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CHAPITRE III

Iles ancêtres de la vieille liberté française.

C'est vers 1530, et non en 1789, qu'il faul remonter pour trouver les ancêtres de la liberté en France. Elle arrive chez nous du nord de l'Allemagne avec ce double caractère personnel et moral qui la distingue en tous pays et en tous temps.

Ces hommes nouveaux avaient en Allema-

DES ORIGINES DE LA LIBERTÉ. 4o

une le nom de Eidgenossen; ils le conservèrent en France et s'appelèrent huguenots (1). C'était une race qui portait sous son front toutes les idées modernes, qui avait de la liberté les notions les plus exactes et la pratique de la vie à un degré éminent; simples têtes d'arpenteur, comme celle de Washington, austères, silencieuses, qui voyaient juste el pensaient droit, et dont tout le système de gouvernement était contenu dans cette phrase : La liberté, cest le respect et la culture de soi. Race d'hommes qui a été étouffée dans noire pays, et avec elle la liberté.

Nous n'ignorons pas que ces souvenirs sont peu populaires en France; cependant, plus nous irons en avant vers la liberté, plus nous reviendrons à des traditions oubliées aujourd'hui. Il faudra bien un jour ouvrir les yeux à la lumière, et avouer que les citoyens de la

(1) Ce mot vient de eid , serment, et genoss0 compagnon; i! signifie confédérés.

Suisse, de la Hollande, de l'Angleterre et des États-Unis, n'étaient pas des hommes faits d'une autre chair et d'un autre sang que nous, qu'ils ont tous suivi la même voie pour être libres, et que nous devrons également, tôt ou tard, passer par celte voie, si jamais nous devons être libres comme eux.

Il faudra bien alors reconnaître qu'Henri IV, Sully, Duplessis-Mornay, d'Aubigné, furent des hommes d'État qui agirent d'après des principes de conduite entièrement opposés aux principes des Richelieu, des Louis XIV, des Colbert, des Louvois, des Napoléon et des représenlants de la Convention. Toutes les tendances modernes percent dans leurs vues et dans leurs écrits, depuis l'alliance anglaise, le projet de concordat européen, jusqu'à leur souci incessant de l'agriculture et de l'industrie (1); et si l'esprit de la liberté

(1) On dirait que les admirables Mémoires de Sully onl été écrits de nos jours.

qui animait ces véritables grands hommes avait triomphé, la France aurait eu une autre histoire et d'autres destinées civiles bien supérieures à ses destinées militaires; elle aurait, comme l'Angleterre, parcouru des séries successives de réformes, qui eussent peu à peu perfectionné son éducation et les formes de son gouvernement.

A cette époque, la France dominait l'Angleterre. Toutes les idées nouvelles germaient dans son sein. Le pouvoir des parlements se développait: la terre, mieux cultivée, se couvrait de fabriques. Les réformés , qui étaient le front de la France, protégés par Fédit de Nantes, préparaient ce pays à F exercice de la liberté. Eux-mêmes s'y exerçaient chaque jour, interprétant tour à tour le sens symbolique des Écritures, apprenant à se servir de la parole, à traiter leurs affaires générales dans des assemblées, et à manier le gouvernement de leurs temples, qui était électif et représentatif. Celte éducation, partout où elle

s'est faite, a produit des hommes libres, une presse libre, un parlement libre.

Dans les institutions, chez les personnages de ce temps, on retrouve avec étonnement les traits principaux des institutions et des personnages de l'Angleterre et des États-Unis : tant il est vrai que (a liberté parle la môme langue et porte le même front en tous lieux et à toute époque. Le caractère français devenait grave, calme, froid; et ce sont les Anglais de ce temps qui avaient le caractère mobile des Français de nos jours. Sully à la cour du roi Jacques avait la roideur et le flegme que nous trouvons si étranges aujourd'hui chez les Anglais. La langue qu'on parlait alors au Louvre était beaucoup plus énergique que la langue actuelle.

Dans ce temps-là les Anglais avaient nos goûts , et nous avions les leurs. Ils adoraient le théâtre, et Shakspeare vivait. La cour d'Ëlisabelh n'était que jeux, fêtes et plaisirs. Les seigneurs quittaient leurs terres, et l'Angle-

terre marchait à grands pas vers le pouvoir absolu. Chez nous, les principaux personnages vivaient sur leurs terres, et c'est de son manoir du Pradel qu'Olivier de Serres dédiait son Théâtre d'agriculture à Henri IV. La cour du Louvre était austère ; Duplessis-Mornay ressemblait déjà à Washington, et notre heureux pays marchait vers la liberté sans le poignard de Ravaillac.

La révocation de l'édil de Nantes fut le coup de grâce porté à la liberté. Les réformés, que l'ignorant et superstitieux LouisXIV chassa comme des lépreux, passèrent en Hollande, et de là, avec Guillaume III, en Angleterre; et de 1685, date de leur exil, à 1688, date de la marche ascendante de l'Angleterre et de la marche descendante de la France, il n'y a que trois ans ! Ces deux cent mille Français exilés par celui qu'on appelle le grand roi étaient les plus riches fabricants et les meilleurs ouvriers de nos manufactures : car l'esprit de ces hommes guidés par une doc-

oO PRELIMINAIRES.

tri ne qui examinait toutes les traditions était naturellement élevé, instruit, éclairé, apte aux améliorations industrielles et agricoles. Quand ils quittèrent leur ingrate patrie, l'industrie et le commerce retombèrent dans la torpeur où on les trouve toujours chez les nations catholiques : car l'esprit d'hommes guidés par un dogme qui n'admet aucun examen est naturellement paresseux et rebelle à tous changements.

Salut donc aux exilés de 1685, Saurin, Claude, Du Bosc, Superville, Barbeyrac, etc., et à vous trois surtout, à toi, Jurieu, qui défendais la souveraineté de la nation contre Bossuet; à toi, Luzac, qui fondais à Levde la première gazette politique; et à toi, Denis Papin, qui découvrais les lois de la vapeur dans ton exil de Leipzig ! Salut à vous, précurseurs de la liberté parlementaire, de là liberté de la presse et de la vapeur! Que vos noms reparaissent entourés de la double auréole de l'infortune et de la vérité méconnue!

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