‹ De la liberté et du gouvernementChapitre 15 sur 59 · CHAPITRE ÏII · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÏII

De la liberté individuelle.

« Une des plus grandes erreurs de la na- « tion française, a écrit Benjamin Constant « dans son excellent traité De l'usurpation, « c'est de ne jamais avoir attaché suffisam- « ment d'importance à la liberté indivi- « dnelle. »

Ceci est très-juste, et prouve l'enfance de

notre éducation publique. Ne 'vivons-nous pas au sein de la centralisation, dans une atmosphère de traditions romaines et catholiques? A nos premiers pas dans la vie, la langue qu'on nous enseigne est celle de ces Romains, dont chaque mot porte les -traces du commandement militaire, et qui n'a qu'un signe muet pour exprimer la personnalité humaine ; le droit qu'on nous enseigne, c'est le droit romain, cette adoration de l'omnipotence du gouvernement. En Angleterre, où chacun apprend dès l'enfance à être libre, on n'enseigne ni le droit romain, ni les dogmes de l'Église catholique.

Voulez-vous voyager :

— Votre passe-port ?

Voulez-vous passer de Paris a la banlieue :

— Vos mains ?

Voulez-vous imprimer votre pensée :

— Votre brevet ?

Voulez-vous être boulanger* etc.

— Votre numéro de police?

Nul ne s'émeut de cet état de choses, qui s'appelle de Tordre dans notre langue politique. Nous ne possédons même pas les plus simples garanties de la liberté individuelle, et nui. ne s'en émeut (t) !

Rappelons donc à ce sujet l'exemple de la libre Angleterre. Là on ne connaît ni passeports, ni octrois, ni numéros de police. Tout Anglais a sa personne libre par droit de naissance (by birth-rightj ; tout domicile est sacré; et on lit dans Blackstone que ce fut l'emprisonnement injuste d'un simple particulier qui donna naissance, sous le règne de Charles II, au fameux acte de Yhabeas corpus.

Tournez et retournez les pages de l'histoire de l'Angleterre : c'est un soin minutieux, c'est un souci incessant de la liberté indivi-

(1) La préfecture de police a, comme chacun le sait, lu droit de délivrer des mandats d'arrêt, et nous n'avons pas de jury d'accusation.

duelle; c'est l'œil de la maternité; c'est comme une auréole autour de la personnalité, semblable à ces cercles d'or qui, dans les vieux tableaux des maîtres italiens, entourent les tètes du Christ.

Sous Charles Ie1 , sous Charles II, ce sont des luttes continuelles entre le parlement et le roi , au sujet de la chambre étoilée et des divers write d'habeas corpus; c'est une continuelle inquiétude du pouvoir militaire; c'est la garde de Charles 11, qui n'était que de quatre mille hommes, déclarée anti-constitutionnelle, et l'article sixième du bill des droits porte qu'une armée permanente, sans le consentement du parlement, est contre la loi ; c'est la création du grand jury d'accusation, cette véritable garantie de la liberté individuelle ; c'est enfin le dernier acte d'/^ibeas corpus, passé la trentième année du règne de Charles II : « acte pour mieux as- « surer la liberté du sujet et prévenir l'exil s au delà des mers, » qui fixe les délais de

la comparution en justice et la responsabilité des agents.

Lorsqu'on compare tous ces actes du parlement d'Angleterre à ceux de nos anciens parlements, on comprend que Voltaire avait raison d'écrire : « Il y a plus de cent ans que « l'Angleterre voit avec ses deux yeux ; la « France commence à ouvrir un œil. »

L'avons-nous tenu toujours ouvert dans le cours de nos révolutions ?

Nous avions la Bastille, nous avons eu les prisons révolutionnaires.

Nous avions le bon plaisir du roi , nous avons eu le bon plaisir des partis.

Nous avions Laubardemont, nous avons eu Fouquier-Tinville.

Changements de noms, toujours; mais de choses, jamais!

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