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CHAPITRE IV

Mirabeau.

Le 2 avril 1791, qui était un samedi, dans un hôtel de la rue du Mont-Blanc, aujourd'hui rue de la Chaussée-d'Antin, Mirabeau expirait sur les huit heures et demie du matin, âgé de quarante-deux ans. Autour de son lit se trouvaient Cabanis, son médecin; le comte de la Marck, Frochot, Talleyrand*

ses amis intimes. Au dehors une foule immense encombrait les rues, silencieuse , muette, comme si elle eût compté les dernières minutes de la vie de cet homme.

Lui, les traits contractés, le visage bouleversé par la douleur, les larmes dans les yeux, il serrait convulsivement la main de Cabanis, et lui demandait dans son langage imagé s'il était permis de laisser ainsi son ami expirer sur la roue; et comme ta douleur cessait : « Soutiens cette tète, dit-il à « son domestique; c'est la plus forte de « France. «Alors, se retrouvant lui-même, il parlait des destinées de la révolution ; il s'informait de l'assemblée, de la cour, des projets de Pitt, de ceux de Barnave et des Lameth. « J'emporte le deuil de la monarchie, « disait-il tristement; les factieux s'en parta- « geront les débris. »

Son dernier mot écrit au crayon fut :

« Dormir, » le dernier mot du livre de la vie; et il mourut.

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Rarement homme mourut plus à propos, au sommet de sa gloire, quand chacun parlait de lui et que tout était en sa main. Rarement aussi homme plus extraordinaire, doué d'une surabondance de vie, de talents, de facultés, qui débordait de son être tout entier et s'écoulait en longs tlots d'éloquence; une domination sur tous qui semblait être dans son centre en sa personne; une àme supérieure aux événements de la vie, comme l'aigle qui plane; avec cela un désir immodéré des jouissances «que donne la fortune, les femmes, un train de maison, un nombreux domestique, un hôtel somptueux; mais une telle soif de célébrité, de popularité, de faire parler de soi, qu'il cachait avec soin ces passions dans les plis de son immense orgueil.

De sa personne, comme chacun sait, il était laid; une chevelure épaisse, des joues pendantes et marquées de la petite vérole, un cou de taureau, une constitution athlétique ; mais de cette laideur qui portait un front

superbe d'intelligence, un sourcil élevé, un œil noyé de lumière , une lèvre contractée, une démarche altière, un je ne sais quoi qui arrête et fixe le regard, qui impose à la foule, trahit la puissance et semble dire à tous : C'est lui!

L'homme privé était en lui un incroyable amalgame de contrastes, orgueilleux à l'excès et empruntant cinquante louis au comte de la Marck qu'il connaissait à peine lors de l'ouverture des états généraux ; bien plus, acceptant de lui quelques mois après cent louis par mois(l), mettant sur la même ligne les affaires publiques et les plaisirs dont sa nature fougueuse lui avait fait un besoin , tribun populaire et fier de sa naissance, répétant que Coligny était son cousin, honteux de sa pauvreté, de son unique domestique, de son petit appartement, et sautant de joie devant le comte de la Marck en âppre-

(1) Correspondance de Mirabeau.et du comte de la Marck, 3 vol. 1851.

DE L'OPPOSITION. 1 ft

nant que Louis XVI paye ses 208,000 fr. de dettes et lui accorde une pension de 6,000 fr. par mois.

Mirabeau eut non-seulement de l'orateur le génie de la parole, mais aussi celui du maniement des hommes et des choses, un extrême bon sens pratique joint a une grande éloquence. Un mot de Barnave peint à merveille son talent oratoire : « Mirabeau », dit-il dans un coin de ses intéressants Mémoires, « fut le Shakspeare de l'éloquence. » En effet, sa manière de parler avait quelque chose de rude, de sauvage, de souverainement expressif. Il martelait, il saccadait ses mots, avec des éclats inattendus, des sorties imprévues. « Rien n'était plus impressif que « sa voix, » dit dans ses Considérations sur la Révolution madame de Staël qui l'entendit parler. L'émission des mots excessivement accentuée , très-pleine, très-intense, emphatique presque, si la divinité n'eut été en lui; le débit d'abord lent, majestueux,

mais très-rapide, très-animé, surtout trèsinégal, tout contraste, dès que la passion l'emportait; le geste large, fréquent, orchestrant la parole. 11 avait l'habitude d'écrire le plan de ses discours, selon le procédé des orateurs de l'antiquité, et de s'en remettre à l'improvisation du soin de les colorer. Ses répliques étaient toujours brèves et adaptées au caractère vif d'un auditoire français. Ce même homme, qui parlait avec une si grande éloquence, écrivait avec une extrême difficulté; il n'a laissé aucun ouvrage digne d'être cité après ses immortels discours.

La grandeur de Mirabeau fut de représenter la révolution en ce qui lui a manqué: la liberté.

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