CHAPITRE PREMIER
Du régime parlementaire.
Des deux livres précédents il résulte donc que là où l'homme et la famille se gouvernent, la nation se gouverne ; tandis qu'au contraire, là où le gouvernement gouverne l'homme et la famille, il gouverne aussi la nation.
Cette troisième considération forme le sujet de ce livre.
Une nation qui n'est qu'un ensemble d'individus et de familles ne peut pas être libre, c'est-à-dire se mouvoir de soi , si ces individus et ces familles ne se meuvent pas de soi. C'est pourquoi le régime parlementaire, qui est le réaime naturel des nations libres , n'a de racines que dans les sociétés où tout porte en soi son principe d'aclion , et n'en a pas dans celles où tout le reçoit. Il n'est alors et ne peut être qu'un embryon; sans racines dans le sol et contradiction vivante avec ses alentours, il ne vit pas, il végète misérablement , comme un arbrisseau perdu le long d'un ruisseau; il dépérit, il s'étiole, ou il meurt, tandis qu'ailleurs, puisant dans une riche terre ses sucs nourriciers, il couvre le sol de l'ombre majestueuse de ses épais rameaux.
En effet, le régime parlementaire n'est qu'une suite du régime général. Un député
n'est qu'un simple mandataire du public, chargé de voter les lois et le budset « et de contrôler les actes.de L'administration, c'està-dire, en un mot. de veiller aux libertés de la nation. Or, si cette nation n'est pas habituée elle-même à l'examen des affaires publiques et à la surveillance de sa liberté individuelle, entre elle et ses députés quel point de contact y aura-t-il ?
Les racines du régime parlementaire de^ pays libres sont dans toutes ces familles qui se réunissent le soir pour lire les journaux, comme elles lisent la Bible, en commentant chaque article; dans toutes ces volontés qui respectent le droit d'examen et le considèrent comme un droit inhérent à la nature humaine; dans toutes ces maisons, enfin, sanctuaires de la liberté individuelle, C'est là que le parlement est un temple, le temple des lois.
Dans ces pays libres, en Angleterre, en Suisse, aux États-Unis, le parlement gpu-
verne et le gouvernement ad ministre, tant il est vrai que la liberté et le gouvernement, tel que nous l'entendons, sont deux choses inconciliables : car il n'y a de libre que ce qui se meut de soi !
En France, où le gouvernement a toujours gouverné, étant organisé à cet effet, et n'a jamais été réduit au rôle d'administration supérieure, tous les essais du régime parlementaire ont naturellement échoué , du temps de la Fronde, du temps de la Révolulion, en 1830 et en 1848, avec des occasions de chutes diverses, des chutes plus ou moins grandes, et une même cause, dont nous allons parler clans la mesure de nos forces.