CHAPITRE V
De la loi.
Nous terminerons ces considérations par les réflexions suivantes sur la loi; elles seront la leçon de ce livre.
La loi dans les pays parlementaires est la limite de la liberté, car rien ici-bas, où tout a ses -contours, n'est illimité; dans les pays de gouvernement, comme la France, cette
limite s'appelle Tautorité, et non la loi. N'y a-t-il pas ici matière à réflexion ?
En effet, une nation n'a jamais que le gouvernement qu'elle mérite d'avoir : si elle respecte ses lois, le gouvernement administre, le parlement gouverne; mais si elle ne les respecte pas, elle invite elle-même la force à présider à ses destinées.
Il suit de là que clans les pays où le gouvernement est tout , on considère une chambre de députés comme une salle de théâtre, où se joue une pièce ; et dans les pays parlementaires, comme l'atelier des lois.
C'est la loi, et non l'orateur, qui domine la scène dans un parlement libre. Aussi rien n'y est plus respecté que l'expression des opinions, parce que l'examen des procédés divers est la meilleure garantie de la bonne confection des lois ; et nous avons souvent entendu à la chambre des Communes de longs discours antipathiques à presque tous les membres, et toujours in interrompus.
On y prend la loi dans son berceau, pour ainsi dire, qui est l'enquête, non pas faite, comme chez nous, dans les bureaux des ministres la plupart du temps, mais sur les lieux mêmes ou par témoignages devant les membres d'une commission. On la passe au laminoir de la discussion, elle est portée à la chambre ; et lorsqu'après trois lectures successives elle a été votée et a obtenu l'assentiment de l'autre chambre, on ne l'abandonne pas à la discrétion d'un ministre, véritable enfant perdu de nos villes et de nos campagnes, vrai martyr aux mains d'un préfet, d'un maire ou d'un garde champêtre.
C'est ici surtout qu'apparaît l'esprit pratique des Anglaiset des Américains. Ils suivent la loi dans les transactions et dans les applications de la vie, ils la protègent, ils la couvent des yeux; ils n'administrent pas, ' parce qu'ils savent qu'un parlement n'est pas fait pour administrer; mais ils surveillent l'administration, parce qu'ils savent qu'un
parlement doit tout contrôler, étant fait pour ce contrôle, sous peine de démission ; et c'est toujours par la surveillance de l'administration publique et l'interrogation des ministres sur ces détails que s'ouvrent les séances de la chambre des Communes.
Tout est simple, ou la loi domine la scène parlementaire. La salle forme un carré long; chacun parle de sa place, sans lour de parole, sans ostentation; le parti de l'opposition est assis en face du parti ministériel. Rien de factice, rien d'emprunté, rien de théâtral.
Telles sont donc les causes, vues de profil, qui ont empêché le régime parlementaire de se consolider chez nous.
Il y a d'autres causes accessoires, entre lesquelles nous choisirons celle-ci pour sujet du livre suivant : c'est que l'opposition est une clef de voûte de la liberté parlementaire, et que cette opposition n'a pas encore pu se former en France.
LIYRE SIXIÈME