CHAPITRE il
De la personnalité.
La liberté porte un signe indélébile , comme la tache à la main de lady Macbeth : c'est le signe de la personnalité.
Le signe indélébile au contraire du gouvernement, c'est celui de i'impersonnalité
D'où il suit que la liberté grandit l'homme et que le gouvernement le rapeti??o : car
plus le gouvernement d'une nation est centralisé, moins fort est chaque individu de cette nation.
D'où il suit également que la liberté , ayant son cœur dans le cœur humain, e! laissant à sa place naturelle, c'est-à-dire dans la volonté de chacun, toutes les forces vives de la société, offre aux regards mille nuances diverses , tandis que le gouvernement, qui centralise tout, revêt toujours une forme parfaitement régulière ; et nous sommes encore si peu familiarisés avec la liberté que nous la prenons souvent pour l'anarchie, et que tout ce qui n'est pas régulier ne nous semble pas digne du nom d'ordre.
Voici à ce sujet une admirable réponse de Luther dans le beau drame de Werner : « Bien! très-bien, mon père! Et voyez-vous, « c'est tout cela que je ne cesse de dire moice même. Je veux que chacun se meuve avec « liberté. Tout paraîtra, il est vrai, bigarré
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« de mille couleurs, de mille nuances; mais « qu'importe? Le Seigneur notre Dieu n'a « t-il pas créé avec mille nuances aussi et a les fleurs des champs et les nuages des a cieux ? Les unes s'exhalent, les autres pasce sent avec liberté, sans maîtres, sans concc ducteurs. Voilà comme chacun doit voir a de ses propres yeux, agir de ses propres a mains et se livrer lui-même à son trace y ail. »
Ce qui nous manque, c'est le sens de la personnalité. Nous aimons à vivre, comme l'oiseau en cage, sous la main du gouvernement, tandis que l'oiseau libre dans les airs vole çà et là, tantôt dans les nuages et tantôt dans les herbes, au soleil ou à la pluie, cherchant le grain et ne le trouvant pas toujours, mais toujours libre !
Par tempérament , par tradition , par éducation , nous semblons conspirer nousmêmes avec le gouvernement contre nos libertés. En effet , la nature nous a doués.
du tempérament îe moins apte à comprendre les enseignements de la liberté, qui est le tempérament militaire.
La noblesse, qui était la tradition vivante en France , a toujours donné à la nation l'exemple de la servilité ; et c'est à l'école des galeries de Versailles et des antichambres du grand roi qu'elle l'a accoutumée à courber la tête devant le bon plaisir du gouvernement, ou à l'appeler à son aide en toutes circonstances.
L'éducation, appelée ajuste titre une seconde nature, ne peut pas changer du tout au tout le tempérament, mais elle le modifie énergiquement ; et il n'y a qu'une éducation nouvelle qui puisse un jour acclimater la liberté chez nous.
C'est principalement sur l'Industrie que nous comptons pour nous initier à la pratique de cette liberté. En effet, n'est-ce pas grâce à l'industrie que l'homme moderne se créé une personnalité ? Or, quand cette per
sonnalité se sera fortifiée, quand cetre capacité se sera étendue des affaires industrielles et commerciales aux affaires publiques , quand chacun comprendra que la liberté politique n'est qu'un ensemble de garanties en faveur de la liberté individuelle, chacun prendra en main les rênes de ses intérêts, chacun se gouvernera soi-même ; et il y aura alors une France libre.