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CHAPITRE IV

Le cardinal de Richelieu et Louis \!V.

Ainsi la Fiance n'a qu'à relire sa propre histoire pour y trouver tous les germes de la liberté ; et il est bon de ne jamais oublier comment ces germes, qui se sont développés sur le sol de l'Angleterre, ont été étouffés sur notre sol. C'est par celte considération que

nous terminerons ce court exposé; ce sera la leçon de ce livre.

A la mort d'Henri IV, l'esprit de gouvernement se dressa devant l'esprit de liberté, comme le géant des Lusiades, au cap des Tempêtes, devant le vaisseau de Vasco de Gama, et barra le passage. Le prêtre du monde nouveau disait : « Allez, examinez, « raisonnez, voyez avec vos veux, marchez « avec vos jambes, jugez avec votre jugece ment. » Le prêtre du vieux monde revint dire : « A genoux ! priez, croyez ; je vois ce pour vous, je marche pour vous, je juge ce pour vous, car vous n'êtes rien, et je suis ce sacré. » Le premier disait : ce Assemblczce vous, faites vos affaires vous-mêmes ; goucc vernez-vous. » Le second revint dire : ce Restez chez vous, et ne vous occupez de ce rien : les affaires de l'État sont les affaires ce du roi. »

Le cardinal de Richelieu, cet homme de gouvernement par excellence, a été, selon

son expression cruelle, le faucheur de nos libertés publiques. Avant lui le pouvoir royal était modéré par les états généraux et les parlements; et il y avait dans ces deux institutions les germes précieux des corps représentatifs. Prêtre catholique, imbu du dogme de l'infaillibilité du pape, il façonna la royauté sur le modèle de l'Eglise, anéantit tous les contrôles et brisa tous les ressorts des corps intermédiaires, à tel point qu'à sa mort, quand l'aristocratie et le parlement de Paris essayèrent de se relever et de revenir aux traditions du règne d'Henri IV, la tentative dite des Troubles île la Fronde échoua dans un immense éclat de rire. Ce prêtre cruel avait désarticulé les membres de la France-, et déjà la nuit de l'ignorance était si épaisse que les spectateurs et les acteurs même de la Fronde prirent ce lever de toile d'un grand drame parlementaire pour une joyeuse comédie.

A la même époque, car l'histoire a des ironies de dates, l'Angleterre en jugeait autre-

ment; et à côté de Louis XIY entrant le fouet à la main au parlement de Paris pour y fustiger les lois, apparaît Charles Ier, roi d'Angleterre, courbant sa tête sur le billot de White- Hall pour y avoir désobéi, tant il est vrai que, à partir du dix-septième siècle, c'est le gouvernemenlalisme qui a empoisonné la virilité de la France !

Nous ne pouvons qu'effleurer ici le sommet de l'histoire. Louis XIV a poursuivi l'œuvre gouvernementale de Richelieu sans relâche et sans pitié, aussi fidèle que le cardinal aux maximes de l'Église, aussi impitoyable que lui et plus superstitieux, traquant les huguenots comme des bêtes fauves dans les Cévennes, exilant les jansénistes, jetant aux vents les ruines de Port-Royal, disgraciant quiconque osait murmurer, Fénelon, Racine ou Vauban, et, complaisant dévot couronné, laissant son confesseur, le jésuite Letellier, donner Tordre de la révocation de l'édit de Nantes, tant cet homme et ces gens d'Église

avaient peur de l'ombre même de la liberté !

N'est-il pas temps d'ouvrir les yeux et d'estimer ce prétendu grand siècle à sa juste valeur? N'est-il pas temps de reconnaître que cetfe époque, féconde sans doute en artistes et en œuvres d'art d'un haut prix, en marins et en guerriers célèbres, en illustrations de tous genres, n'était qu'une époque brillante? On avait Versailles resplendissant de luxe et les terres de la France en friche. Ouvrez Vau- Ifan. On avait Monseigneur, fils aîné du roi, qui mourait d'une indigestion à Meudon, et les paysans qui mangeaient de l'herbe. Ouvrez Saint-Simon. On avait une noblesse blasonnée, empanachée, couverte d'or, de broderies et de dentelles, avec six chevaux à ses carrosses, hôtel à Versailles, hôtel à Paris, château seigneurial dans ses terres, qui saluait gracieusement, dansait le menuet, jouait la comédie, et qui portait une tête d'idiot sur ses épaules voûtées. On avait Cor-

neille, Racine, Molière, la Fontaine, Poussin, Puget, et derrière cette pléiade de grands artistes une nation ignorante qui ne savait encore rien de ses droits et qui ne savait plus ses devoirs. Ouvrez Molière : et vous verrez que cette société n'avait que des dehors qui vous ont ébloui, et que dans ses entrailles s'agite déjà le ver des révolutions. Les intelligences libres, Descartes, Bayle, mouraient alors dans l'exil, ou disaient avec Pascal : « Je. cherche à m'abêtir. » La France recevait les enseignements des Bo» suet, des Massillon , des Fiéchier ; elle avait l'art des phrases mis à la place de la recherche de la vérité , la fiction illustrée par le génie!

C'est donc l'esprit de gouvernement qui a frappé de stérilité les germes de nos libertés publiques; et la révolution, malgré les puissants efforts de Voltaire, de Montesquieu, des encyclopédistes, a hérité de ce funeste esprit. Robespierre portera sur ses épaules la

robe rouge du cardinal de Richelieu, el Napoléon retrouvera le fouet de Louis XIV pour en frapper un autre parlement.

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