner son existence, que j'appelle amour du bien-être.
Cependant, tant qu'il n'est pas animé de cette passion, il est impossible que son industrie fasse des progrès rapides. Il conduit ses travaux sans zèle, sans affection, sans intelligence, sans aucune des dispositions morales qui sont indispensables pour les bien exécuter. Il use assez mal aussi de ses ressources. S'il consent à passer sa vie dans un état de misère et de médiocrité, ce n'est de sa part ni modération , ni simplicité de mœurs : c'est grossièreté, paresse, incurie, absence de dignité, de goût, de délicatesse. Loin d'avoir des penchants modérés, il serait volontiers dissolu; il est fort enclin à l'intempérance, à la luxure, au luxe ; il a le goût de toutes les jouissances désordonnées : il n'a pas l'amour du bien-être.
Supposez-le, au contraire, animé d'un vif désir d'améliorer sa condition, et de ce sentiment, comme de leur source, naîtront les habitudes privées les plus favorables aux progrès de l'art qu'il exerce, comme au bon emploi des biens qu'il possède. L'activité succédera à la paresse; à l'insouciance, l'émulation ; l'ordre et l'épargne, au gaspillage; il dépensera peu pour l'ostentation; il fera beaucoup pour le bonheur véritable; il voudra voir sa demeure devenir chaque jour plus saine, plus commode, plus riante ; il voudra être mieux vêtu, mieux nourri, plus instruit, mieux gouverné ; il ne négligera aucune partie de son bonheur, et plus sa condition deviendra bonne, plus il éprouvera le désir et plus il aura les moyens de la rendre meilleure encore.
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C'est à cet amour du bien-être, passion des peuples très cultivés, qu'il faut attribuer les beaux développements que l'industrie a pris chez quelques peuples; c'est à l'absence de ce sentiment qu'il faut demander compte des retards qu'elle éprouve en d'autres pays. Je ne doute point que la distance où elle peut être encore parmi nous du point où elle est parvenue chez une nation rivale, ne tienne en bonne partie à la différence de l'énergie avec laquelle ce sentiment agit chez les deux nations. Nul peuple ne parait plus possédé que le peuple anglais du besoin d'accroître son aisance, ses commodités, de se procurer, comme il le dit, une existence comfortable, c'est-à-dire une existence saine et fortifiante, une existence dans laquelle les besoins de la vie matérielle étant satisfaits, l'âme devienne entièrement libre pour la recherche de plaisirs plus élevés. Cette passion domine chez lui les hommes laborieux de toutes les classes; c'estelle qui préside à tous leurs travaux, qui en accélère de plus en plus le mouvement et l'activité , qui les dirige constamment vers un but utile : elle est l'âme de leur industrie et la principale cause des progrès immenses qu'elle a faits.
Ce n'est donc pas sans raison que je place la passion du bien-être au nombre des premières vertus privées de l'homme industrieux.
Il en est une pourtant qui paraîtrait plus nécessaire encore à ses progrès, surtout dans les classes inférieures : c'est cette sorte de retenue et de prudence qu'il a besoin de s'imposer, cette sorte de violence qu'il est obligé de se faire, non pour s'interdire le mariage, car je ne saurais admettre que, dans aucune classe, on soit obligé de s'abstenir de se marier, mais pour soumettre l'usage de cette union, ainsi que le reste des actions humaines, aux règles d'une morale saine et sensée.
J'écarte l'idée qu'un homme ne doive se marier que lors-
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qu'il a, comme on dit, les moyens d'élever une famille; car il serait fort difficile de dire m que c'est qu'une famille, et combien il faut être en mesure d'élever d'enfants pour avoir moralement le droit de se marier. On n'aurait pas d'ailleurs beaucoup de peine a établir que l'union conjugale est la première association qu'aient besoin de former, alors même qu'ils manquent de fortune, un jeune homme et une jeune fille honnêtes et laborieux, avant chacun un état et le désir d'assurer leur bonheur par une vie réglée et honorable. Une telle association est pour l'un et pour l'autre une source d'avantages nombreux : elle calme leur imagination ; elle ûxe leurs idées; elle les détourne du vice; la dépense de chacun devient moindre; ils se servent mutuellement d'aide et d'appui : c'est la meilleure ligue qu'ils puissent former contre l'infortune.
Mais, pour que cette ligue ait de bons effets, il ne suffit pas qu'ils l'aient formée dans de bonnes vues, il faut encore qu'ils veillent attentivement sur ses conséquences; car s'ils ne prenaient soin d'en régler, d'en maîtriser les conséquences, elle pourrait devenir pour eux une cause de découragement et de ruine, tout aussi bien qu'elle est, alors qu'elle est bien entendue et sagement conduite, un principe très fécond de force et de prospérité. Je ne veux pas, au surplus, aborder de nouveau un sujet sur lequel je me suis déjà étendu ailleurs ('), et je me borne a dire que rien n'énerve plus un homme, ne lui ôte davantage l'activité, l'émulation, le courage, ne le rend plus incapable de songer à perfectionner son art et à en étendre la puissance, que de se voir entouré de plus d'enfants qu'il n'est en état d'en élever, que de sentir que la misère le gagne, le déborde, et qu'il fait de vains efforts pour l'écar-
(') V. eh. X, liv. iv du premier volume, p. 459 et suivantes.
ter de lui et des siens. Reconnaissons donc qu'il est peu de vertus dont l'homme industrieux ait plus besoin, surtout dans les conditions inférieures, que de celle qui est nécessaire pour régler sagement le principe de la population.
Si la liberté des arts tient essentiellement au progrès des mœurs individuelles , elle se lie d'une manière non moins étroite au développement des bonnes habitudes civiles. Pour pouvoir exercer librement un art quelconque, il ne suffit pas que nous fassions un usage prudent de nos facultés, que nous soyons de bons économes de nos forces, il faut encore que nous sachions nous en servir sans préjudice pour autrui; il faut que nous ayons appris a en renfermer l'usage dans les limites de la justice.
Nous pouvons sortir de ces limites d'une multitude de façons. Il est en effet mille façons de nous attaquer, de nous faire mutuellement violence. Nous pouvons nous attaquer dans nos personnes par des diffamations, des outrages, des blessures, des meurtres; nous pouvons nous attaquer dans nos fortunes par des fraudes, des escroqueries, des vols, des extorsions, des pillages; nous pouvons nous attaquer dans l'exercice de nos facultés par des prétentions exclusives, des prohibitions injustes, des accaparements, des monopoles , des usurpations de privilèges, etc.
Or, de quelque manière que nous entreprenions les uns et les autres; que nous nous attaquions dans nos personnes, dans nos fortunes, dans l'exercice de nos facultés, les attaques que nous nous livrons ont pour effet inévitable de restreindre notre pouvoir d'agir, et elles le restreignent d'autant plus, que les excès auquel nous nous portons les uns envers les autres sont plus graves et plus multipliés.
Il est bien superflu de dire par exemple, que nous dimi-
niions les pouvoirs de l'industrie en nous attaquant dans nos personnes. Non-seulement, par des violences de celte sorte, nous pouvons nous réduire plus ou moins à l'impossibilité physique d'agir, mais nous nous en ôtons la faculté morale; nous répandons l'alarme dans la société, nous détruisons cette sécurité sans laquelle il est impossible de se livrer avec zèle et avec fruit à aucun travail.
Il n'est pas plus nécessaire d'ajouter que nous détruisons les pouvoirs de l'industrie en nous attaquant dans nos fortunes. Pour pouvoir exercer l'industrie, en effet, les biens que nous possédons ne nous sont pas moins nécessaires que les facultés à l'aide desquelles nous les faisons valoir, et les attentats a la propriété nous ôtent le pouvoir physique d'agir, tout aussi bien que les entreprises contre les personnes. Ajoutez que ces attentats, de même que les précédents, ne nous ôtent pas seulement le pouvoir physique, mais encore le pouvoir moral de travailler : ils paralysent notre activité en même temps qu'ils nous enlèvent nos ressources. Nul ne veut se donner une peine dont il n'est pas assuré de recueillir le fruit ; loin de songer à s'enrichir, à peine soigne-t-on ce qu'on possède; on s'abandonne à l'oisiveté; on tombe dans l'ignorance et la misère, ou, si l'on tendait à sortir de cet état, on fait moins d'efforts pour s'en tirer.
Enfin, il est tout aussi inutile de dire que nous détruisons la liberté de l'industrie en nous attaquant dans l'exercice de nos facultés, en cherchant à mettre des limites à l'activité les uns des autres, en voulant accaparer, chacun de notre côté, quelque genre de fabrication, quelque branche de commerce ou quelque autre mode d'activité. La conséquence nécessaire de ces mutuelles usurpations, c'est que, de toutes parts, nous sommes plus circonscrits et plus gênés dans l'usage de nos forces, que nous en usons avec infiniment moins
d'intelligence et d'émulation, que nous en dépensons infructueusement une portion considérable, que nous en tirons en général moins de profit ( ' ).
Pour exercer les arts avec facilité et avec puissance, nous n'avons donc pas moins besoin de nous respecter les uns les autres, que de savoir faire, par rapport à nous-mêmes, un bon emploi de nos facultés. Ce progrès, différent des précédents, est tout aussi indispensable; et, de même que l'industrie croît avec la capacité pour le travail et les affaires, avec le perfectionnement des habitudes privées, de même elle croit avec le perfectionnement de la justice sociale, et devient d'autant plus libre que nous savons mieux nous respecter mutuellement dans nos personnes, dans l'exercice de nos facultés, dans les produits de nos facultés.
Il me reste à faire une remarque importante : c'est qu'il ne suffira pas que nous sachions nous respecter comme individus, et qu'il faut encore, par-dessus tout, que nous sachions nous abstenir de toute violence comme citoyens. Il est fort possible en effet que, politiquement, collectivement, nous fassions ou nous laissions faire des choses dont nous rougirions, et dont nous savons très bien nous défendre lorsque nous agissons comme individus. >'on-seulementcela est possible, mais cela est tout à fait ordinaire, et rien n'est moins difficile à trouver que des communautés d'habitants, dos sociétés dont les membres, considérés en corps et dans
(') V. ce que Smith et J.-B. Say disent de l'influence que le régime réglementaire, dans toute son étendue, exerce sur la production; c'est une des plus belles et des meilleurs portions de leurs travaux. Je regrette seulement qu'au lieu d'attaquer ce régime dans le gouvernement, ils ne l'aient pas attaqué a sa base même, c'est-à-dire dans l'imperfection des idées et des habitudes qui président aux relations de la société.
leur activité collective , commettent ou tolèrent bien des choses que très assurément ils réprouvent, et dont en général ils s'abstiennent dans leur qualité d'hommes privés.
Quoique la conduite des hommes, dans leurs relations particulières, même chez les peuples de l'Europe les mieux policés, ne soit pas toujours, il s'en faut assurément beaucoup, exempte d'iniquité et de violence, il est pourtant vrai de dire qu'il y a peu d'excès qu'ils ne condamnent en principe, et qu'en pratique il en est un grand nombre dont ils savent communément s'abstenir. Eu égard à la masse d'hommes qui s'est développée sur la terre que nous habitons , par exemple, il est sûrement peu d'individus qui, dans leur conduite individuelle, attentent habituellement aux propriétés, ou fassent violence aux personnes; il en est encore moins qui s'avisent, comme individus, de vouloir déterminer l'usage (jue les autres pourront faire de leurs facultés; je ne sache pas en avoir jamais vu qui, de leur autorité privée, osassent s'arroger le droit d'interdire des actions moralement innocentes ou s'attribuer le privilège exclusif de faire ce qui naturellement est permis à tous.
Mais, si telle est notre réserve lorsque nous agissons comme individus, il s'en faut que, politiquement, nous soyons aussi timides. Dès que nous pouvons agir comme membres du corps politique, et surtout au nom et avec le concours des pouvoirs publics, nous ne sommes plus les mêmes hommes : neus ne connaissons plus de bornes a notre volonté; on dirait que les actions changent de nature, parce que nous avons changé de rôle, et que ce qui eût été crime de la part de simples individus devient chose louable, ou tout au moins permise, dès que nous agissons au nom de la société. Notre conscience, qui tantôt était craintive, scrupuleuse, délicate, circonspecte, devient tout a coup entreprenante et hardie.
Nous attentons de mille manières à la personne et a la fortune des particuliers : nous dépouillons les uns pour enrichir les autres; nous accordons à ceux-ci des privilèges que nous refusons à ceux-là ; nous les entravons tous, et surtout les faibles, dans l'exercice légitime de leurs forces.
A la vérité, comme la société n'agit jamais collectivement et en masse, on ne saurait dire que nous prenons simultanément une part active à ces excès ; mais un très grand nombre d'hommes s'en rendent coupables, chacun à leur tour, à mesure que le cours des événements les appelle à l'exercice delà puissance sociale; et, quoique, parmi nous comme en d'autres pays, tous les partis politiques ne manquent peutêtre pas au même degré de lumières et de modération, nous sommes encore à en connaître un qui, une fois investi des pouvoirs de la communauté, ait voulu, ou pu, ou su en renfermer l'usage dans les limites de la raison et de la justice.
Ensuite, quoique la société tout entière ne participe pas activement aux excès qui se commettent en son nom, on peut dire qu'elle y concourt d'une manière indirecte, par cela seul qu'elle ne les empêche pas. Il lui suffirait en effet d'avoir la volonté de les empêcher pour en avoir la puissance ; et l'on sent assez que les dépositaires de sa force et de ses ressources n'auraient pas le moyen de les mal employer, si elle ne consentait à les prêter pour de mauvais usages. Les hommes investis du pouvoir n'exercent aucune sorte de magie; ils n'ont pas plus (pie d'autres le don des miracles; et lorsque, dans une société de trente millions d'hommes, il arrive qu'un nombre en apparence limité d'individus peuvent entreprendre sur les facultés de la plupart des autres, et gêner l'exercice de toutes les professions, on peut affirmer hardiment que ces individus ont le grand nombre pour complice, et que les excès qu'ils se permettent ont leur raison
véritable dans l'état des idées et des habitudes qui prévalent dans les relations de la société.
Or, avec des idées et des habitudes sociales qui comportent de tels excès, il n'y a pour aucun ordre de travaux de vraie liberté possible. Que sert, en effet, de nous abstenir individuellement d'attenter aux propriétés, de faire violence aux personnes, de les troubler dans l'usage innocent de leurs facultés, si, socialement, de telles violences nous sont nonseulement possibles, mais habituelles, ou si nous souffrons que les dépositaires de la puissance sociale les commettent en notre nom ? Est-ce que les attentats publics n'opposent pas à la libre action du travail d'aussi grands obstacles que les délits particuliers? On comprend qu'ils doivent lui en opposer de bien plus graves. Les délits privés n'atteignent que des individus; les excès publics attaquent les masses. Les premiers, commis par des hommes isolés, peuvent être facilement réprimés; les seconds, commis par des corps constitués, forts de l'ignorance, de la dépravation ou de la faiblesse du grand nombre doivent rester nécessairement impunis. On n'en peut voir le terme que lorsque le grand nombre, devenu assez éclairé pour les réprouver, est en même temps assez courageux pour ne plus souffrir qu'ils se renouvellent.
Si donc, pourque l'industrie soit libre, il faut que nous nous défendions, comme individus, de toute violence, il est encore plus nécessaire que nous tenions la même conduite comme citoyens. La dernière condition, et la plus essentielle, c'est que nous sachions réprouver comme hommes publics tout ce que nous réprouvons comme hommes privés; que nous n'allions pas demander à l'autorité de faire pour nous ce que nous condamnons au fond du cœur, et que nous n'oserions faire de nous-mêmes; que nous ne reconnaissions pas plus de droits a la société, sur les facultés naturelles ou ac-*
quises des particuliers, que nous n'en reconnaissons aux particuliers sur les facultés les uns des autres; que, bien loin de reconnaître à la société ou a ses représentants, vrais ou faux, aucun pouvoir sur la personne ou les facultés d'aucun individu, nous regardions comme le premier intérêt de la société et comme le devoir le plus essentiel de ses mandataires de mettre les facultés de chaque homme à l'abri de toute injuste restriction ; qu'enfin chacun de nous sente que le bon sens, l'honnêteté et le courage publics le protègent véritablement dans l'usage innocent de ses forces, et qu'il ne serait au pouvoir de personne de lui en ravir, en toutou en partie, le légitime emploi. Voilà un dernier progrès que la morale sociale doit avoir fait pour que le travail soit vraiment libre. Je ne dis pas que ce progrès soit aisé; mais je dis qu'il est indispensable, et qu'un peuple n'est complètement industriel ou que son industrie n'est complètement libre que lorsqu'il en est arrivé là.
Malheureusement, loin que nous avancions vers cet état social perfectionné , il semble que toutes les tendances de notre temps nous en éloignent. Il se manifeste parmi nous, à l'heure qu'il est, le retour le plus singulier vers l'esprit restrictif el l'ancienne manie réglementaire. C'est la passion à l'ordre du jour; et elle est d'autant plus redoutable, qu'elle provient moins, je le crains, de l'erreur que de la corruption. Jamais l'intérêt particulier n'aborda plus effrontément les pouvoirs publics pour leur demander des privilèges injustes. Il est à remarquer seulement que ce qu'on réclamait autrefois à litre de privilège, on le sollicite aujourd'hui sous le nom de protection. Il ne s'agit pas de favoriser induement telle industrieparliculière,inaisdegarantir, dit-on, le travail national; et, quant aux pouvoirs abusifs qu'on excite ainsi le gouvernement à usurper, cela ne s'appelle plus du despotisme, c'est tout
uniment de la centralisation. Ce qu'invoque surtout cette hypocrisie nouvelle, a l'appui d'un grand nombre de restrictions, ce sont les intérêts de l'ordre. On rappelle que les lois n'ont établi, il y a cinquante ans, la liberté de l'industrie, que sous la réserve des règlements de police. On ne prend pas garde qu'il y a bien des manières de faire la police d'une profession , et que la seule qu'aient pu vouloir retenir les lois fondatrices de la liberté du travail, c'est celle qui se concilie avec la liberté qu'elles venaient établir. C'est de la part du pouvoir une manière de faire la police d'une profession que de s'en emparer et de l'exercer lui-même par l'intermédiaire de fonctionnaires de son choix. C'est une autre manière d'en faire la police que d'en livrer exclusivement l'exercice a des corporations privilégiées. C'en est une troisième que de la soumettre a la tutelle de ses agents, etd'en subordonnerl'exercice à des enquêtes, a des censures, h des autorisations préalables. Enfin, une quatrième et dernière manière est de la laisser à sa propre activité, mais en surveillant exactement ses actes, en réprimant, non-seulement le mal qu'elle fait, mais celui auquel elle expose, et en parant aux négligences et aux témérités comme aux actions réellement dommageables. Pour peu qu'on soit instruit des pratiques administratives de notre pays, on sait que le gouvernement met en usage toutes ces manières de gouverner les arts qu'embrasse l'économie sociale. Peut-on dire, néanmoins, qu'elles soient toutes avouées par les lois qui ont proclamé la liberté de l'industrie ? Il est évident que la dernière est la seule que ces lois puissent reconnaître; car elle est la seule qui respecte la liberté qu'elles ont voulu établir, et elle pourvoit, mieux qu'aucune autre, quand elle est bien employée, aux intérêts de police et d'ordre qu'elles ont justement réservés- Aussi n'y a-t-il de vraie liberté a attendre, pour beaucoup de professions et de tra-
vaux, qu'à mesure que les idées et les habitudes publiques se rectifieront sur ce point , et que l'on comprendra mieux que la seule manière intelligente et légitime de faire la police d'une industrie , la seule qui concilie les intérêts identiques de la liberté et de l'ordre, est celle qui, en respectant son activité spontanée, s'attaque seulement aux maux qu'elle peut causer ou faire craindre.
C'est beaucoup sans doute, pour le libre exercice de toutes les professions qui entrent dans l'économie de la société, que de supposer développées dans les hommes dont elle se compose les divers ordres de facultés que je viens d'analyser. Cependant tout ce capital de force, d'intelligence et de bonnes habiludes, quand il serait possible que les hommes l'eussent développé en eux-mêmes sans exercer en même temps une grande action sur la nature, ne suffirait point encore à la liberté de l'industrie. Pour que l'industrie soit libre, en effet, il faut que l'homme, en même temps qu'il s'est rendu propre à l'exercer, ait aussi approprié le monde extérieur a son exercice. Il faut qu'il ait su discerner les lieux les plus favorables a chaque espèce d'établissement, qu'il ait fait subir à ces lieux un certain nombre de modifications préalables, qu'il y ait élevé des constructions, qu'il y ait réuni un certain ensemble d'objets, propres a un certain nombre d'usages, et dont il ne peut se passer pour agir. A toute industrie, il faut nécessairement un atelier, et j'ai dit que, pour que cet atelier fût propre à sa destination, il fallait qu'il fût convenablement situé, qu'on l'eût construit et monté d'une manière logique, que le travail y fût habilement divisé, et, finalement, qu'il fût pourvu d'un certain ensemble de machines, de matières premières, de monnaies, de denrées.
La nécessité de toutes ces conditions est aisée à corn-
prendre. Il y en a plusieurs d'ailleurs dont on a souvent décrit les effets. Néanmoins, je vais exposer, en peu de mots, comment chacune d'elles concourt à la liberté du travail, comment chacune est nécessaire.
Il faut, dis-je, dans tout atelier, une certaine quantité de denrées et de provisions de diverses sortes. Il y existe , en effet, un certain nombre d'agents, hommes, bestiaux ou machines, à l'entretien desquels il est essentiel de pourvoir, et c'est en pourvoyant à la conservation de ces agents indispensables que la portion du capital réel dont je parle ici concourt à la production.
Il faut une certaine quantité de monnaies. — Il y a à faire en effet, dans tout établissement d'industrie, un certain nombre d'achats tous les jours, tous les mois, tous les ans, et la monnaie concourt au but de l'entreprise en facilitant tous ces échanges indispensables, qu'il serait à peu près impossible d'exécuter sans son secours. La monnaie se place ainsi parmi les agents de la production ; cependant, comme elle ne la seconde qu'indirectement, et en servant d'instrument aux échanges multipliés que toute production nécessite, il sera plus convenable de ne parler de sa fonction et des conditions auxquelles elle parvient à la bien remplir, que lorsqu'il sera question des échanges qui jouent un si grand rôle dans toute l'économie de la société, et dont elle est l'agent véritable.
Il faut des matières premières. — Et en effet, l'objet même de tout établissement d'industrie étant de faire subir de certaines modifications à des êtres quelconques, organiques ou inorganiques, animés ou inanimés, hommes ou choses, il est clair qu'on ne peut se passer de ces êtres qui sont la matière même du produit qu'on se propose d'effectuer. 11 fauta l'hospice des malades, a l'école des écoliers, au pénitentiaire des criminels
à guérir de leur penchant au crime; comme il faut à la filature du coton, à la forge du minerai, au haras des étalons, des juments, des fourrages, etc. Je pourrais remarquer que quelquefois l'homme industrieux va chercher la matière première et la vend ensuite avec la façon qu'il lui a donnée, tandis que d'autres fois la matière première vient le trouver et le paye pour recevoir de certaines façons; mais cette remarque, qui est juste, ne conduirait d'ailleurs à rien d'important. Je me contente d'observer que la matière première, de quelque nature qu'elle soit, concourt a la production en fournissant ses propriétés a la chose qu'il s'agit de produire , et j'ajoute qu'elle remplit d'autant mieux sa fonction, qu'elle a été mieux appropriée d'avance aux façons qu'elle est destinée à recevoir.
Le travail qu'un art se propose d'exécuter sur des hommes ou sur des choses, pour les faire passer de l'état où il les prend à celui où il doit les rendre, ne se compose pas d'un acte simple et indivisible; il se compose presque toujours, au contraire, d'une certaine suite d'actes assez distincts les uns des autres pour exiger des outils différents, une main-d'œuvre particulière. Il est essentiel, pour que l'atelier soit vraiment propre a son objet, de faire subir au travail qu'on y exécute toutes les coupures, toutes les divisions dont il est naturellement susceptible, et de confier l'exécution de ces divers actes élémentaires du travail composé d'où résulte la production, a autant d'agents séparés qui aient constamment la même chose a faire, et qui ne soient jamais obligés de se déranger pour changer d'occupation. Tels sont les avantages qui résultent de cet isolement des fonctions et de la consécration permanente de chaque agent a une fonction spéciale, qu'il serait fort difficile de dire a quel point la puissance du travail en est accrue. On sait bien qu'il est tel genre de
fabrique où, par l'effet de cette division du travail, la puissance de chaque travailleur est plusieurs fois centuplée; mais il se rait impossible de dire en général ce que cet heureux artifice permet d'épargner de temps, ce qu'il fait acquérir de précision et de rapidité dans l'exécution d'une multitude d'ouvrages, ce qu'il a fait découvrir de procédés ingénieux et inventer de machines nouvelles.
J'ajoute que si la division du travail a de grands effets dans l'intérieur de chaque établissement, elle en a probablement de plus considérables encore dans le vaste atelier où toute une nation travaille. Et qui pourrait dire, en effet, ce que la séparation des professions procure de puissance à la société, et combien les professions elles-mêmes deviennent plus puissantes à mesure qu'elles se subdivisent, que les occupations deviennent plus spéciales, et que chaque classe de travailleurs concentre ses forces sur des objets moins compliqués?
C'est un des plus heureux effets de l'extrême division du travail qui s'opère dans l'intérieur de chaque atelier d'en simplifier assez les opérations pour qu'il devienne souvent facile de substituer des moteurs inanimés à l'être humain qui les exécute. Les moteurs et les machines sont encore un des agents dont le concours est indispensable à la bonne constitution de l'atelier. Sans machines, l'homme ne disposerait que de ses propres forces; avec des machines, il dispose de celles de la nature. C'est par l'intermédiaire des machines qu'il s'empare de ces forces, qu'il se les approprie, qu'il les anime en quelque sorte de son intelligence , et les contraint, tandis qu'il se repose ou qu'il se borne a surveiller leur ouvrage, à exécuter avec docilité, avec précision, avec énergie, avec adresse, tous les desseins que son intelligence a conçus. Ce que les machines lui donnent de puissance, ce qu'elles peuvent pour la multiplication , la beauté, le bas prix de ses
produits, n'est susceptible d'aucune estimation même approximative.
On s'est souvent élevé contre les machines, et il n'en faut pas être surpris. L'effet le plus immédiat de leur intervention est de mettre quelqu'un à la réforme, et de priver, ce semble, de travail les ouvriers qu'elles sont appelées à remplacer. Mais elle ne les dépouillent qu'en apparence, et le seul tort réel qu'elles leur fassent est de les obliger momentanément à changer d'occupation; encore ce tort est-il racheté par d'immenses avantages.
En effet, indépendamment du service qu'elles leur rendent, comme à tout le monde, de faire baisser le prix des produits qu'elles sont employées à créer, elles ont pour eux le triple avantage, 1° de multiplier la demande du travail; 2° d'en élever le prix ; 3° de rendre leur tâche moins pénible et moins subalterne.
Elles augmentent la demande du travail, en étendant dans une proportion quelquefois immense les diverses fabrications auxquelles elles sont employées, ainsi que les fabrications accessoires, et en donnant presque toujours naissance à de nouvelles industries. Elles élèvent le prix du travail par cela même qu'elles en augmentent la demande. Enfin elles allègent et ennoblissent la tâche de l'ouvrier en l'affranchissant plus ou moins du travail manuel, en l'élevant de la condition de machine à celle de surveillant de machines. Si donc elles suppriment de certaines occupations, elles réparent amplement ce dommage qu'elles ont l'air de causer aux ouvriers, en remplaçant ces lâches bornées, grossières et mal payées, par des fonctions plus nombreuses, mieux rétribuées et plus nobles.
Aussi, quoiqu'elles améliorent le sort de toutes les classes de travailleurs, est-il peut-être vrai de dire qu'elles sont, toute
TOUTE LN DISTRIE PLUT ÊTRL LIBRE. 97
proportion gardée, plus utiles a la classe ouvrière qu'à aucune autre. Tel est le bien qu'il est en leur puissance de faire à celte classe, que si elle n'abusait pas, comme elle le fait, de la prospérité qu'elles lui procurent, elles seraient capables, à elles seules, d'opérer une révolution dans son état, et de lui faire avoir dans le partage des produits une part beaucoup mieux proportionnée à l'importance de sa tâche.
Supposez en effet que, dans le temps où les machines font baisser le prix des produits, étendent la production et multiplient la demande d'ouvrage, la classe ouvrière, de son côté, évitât sagement de trop multiplier le nombre des ouvriers : ne vous est-il pas évident que, du concours de ces deux circonstances, il devrait résulter une grande augmentation dans le prix de ses services, et une notable amélioration dans son état?
M. Say observe , dans son dernier ouvrage (*), que dans les dix années qui suivirent, en Angleterre, l'introduction de la machine d'Arkwright, de 1777 à 1787, le nombre des ouvriers employés a la filature et au lissage du coton s'éleva de sept mille neuf cents à trois cent cinquante-deux mille, et que, dans le temps où le nombre des ouvriers employés à ce travail prit cetle extension singulière, le prix de leur travail devint une fois et demie plus considérable, qu'il s'éleva décent cinquante pour cent. Comparant ensuite la quantité de colon travaillée en Angleterre h l'époque où il écrit (en 1828) à celle qu'on y fabriquait en 1 787, M. Say suppute que le nombre des personnes occupées alors au même ouvrage doit être de plus de deux millions (2). Jl convient, il est vrai, que les sa-
(1) Cours complet d'économie polit, prat., t. I, p. 414 et suiv.
(*) Il irait trop loin , d'après l'historien des manufactures de coton , en Angleterre, Ed. Baines, qui ne portait ce nombre , en 185i , qu'à loOO mille. V. ce que j'en ai dit , d'après cet auteur, t. ï, p. 4 présent ouvrage.
laires ont décliné pour divers motifs, et notamment à cause du développement qu'a pris la classe ouvrière. Mais supposez que cette classe, au lieu d'abuser, comme elle l'a fait, du principe de la population, eût eu assez de prévoyance et d'empire sur elle-même pour en régler convenablement les effets ; supposez que, dans le temps où l'emploi de méthodes plus perfectionnées allait multipliant d'une manière presque infinie les occupations et la demande d'ouvrage, elle eût su mettre quelque borne à la multiplication des ouvriers, et vous concevrez aisément ce que, dans cette supposition, les machines eussent fait pour l'accroissement de son bien-être. Si la perfection de l'atelier dépend à un très haut degré de la puissance des instruments dont il est pourvu, elle se lie aussi étroitement au plan sur lequel il est construit et à la manière dont il est organisé. — La bonne organisation de l'atelier est un des moyens généraux du travail dont les économistes n'ont encore tenu que très peu de compte, quoique cet élément de force ne fût peut-être pas beaucoup moins digne de leur attention que plusieurs autres, et peut-être que les machines et la division du travail. Plus les ateliers sont construits sur de bons plans, plus les machines y sont placées, plus les ouvriers y sont distribués , plus, en un mot, tout y est disposé dans l'ordre suivant lequel doit s'exécuter l'ouvrage, et plus l'ouvrage doit s'y faire librement. Je citerai, quand nous arriverons aux applications, quelques exemples de ce que peut donner de puissance au travail une bonne disposition de bâtiments et de machines.
Enfin, la liberté de l'industrie ne tient pas seulement à une habile distribution des choses dans l'intérieur de chaque atelier, elle se lie également à la manière dont les ateliers sont placés et distribués dans le monde. Dans* l'immense laboratoire que présente la société humaine , comme dans
chaque établissement particulier, plus on saura éviter les faux mouvements, les détours et les stations inutiles, et plus l'industrie acquerra de pouvoir et de liberté d'action. Il est assez rare qu'un produit subisse dans un seul atelier toutes les transformations par lesquelles il doit passer avant d'arriver a la forme sous laquelle il servira enfin aux besoins de l'homme. Ordinairement cela ne se peut point; mais ce qui est possible, c'est qu'il passe plus ou moins rapidement de l'atelier où il a reçu une première façon dans celui où il doit en recevoir une seconde, de celui-ci dans un troisième, et ainsi de suite. Or, plus cette circulation peut s'opérer avec rapidité, et moins l'industrie perd de temps et de peine; moins elle fait de frais, plus elle est libre.
Supposez qu'après avoir récolté le coton au Brésil , on voulût le filer en Europe, le lisser en Afrique, l'imprimer en Asie, et d'Asie le reporter en Amérique pour le répandre de la dans tous les quartiers du globe qu'il aurait déjà parcourus : n'est-il pas évident que l'industrie perdrait sans fruit, dans tous ces trajets, une très grande partie de ses moyens et de ses forces, et qu'elle serait moins libre de fabriquer le colon que si les choses se trouvaient naturellement arrangées pour qu'elle pût le filer, le lisser, l'imprimer dans les lieux mêmes où elle l'aurait recueilli, et le répandre de là partout où la demande lui en serait faite? Si donc, pour que ses mouvements ne soient pas embarrassés, pour qu'elle ne perde rien de ses forces, il importe que ses agents et ses outils soient convenablement placés dans l'intérieur de chaque atelier; il importe encore davantage que ses ateliers soient convenablement placés et distribués dans le monde; car plus est grande l'échelle sur laquelle s'exécutent ses mouvements, et plus son action est ralentie par de fausses manœuvres.
Ainsi les pouvoirs du travail s'étendent à mesure que
10M I.l\RL VI. CONDITIONS AUXQUELLES
l'homme accommode mieux les objets extérieurs a son exercice, de même qu'ils s'étendent à mesure qu'il développe davantage en lui-même les facultés dont il a besoin pour travailler.
Je dois ajouter, en finissant, que sa liberté est d'autant plus grande, non-seulement que ses pouvoirs sont déjà plus développés, mais qu'ils se sont accrus avec plus d'ensemble. Quoique les progrès de chacun d'eux influent sur le développement des autres, il est extrêmement rare qu'ils marchent tous du même pied. 11 y a toujours quelqu'une de nos facultés qui reste en arrière. Certains moyens d'action sont plus développés dans de certains pays, d'aulres dans d'autres. « A l'époque de la renaissance des lettres en Italie, observe M. Say, les sciences étaient à Bologne, les richesses à Florence, à Gênes, à Venise. » La population de Genève , distinguée sous bien des rapports, excelle surtout par l'esprit de spéculation et le talent des affaires : vingt des principales maisons de commerce- de Paris ont des Genevois pour chefs. Nous brillons moins par le génie des applications que par celui des sciences : nous ne sommes pas assez gens d'affaires pour que la science nous tourne a profit autant qu'elle le pourrait. Les Anglais, au contraire, s'entendent surtout à faire de la science un instrument utile. 11 est donc possible que les divers pouvoirs du travail soient très inégalement développés dans chaque pays. Or, c'est là sûrement une chose fâcheuse. 11 arrive presque toujours que lorsque de certaines facultés nous manquent, une partie de celles que nous possédons se trouve annulée. C'est ainsi qu'en de certains lieux le manque de capitaux paralyse l'industrie, comme en d'autres endroits le définit d'industrie avilit les capitaux; ou, pour parler un autre langage , c'est ainsi qu'un peuple est
TOUTE INDOSTRIE PEUT ÊTRE LIBRE. iUi
impuissant avec un grand capital matériel , lorsqu'il n'a pas un capital suffisant de facultés personnelles, ou qu'il est encore impuissant avec un grand capital de facultés personsonnelles, lorsqu'il n'a pas accumulé un capital assez considérable d'objets matériels. Un peuple qui aspire a s'avancer doit donc s'appliquer surtout à perfectionner ceux des agents de la production qui sont le moins développés chez lui : nonseulement, en dirigeant ainsi ses efforts, il se procure des facultés nouvelles, mais il donne de la vie et de la valeur à celles qu'il possédait déjà (!).
Voilà, autant que je puis le comprendre, à quel ensemble de causes se lie la liberté du travail. Quoique cette analyse de ses pouvoirs soit probablement fort imparfaite encore, je crois sincèrement qu'elle est plus exacte, et, dans son ensemble, beaucoup plus complète que celles qu'on en avait faites jusqu'ici.
11 me reste à chercher comment et dans quelle mesure les principes qu'elle renferme s'appliquent aux divers ordres de travaux et de fonctions qui entrent dans l'économie du corps social. Ce sera l'objet des livres et des chapitres qui vont suivre.
On prévoit aisément que, dans ce travail, plusieurs moyens dont je n'ai pu qu'indiquer l'influence dans un exposé général, recevront une partie des développements qui leur manquent. Cet exposé deviendra ainsi moins imparfait.
J'ajoute qu'en montrant comment les principes de la li-
(') Il est clair, par exemple , qi>e, chez nous et ail'eurs , c'est surtout l'industrie qu'il faudrait accroître. Il suflit de voir à quel prix est l'argent, et quel est le cours des elfets publics, sur toutes les place? de l'Europe , pour sentir à quel point le fonds des facultés personnelle» doit être inférieur à celui des? capitaux matériels.
berté s'appliquent aux principales branches de l'activité sociale, j'aurai soin de dire en quoi consiste chacune de ces branches d'activité, et comment elle influe sur tout le reste : il est en effet très essentiel de remarquer que les développements acquis par une industrie deviennent un moyen pour toutes les autres, et que la puissance de chacune dépend des pouvoirs que toutes les autres lui créent.
Ainsi je commencerai par dire, sur chacun des ordres de travaux et de fonctions dont je me propose de parler, quelle est proprement sa nature. J'entrerai ensuite dans quelques détails sur ses effets. Je finirai toujours par analyser ses moyens. Cette dernière partie, qui est l'objet essentiel de l'ouvrage, sera ordinairement aussi celle sur laquelle j'insisterai le plus.