‹ De la liberté et du gouvernementChapitre 23 sur 59 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Du parlement de Paris aux troubles de la Froude.

Suivons Tordre des temps, et parlons d'abord de la Fronde, époque éloignée, mais pleine de similitudes avec la nôtre : car, sous l'éternelle diversité des décors, des costumes, des masques et des scènes, l'histoire cache l'éternelle ressemblance des passions et des désirs humains.

Ce fut un noble spectacle que celui de la France sortant en 1648 de la léthargie où l'avait jetée le cardinal de Richelieu. Les anciennes lois renversées, les provinces abandonnées à la rapacité des intendants, les parlements bâillonnés, les grands décapités ou exilés , les juges vendus, mais la France glorieuse aux frontières : telle l'administration du cardinal. Après sa mort et insensiblement Paris s'éveilla ; la France donna signe de vie. Il parut une lueur, un point à l'horizon, quand, au mois d'août 1647, le parlement de Paris refusa l'enregistrement de l'édit du tarif qui portait une taxe sur toutes les denrées. C'était un édit d'octroi ; et la révolution commençait, comme en 1789, par une question de finances.

a Tout le monde alors s'éveilla, dit le « cardinal de Retz dans ses admirables Mé- « moires. On chercha comme à tâtons les « lois ; on ne les trouva plus. On s'effara, « on cria, on se les demanda ; et dans cette

« agitation les questions que leurs explica- « tions firent naître, d'obscures qu'elles « étaient et vénérables par leur obscurité, dece vinrent problématiques, et de là, à l'égard « Je la moitié du monde, odieuses. Le peuple « entra dans le sanctuaire , il leva le voile , « et la salle du palais profana les mystères.» C'était alors le temps de la naissance de la liberté parlementaire à Londres, à Amsterdam, à Paris. Partout dans le nord de l'Europe on répudiait les gouvernements absolus, on exigeait des garanties. On entendait dire autour de soi, dans la vieille salle des Pas- Perdus et sur les degrés de la Sainte-Chapelle, que la monarchie était trop despotique et qu'il était temps qu'elle s'amendât; on entendait parler de Charles Ier, d'Olivier Cromwell, de Hampden, du long parlement; et, à l'hôtel de ville, dans les boutiques, comme au palais, on ne s'entretenait que des affaires publiques. Chaque jour, il y

avait une foule immense de bourgeois, de

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gens du peuple, de nobles, pêle-mêle, dans les cours et dans les avenues de la grand'chambre, où siégeait le parlement.

On assistait dans cetie salle à un spectacle nouveau, que la noblesse de cette époque prit malheureusement pour un simple objet de curiosité , et qui était le prologue de la liberté parlementaire. Sur les bancs de la grand'chambre siégeaient les princes du sang, les ducs et pairs, mêlés aux conseillers des compagnies souveraines : l'irrésolu duc d'Orléans, le duc de Beaufort, le roi des halles, le duc de Bouillon, l'Ulysse du parti, le lourd et pensif M. de Turenne , tous les hauts dignitaires de la noblesse enfin ; et, au milieu d'eux et au-dessus, tantôt avec le parlement et tantôt avec la cour, le prince de Coudé, grand capitaine, mais rien de plus, qui ne voyait dans celte assemblée qu'une cohue de fous , comme il disait luimême, toujours jurant, toujours l'œil en feu et la colère sur les lèvres.

Au siège du premier président était assis dans sa robe rouge bordée d'hermine l'austère et intrépide Mathieu Mole, plus grand de cœur que d'esprit, avec sa longue barbe blanche qu'il avait l'habitude de tenir d'une main ; autour de lui , tous ces conseillers, représentants de la bourgeoisie, dont le costume sévère contrastait avec l'or et les dentelles du costume des grands, et dont l'esprit légal ne sympathisait en rien avec l'esprit léger et aventurier de la noblesse ; et l'âme de la Fronde dans un petit homme en camail violet et en bonnet carré, qui s'appelait Paul de Gondi, plus tard cardinal de Retz, alors coadjuteur de l'archevêque de Paris; esprit étonnant et d'une telle capacité qu'il analysait à cette époque le mécanisme du régime parlementaire, comme ferait un publiciste de nos jours, et fut le seul homme de ce temps à la hauteur des circonstances (1 ).

(1) Consulter à ce sujet, dans le tome Ier de ses Mémoires, sa longue conversation avec le prince de Condé.

Au dehors de la salle du palais c'était une émotion générale, un va-et-vient, un bruit, une circulation de chaque jour dans les hôtels et dans les boutiques. Ici les bourgeois en armes dans les quartiers de Paris, là des gens en haillons avec des armes du temps de la Ligue et des lances du temps de la guerre contre les Anglais, criant : « Liberté et Broussel! » Tantôt c'était la belle et langoureuse duchesse de Longueville, traversant la place de Grève pour se mettre en otage aux mains des échevins; tantôt la mère de Condé à genoux dans la salle du palais, confiant sa requête aux mains des conseillers; tantôt Mathieu Mole, bravant dans la rue ses assassins : pièce à cent tableaux et cent acteurs divers, mêlée d'amours et de combats, de harangues et de causeries, de juges, de cardinaux, d'ofûciers et de duchesses, où Ton se battait le matin et où l'on dansait le soir, où le parlement rendait arrêt au palais de justice, tandis que de l'autre côté du quai,

à l'hôtel de ville, la duchesse de Longueville distribuait ses couleurs aux officiers de l'armée parlementaire; et le vrai titre de la pièce : Beaucoup île bruit pour rien.

Pourquoi donc?

Pourquoi le despotisme de Louis XIV après la Fronde, quand l'Angleterre devenait libre? C'est que l'Angleterre, ferme en ses desseins, vit d'un coup d'œil net et juste que la liberté parlementaire était la négation de l'omnipotence du gouvernement, c'est-à-dire de l'armée, du budget et des places, instruments principaux de cette omnipotence; et qu'à travers mille péripéties, sous Charles 1er, sous Charles II, sous Jacques II, elle marcha toujours droit à ce but, abolissant une partie des fonctions administratives, défendant les armées permanentes et remettant le budget à la chambre des, communes. Le parlement de Paris tenta successivement tous ces essais, mais ne tint jamais ferme, cédant aux moindres avances de la cour, el avant cette ex-

cuse qu'il fut abandonné de la noblesse, tandis que celle de l'Angleterre marchait à la tête de la nation contre la couronne.

Imprudente noblesse française, au lieu de te faire, comme celle de l'Angleterre, le chef de la nation, pourquoi as-tu abdiqué ton indépendance entre les mains de la cour? Pourquoi n'as-tu pas su résister aux empiétements successifs du pouvoir royal? Pourquoi as-tu laissé décapiter notre patrie de ses libertés? Brave sur les champs de bataille et nulle dans la vie politique, tu as passé depuis Louis XIV ton existence à parader dans les galeries de Versailles, aux carrousels e( aux ballets de Sa Majesté, prenant les frivolités de la vie pour des choses sérieuses, et le changement d'une maîtresse royale pour le plus grand événement du monde ; mais de former corps, d'inscrire dans une charte des garanties, de contrôler dans un parlement la gestion des affaires publiques, en as-tu jamais eu la moindre idée?

Lève les yeux vers ceite noblesse qui a toujours protégé les libertés de la nation anglaise, et dont la nation reconnaissante a toujours protégé les prérogatives; qui, à la tète de tous les progrès, admettant dans son sein tous les hommes éminenls, prenant pour chefs tantôt William Pîtt, fils de lord Châtain, tantôt Robert Peel, fils d'un fabricant de coton, élevant, à Westminster, une tombe à James Watt et une statue à l'acteur Kemble à côté des statues et des tombes royales, t'indique par cette admirable conduite la conduite que tu aurais cl 1 1 tenir. Tu n'as défendu ni tes droits ni ceux de la nation; arbitre naturel des intérêts de tous, tu as compromis tous les intérêts; tu n'étais donc plus digne, en 1789, de rester à la tète de la société française.

CHAP1TIŒ III

De l'Assemblée constituante en 1789.

En 1789, nouvel essai du régime parlementaire. La bourgeoisie est à la tète de la révolution.

Nous examinerons clans ce chapitre le point suivant : que l'Assemblée constituante a exclu l'élément aristocratique de son organisation parlementaire, et non l'élément de

la centralisation : d'où il suit qu'on se trompe, à notre avis, lorsqu'on croit qu'elle nous a légué les traditions de la liberté parlementaire.

En effet, à la séance du 10 septembre 1789, elle repoussa le système des deux chambres; et, si Ton suit avec soin les discussions, on voit que le tiers-état vota contre l'établissement d'une chambre haute parce qu'il ne songeait qu'à renverser l'aristocratie. Or la mesure votée, excellente à ce point de vue, était contraire à la liberté parlementaire, puisque l'expérience a démontré qu'une seule chambre, dont le pouvoir n'est ni contrôlé, ni limité par le pouvoir d'une autre chambre, usurpe aisément une autorité absolue; et c'est ce qui arriva.

D'où il suit que, si l'Assemblée constituante a ôté la couronne à Louis XVI, elle se l'est, de ses propres mains, mise sur la tète; car elle a gouverné et administré à la fois le royaume, selon la tradition monarchique.

m PREMiÈKE PARTIE,

Or il est vrai que, là où la nation se meut de soi, le parlement gouverne, c'est-à-dire donne les ordres qui s'appellent les lois et l'argent, et, en cas de conflit avec le pouvoir exécutif, a le dernier mot; mais le gouvernement seul doit administrer, c'est-à-dire imprimer l'impulsion aux affaires publiques, en divisant le budget entre les ministres et en commandant l'obéissance aux lois. Tel est le rôle du gouvernement dans les pays libres. Le parlement contrôle cette gestion ; mais, s'il administrait, il se contrôlerait luimême : signe du pouvoir absolu.

C'est précisément ce qu'a fait l'assemblée constituante. Que cette autorité absolue ait été nécessaire, nous le reconnaissons ; mais appelons-la par son nom au moins, et ne confondons pas le pouvoir du parlement avec la liberté du parlement.

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