SUR
ALEXANDRE D’APHRODISIAS
ESSAI
sur
ALEXANDRE D’APHRODISIAS
En 1624 et à peine évadé de sa prison de Louvestein, Grotius publiait à Paris, où l’avait accueilli la protection de Louis XIIT*, un volumineux recueil de traductions en latin intitulé : Phrlosophorum veterum sententiæ de fato et de eo quod in nosira est potestate, collectæ partim et de græco ver-
1 Cf. Vis pe Grorius avec l'histoire de ses ouvrages et des négoriations auxquelles il fut employé, par M. de Burigny ; 2 V. in-12, Paris, 1752. — Aubery, Mémoires pour servir à l’histoire de la Hollande et desautres provinces unies, Paris, 1680, in-18, p. 328 et suiv. Hugues Grotius.
i ALEXANDRE D'APHRODISIAS.
‘sæ!. C'était comme une des pièces du long et ardent procès qu'au nom de la liberté politique plus encore que de la liberté religieuse, l’illustre auteur du Droit de la paix et de la guerre avait soutenu avec les Arminiens contre les Gomaristes, mais que Maurice de Nassau sut violemment dénouer par le synode de Dordrecht (1618) et l'assassinat juridique de Barneveldt ?.
Alexandre d’Aphrodisias et les Pythagoriciens, Hiéroclès et les Platoniciens, Maxime de Tyr et Plotin, Chalqidius et Jamblique, Ammonius disciple de Proclus, les Stoïciens et les Épicuriens, les philosophes juifs et les philosophes chrétiens : Grotius interroge successivement tous les anciens relative- ment à cette notion primordiale dulibrearbitre, que, sous les formes les plus diverses, a si souvent compromise dans l’esprit des
1 Huconis Grori Operum theologicorum tomus tertéus. Londini, 1679, in-4.
2 Cf. Aubery, ouvr. cit., p. 178 et suiv. Maurice de Nassau, prince d'Orange ; p. 279 et suiv. Jean de Barneveldt, avocat général de Hollande et sa postérité.
6 ALEXANDRE D'APHRODISIAS.
tiens. Îl a recours aussi et d’abord aux données de l’étymologie et scrute curieusement le sens originel des différents mots par lesquels, soit chez les Grecs soit chez les : Latins, a été désigné le destin : poïpa de psipo= ua (je partage) ; aïca de daiv(je divise),ou de: ei US; TETPUÉVN de TepaTÔc (je détermine); EULXOLLÉVN, ELpLLOG (série) de etLaopLar, de (LepouLar ; avéyxn, moôvotæ, Népeoic, ÀSodovex, ÀGYOG, TUÜYM, fatum, fortuna. De ce double examen il conclut que si les poëtes ont fait le destin: tour à tour aveugle ou intelligent, le destin n'est, aux yeux des philosophes, que Dieu lui-même, ou un de ses attributs, ou l’ordre éternel de ses décrets. En traitant un tel sujet, en portant de telles affirmations, à l’heure même où allait s’abîmer, où s’abtmait déjà, dans les steppes glacés du Nord, la plus prodigieuse fortune des temps modernes, Daunou qu'’avaient éprouvé de si cruelles vicissitudes*, et qui, pour lors, se
1 Cf. Taizraxpter, Documents biographiques sur P.-C.- F, Daunou. Paris, 1847, in-8, 2° edit.
8 ALEXANDRE D'APHRODISIAS.
Phénomène singulier et qui:atteste combien fut lente la transformation de l'esprit ancien! C’est après deux siècles de Christianisme, et néanmoins on dirait que c’est en pleine antiquité, n’était un tour d’argumentation, à quelques égards, presque moderne, qu'Alexandre a rédigé ce travail.
Rien en effet n’y laisse soupçonner l’immense révolution qui s’estaccomplie. D'un autre côté, consacrées par son autorité, qui est demeurée inséparable de l'autorité même d’Aristote, les doctrines qu’y expose Alexandre lui ont longtemps survécu, et jusqu'à la fin du seizième siècle servent de base aux théories ou de thème aux controverses. Ces doctrines entin touchent à la fois aux dernières profondeurs de la psychologie et aux parties les plus hautes
dignusque omnino auctore Alexandro. » De Fato, & 21. — Cf, Fasnicius. Bibliotheca græca, t. V, p. 652. « Liber eximius, e quo prolirum locum, quo fatum impugnatur, adducit Eusebius V1, 9, De PRÆPaARATIONE Evancærtca, vocans Alexandrum àävôpa eù pau Olapavh Év Tois xaTa
prhogopiav ÀOYotc. »
10 ALEXANDRE D'APHRODISIAS.
disias, sur Le texte grec qu’a ‘publié Orelli cet qu’il a fait suivre de la version latine -de :Grotins!,: j'ai voulu me donner l'instructif spectacle des: idées qui ont marqué ‘une époque de transition, et où se rencontre une des transformations les plus notables, : quoique lès moins connues, du :dogmatisme savant, subtil, prestigiéux , dont Aristote fut le promoteur. Je me suis proposé ensuite de rechercher quelle avait été la fortune des opinions d'Alexandre, c'est-à-dire d’éclaircir un point de l’histoire de la philosophie encore assez obscur.
Surtout, j'ai trouvé dans l'examen de ces “opinions une occasion naturelle d'opposer à des doctrines surannées, mais toujours rajeunies, les preuves irréfragables qui, établissant par la démonstration du libre arbitre humain la responsabilité huinaine,
: + Alexandri Aphrodisiensis, Ammoni: Hermiæ filii, Plotini, Bardesanis Syri, et Georgii Gemisti Plethonis De Faro quæ supersunt græce, etc., edid. Orellius. Turici, 1824, in-8.
dons-nous pas sans cesse invoquer, au mépris du droit, ce qu’ils appellent tour à tour la chance, la force des choses, la nécessité? C’est, de part et d'autre, un égal oubli ou un égal dédain des conditions d'existence qui seules conviennent essentiellement, soit aux peuples, soit aux individus. Soumettre toutes nos actions à l'empire indéclinable de la grâce, ou ne les rapporter guère à d’autres lois qu'aux lois mêmes qui régissent les corps ; en réalité, contre la liberté c’est tout un. Le destin théologique risquait de façonner les âmes pour l'esclavage, quoique, plus d'une fois, par un miracle d’inconsé-:
quence, il les ait rendues invinciblement opiniâtres, ou même résistantes jusqu’à l’héroisme. Il serait impossible que le destin social et physique, que la doctrine du hasard, en affaiblissant les ressorts de la vie morale, ne tournât point les cœurs à tous les abaissements de la servilité et ne réduisit pas un peuple à tous les dénü-
14, ALEXANDRE D'APHRODISIAS.
qu'un ensemble de causes qu'il doit s'appliquer à pénétrer et à maîtriser; dans Île destin que la destination même des êtres à laquelle concourent son intelligence et sa liberté; dans la force des choses que la nature même des choses qu’il peut .vaincre en s’y accommodant; qu'en un mot 1 n'oublie jamais que l'humanité, nation ou individu, est à elle-même son étoile.
«Je sais, écrivait très-bien Machiavel, que beaucoup de gens ont pensé et pensent encore que Dieu et la fortune régissent les choses de ce monde de telle manière que toute la prudence humaine ne peut en arrêter ni en régler le cours; d'où l’on peut conclure qu'il est inutile de s’en occuper avec tant de peine, et qu'il n'y qu'à se soumettre et à tout laisser conduire par le sort. Cette opinion ‘s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de yrands événements dont nous avons été témoins, et qu'il ne nous était pas possi-
16 ALEXANDRE D'APHRODISIAS.
tre surtout son pouvoir là où aucune résistance n'a été préparée, et porte ses fureurs là où elle sait qu’il n'y a point d’obstacle disposé pour l'arrêter ‘. »
Et le secrétaire florentin, avec la désinvolture de langage qui est particulière àson temps et propre à son génie, ne craint pas d'ajouter « que la fortune est femme, et que, pour la tenir soumise, il faut la traiter avec rudesse ?. » « La fortuna è donna, ed è necessario, volendola tenir sotto, batterla ed urtarla. »
: Le Prince, ch. XXV, traduct. Ch. Louandre.
3 Id., ibid, Cf. chapitre de la Fortune.
ALEXANDRE D'APHRODISIAS. "A7
Personne n'ignore que ce fut Andronicus de Rhodes qui, cinquante ans environ avant notre ère, en classant et en publiant ceux des écrits d’Aristote que Sylla avait apportés d'Athènes à Rome, assura les matériaux sur lesquels, durant tant de siècles, la critique devait s'exercer. Commentateur lui-même des ouvrages qu'il avait rassemblés, son nom ouvre la liste des laborieux ou ingénieux érudits qui s'appliquèrent à interpréter la pensée du Stagirite.
. Ses successeurs immédiats sont demeurés, il est vrai, assez obscurs, et quelle qu'ait pu être la portée .de leur esprit ou leur savoir, Eudore, Nicolas de Damas, Aspasius, Xénarque, Boéthus, Sosigène,
Alexandre d’Égée comptent peu auprès de
18 ALEXANDRE D’'APHRODISIAS.
la postérité. Dans le nombre, il en est un cependant qui s'est acquis une célébrité véritable, presque de la gloire, et dont il n’est point permis, en tout cas, de contester la longue influence. C'est Alexandre d'Aphrodisias, si connu sous la dénomination du Commentateur par excellence, ou simplement du Commentateur, à éénynris, de même qu'à un certain moment Aristote finit par n'être plus désigné que sous le titre du philosophe, à pñésopos.
On ne sait, du reste, que bien peu de chose d'Alexandre. Originaire d’Aphrodisias, ville de Carie, qui, à peu près à la même époque, avait donné naissance à un autre commentateur d’Aristote, Adraste d’Aphrodisias, 1l vécut, de la seconde moitié du deuxième siècle de notre ère jusque vers la seconde moitié du troi-' sième, sans autre rôle public que celui de professeur. Il ne vint probablement jamais à Rome, et, après Alexandrie, où il .ne soupconna pas même l'existence du Didas-
20 ALEXANDRE D'APHRODISLAS.
fusion, Alexandre d'Aphrodisias eut ; notamment, pour maîtres Herminus et Aristo:
clès!.Celui-ci était un Péripatéticien enclin au Néoplatonisme ; celui-là un Stoicien qui commentait Aristote et qui rédigéa un livre contre:les Pyrrhoniens. Ces enseignements disparates ne pärvinrent point à dé:
router l'esprit d'Alexandre. .Ï] s’attacha d’une prise unique aux théories textuelles du Stagirite. Sans doute, ces théories mêmes devaient, malgré lui, s'altérer sin gulièrement , à passer par son, exégèse, Mais il eut le ferme vouloir. de.les conserver intactes, et repoussa le syncrétisme par lequel Ammonius dénaturait la philosophie péri patéticienne. Aussi ne fut-ce pas tant peut-être pour avoir interprété tous les ouvrages d'Aristote, que pour s'être appliqué à en préserver l'intégrité doctrinale, qu'il reçut le titre excellent de Commentateur. |
1 CF. Farmicius, Bibliotheca græca, t. V, lib. IV, C. XXVIIL,
22 ALEXANURE D'APHRODISIAS.
enconflit,en mêmetemps que de tropessentielles différences empêchaient que leurs domaines pussent être confondus. D’un côté, en effet, c'était chez les Péripatéticiens et chez les successeurs des Cyrénaiques, le même goût des élégances de la vie, le même culte intelligent de la nature, la même horreur de ce qui la dépasse, surtout le même sentiment de la liberté. « Mieux vaudrait, écrivait Épicure, accepter les fables vulgaires sur les Dieux que d'être asservi à la fatalité des physiciens. Encore peut-on espérer fléchir les Dieux en les honorant, mais la nécessité est inexorable *, » D'un autre côté, tandis que le Péripatétisme imaginait entre le monde et Dieu une dépendance aussi étroite, aussi immanente que celle qui rattache la matière à la forme, l'Épicurisme, revenu aux principes de Démocrite, isolait absolument Dieu du monde, où il n’admettait
1 DrocÈèxe ne LaAERTr, Vies et Doctrines des philosophes,
lib. X, 41.
21 ALEXANDRE D'APHRODISIAS.
chand comme Zénon, un portefaix comme Cléanthe, un coureur du cirque comme Chrysippe. Par une contradiction prodigieuse, leur intraitable. orgueil et leurs imcessants efforts n'avaient pas même pour objet de les rendre libres, mais de les assu-
| Jettir !. Car c'était pour eux un dogme fon- damental que la croyance en un destin,
qui est insurmontable et éternel enchaînement des choses. « Eipapuévav quouxriv Tiva aûvraËuv Tüv SAuv, écrivait Chrysi ppe, &ë didtou Toy étécov vois Étépous émaxokouBoUvTEv, xai LeTX TOÂU [LÈv GUY amapabdrou OÙGNG TAG TOLMUÜTNE CUUTAOXAS 2, » Et pourtant, en dépit de ces contrariétés de doctrine ou même de tempérament, le Stoicisme menaçait d'absorber le Péripatétisme. Effectivement , si le Stoicisme se relevait, avant tout, du dynamisme d'Héraclite, il n’en avait pas moins essentiellement modifié cette théorie, à l’aide des données péripatéticiennes. Entre le oxepua-
1 Cf. Buddeus, opere citato.
2 Cf. Auzu.-Gezze, Nuits attiques, iv. VI, c. 15.
Aussi bien, cette discussion de problèmes qu’Aristote avait inaugurée avec une pénétration si extraordinaire !, est-elle beaucoup moins une tradition d'investigations savantes qu'un lieu commun de curiosité souvent frivole, parfois ridicule, que le Péripatétisme a accrédité durant tout le moyen âge et même au delà *. Je veux parler du Traité du Destin et de ce qui est en notre pouvoir ; du Traité de l'Ame* qui en est une dépendance; du Zraité de la :
Mixtion ou du Mélange“ qui n'est, à son
C. xxvI11, pe 651, 662. « Non defucre qui problematum auctorem esse suspicarentur Alszandrum Trallianum, medicum, Justiniani imperatoris ætate clarum. »
1 Hpo6Anuéruv lib. XXX VIE.
2 Cf, Aristotelis aliorumque problemata : cui de novo accessere Jul. Cæsaris Scaligeri problemata Gelliana. Amstelodami, apud Jodacum Jansonium, anno 1650, in-18.— Hierony mi Cardani de Rerum varietate libri XVI. Basileæ, 1557, in-12. — Scirion pu Præix, La Curiosité naturelle, rédigée en questions selon l'ordre alphabétique. Paris, 163:,in-12.
3 "Tù roù Osuuatlou tüppaôobç Éravra, Toutéort Tazappaeu, xal Adyor. ‘Akeavôpot Appolñtotéws ept puy Bible Ôd0 xat wep} eluapuévne Ëv. Penetiis, edit. Victore Trincavello, 1534, fol, ex officina Aidi.
* Ilepi eus, Venctiis, 1527, fol. apud Aldum.
32 ALEXANDRE D'APHRODISIAS.
Nigér et d’Albinus; il s'y. maintint par d'affreux massacres. : « C'était, écrit ün: historien , une telle tuerie ou boucherie, que les champs étaient pleins de morts, :les rues baignées de sang, et les places couvertes d’exécutés *. » Nobles ou obscurs, personnages de tout sexe et:de toute. condition, les uns étaient égorgés parce qu'ils avaient ri, les autres: parce qu'ils s'étaient tus, ceux-là parce qu'ils avaient osé dire que l'empereur méritait vraiment son surnom de Pertinax ou de
Sévère. Le:sénat décimé, avili, en venait à penser qu'un tel. homme aurait dû ne pas naître ou ne point se trouver sujet à mourir ; tant il l’estimait funeste à la fois et nécessaire à la république! Cependant, eè même homme superstitieux et sanguipaire, cet ambitieux désenchanté, auquel, à ses derniers moments, échappaient ces mélancoliques paroles : « J'ai tout été, et
1 Supplément aux Vies de Plutarque, t. X, p. 349.
ALEXANDRE D’APHRODISIAS. 33
cela ne sert de rien », « omnia fui et nihil éxpedit »; ce même homme qui fut, en outre, un des premiers capitaines de son temps, passait pour un lettré distingué et ‘éloquent. « En l’âge de dix ou douze ans, écrit un historien déjà oité, il commença ‘à étudier aux lettres grecques et romaines, ‘avec une telle déxtérité et promptitude, “qu’au:parler, disputer et écrire, on l'eût jugé Grec de nature. Sur les dix-huit ans était avocat très-facond et patrocinait publiquement, et défendait causes d’importance, de sorte que s’il eût suivi les lettres comme fit depuis les armes, non moins “eût été famé en l’un, qu'il fut redouté en l'autre !, » — « Septime, écrit de son côté Spartianus, était assez adonné à la philosophie et à l'éloquence, on dirait même trop avide de savoir. »
Tout tel quil était, « tristior vir ad omnia », Septime-Sévère laissait pour suc-
! Supplément aux Vies de Plutarque, t. X, p. 305.
31 ALEXANDRE D’'APHRODISIAS.
cesseur un fils qui devait bientôt le faire regretter. En effet, à peine investi de l'empire auquel son père l'avait de bonne heure associé , Bassianus Antonin Caracalla, dont l'enfance aimable avait donnéles plus douces espérances; qui, jeune homme, s'était proposé Alexandre pour modèle, Caracalla inaugure son règne par des atrocités. — Assassin de son frère Géta, un mariage incestueux l’unit à Julie, sa bellemère, et, ivre de volupté, il se plonge dans des torrents de sang. Les premiers citoyens de l’État succombent à sa vengeance ou à ses soupçons. Papinien lui-même, cet asile du droit, ce trésor de la doctrine légale, « Juris asylum et doctrinæ legalis thesaurus », Papinien est immolé pour n'avoir point voulu excuser le fratricide commis par le nouvel empereur. Partout, jusque dans les bains publics, s’accomplissent d'horribles massacres. « La boucherie était telle, écrit un de ses historiens, que n'ayant le loisir d’enterrer les corps des
ALEXANDRE D'APHRODISIAS. 35
morts, on était contraint de les brüler par les places , ramassés à monceaux ‘. » De mœurs infâmes, plus cruel que le cruel Septime, adonne à la gloutonnerie et au vin, odieux à. ses proches, détesté même des soldats, si ce n'est des prétoriens, Caracalla, après avoir, pendant six années, rempli d’effroi Rome et les provinces, tombe sous le fer de Macrin. Ce prince, néanmoins, non plus que son père, n’était pas sans lettres, « non ille in litteris tar- « dus ». Surtout, comme son père, il se montra superstitieux. « Bassianus, écrit-on encore de lui, était naturellement curieux de savoir secret, non des hommes seulement, mais des esprits par enchantement et magie... Îl communiquait tous les jours avec devins et magiciens, s'enquérant d’eux combien devait vivre et comment mourir ?. » Îl avait importé à Rome le culte d'Isis, et Spartianus observe qu'il
! Supplément aux Vies de Plutarque,t.X, p. 399. * Jbid., ibid,, p. 414.
36 © ALEXANDRE D'APHRODISIAS.
célébra les cérémonies sacrées avec un respect inconnu jusqu'à lui.
Ce fut R l'époque de sang, de terreur et de vertige, où Alexandre d’Aphrodisias rédigea son Traité du Destin ; ce furent là lés princes abominables auxquels il le dédia; en célébrant leurs vertus.
Cette dédicace était-elle ironie? Étaitelle bassesse ? C'était simplement le langage officiel d'un fonctionnaire obséquieux qui devait à Septime et à Caracalla son institution. Alexandre n'appartenait-il pas d'ailleurs aux générations dissolues et scep-
tiques qui décernèrent à ces deux empereurs les honneurs des autels? Ou encore, comment eût-il ignoré que les écoles, que les villes de sciences avaient à compter avec ces redoutables protecteurs? En souvenir d'injures anciennes, Septime, parvenu au pouvoir, avait diminué, aboli même les privilèges d'Athènes, tandis qu'au contraire il accordait aux habitants d'Alexandrie le droit de délibération, jus
38 ALEXANDRE D'APHRODISIAS.
louable d'avoir voulu détourner discrètement l’empereur Sévère des superstitions astrologiques, en lui dédiant, comme professeur, les prémices de ses méditations :.
Aussi bien, à y regarder de près, la doctrine que professe Alexandre d'Aphrodisias, relativement au destin et à ce qui est en notre pouvoir, n'est point en contradiction avec le spectacle horrible qu'il a sous les yeux. En affirmant la liberté humaine, il explique comment sont possibles les violations monstrueuses des lois les plus saintes de la nature. En reléguant
la Providence dans la région supralunaire, il laisse entendre comment la
Ÿ CF. Fasricius, oper. cit. t. DL, c. vu : « Hunc librum velut primitias lucubrationum suarum, professor philosophiæ Aristotelicæ ab ïis constitatus, dicavit Severo et ejus filio, Antonio Caracallæ, qui imperium junctim administrabat ab anno Christi CXCIX. »—"T, IV, c. xxvin: « Hoc libro Alexander videtur Severi imp. animum (ut suspicatur Joh, Picus, p. 282, Opp.) a superstitione astrologica revocare voluisse. »
ALEXANDRE D'APHRODISIAS. 39
terre peut devenir la proie de quelques scélérats.
Voici, en effet, quelle est, en résumé, la doctrine contenue dans le 7Zraité du
Destin.
40 ALEXANDRE D’APHRODISIAS.
Alexandre commence par établir l'importancé du dogme de la liberté. C'est en raison de l'importance même de cette doctrine qu'il entreprend de la discuter, afin de la mettre hors de conteste. Cela posé, tout son dessein se ramène à deux chefs :
1° expliquer le dogme de la liberté, à la lumière des enseignements d’Aristote ; 2° affermir ce dogme dans les esprits, en le dégageant des objections du Stoicisme.
Car les Stoïciens s'efforcent de ruiner la doctrine du libre arbitre, et prétendent y substituer la doctrine du destin.
Quelle est donc la valeur de cette doctrine du destin? Que tous les hommes reconnaissent ce qu'ils appellent le destin,
i2 ALEXANDRE D'APHRODISIAS.
bles, c’est-à-dire qui témoignent de l’art et du choix. Ce principe est en nous la liberté, qui nous permet de faire ou de ne pas faire. Enfin, il y a une troisième classe de causes efficientes qui vont à un certain but. Ce sont celles qui vont à une autre fin que la fin même à laquelle elles étaient immédiatement appropriées.
On les nomme fortuites, et c'est parmi ces causes qu’il faut placer le destin.
Le destin, en effet, ne saurait être classé au nombre des causes efficientes qui ne vont à aucun but. Il ne saurait l'être davantage parmi les causes efficientes raisonnables, attendu que laraison d'être des choses qui procèdent de ces causes est en nous et non hors de nous. Il reste que le destin appartienne aux causes efficientes naturelles. Et, en réalité, tel est le destin. Le destin, c'est la nature. Toutefois, précisément parce que le destin est la nature, le destin n'est pas la nécessité. Car il y a des choses qui sont dites contre nature, et personne
44 ALEXANDRE D'APHRODISIAS.
En d’autres termes, afhrmer une fatalité qui soit nécessité, c’est exclure toute possibilité ou contingence. Mais n'est-ce pas là rejeter la réalité la plus manifeste ? N'est-il pas indubitable qu’il nous est possible d’exécuter en diverses manières, ou même -de ne pas exécuter les mouvements que nous exécutons? La diversité même des phénomènes, en général, ne révèle-t-elle pas des causes dissemblables ; et s’il y a des choses qui ne souffrent pas leur contraire, n’y en a-t-il pas qui l’admettent? Il est vrai aussi que, par subterfuge de lan- gage, on s’avise de prétendre que le né-
cessaire n’en demieure pas moins pour nous le possible, par cela seul que la cause du nécessaire nous est inconnue. Mais ce n'est pas l'ignorance qui fait la possibilité, ni la connaissance qui la détruit. Le possible est ce qui aurait pu ne pas être, tandis que tout ce qui est ne pouvait pas ne pas être au regard de ceux qui voient dans le destin une fatalité qui est nécessité. Les
46 ALEXANDRE D'APHRODISIAS.
lei encore les Stoïciens se réfugient dans les équivoques. Confondant la spontanéité avec la liberté, ils accordent que certaines choses sont en notre pouvoir, à peu près comme le mouvement est au pous voir des animaux, quise meuvent en vertu de l'appétit et de l’assentiment. Mais qu'est ce pouvoir, sinon l'action même de la nature chez les animaux ; et, dès lors, ne devrait-on pas reconnaître un tel pouvoir à tous les êtres? Le pouvoir, qui chez l'homme est liberté, ne consiste pas uniquement dans l’appétit et dans l'assentiment. Une fois de plus, ce serait là de la spontaneité, mais non de la liberté, et si tout ce qui est libre est spontané, tout ce qui est spontané n’est pas libre. L'animal; par l’assentiment, cède aux apparences :
l'assentiment de l’homme est le fruit de la délibération; il vient du jugement et de la raison, d’où naît la liberté. Comme d’ailleurs nous n’agissons pas toujours délibérément, on ne saurait dire qu’il est
ALEXANDRE D'APHRODISIAS. 47
aussi nécessaire à l’homme de délibérer, qu’à l'animal de suivre l'appétit et l’assentiment.
Ainsi entendue, la liberté sera-t-elle donc un mouvement sans cause ? Ou faut-il accorder que, les mêmes circonstances venant à se produire, nos actions aussi devront être nécessairement les mêmes ? Que l’on consulte la réalité, et l’on s’assurera que, dans les mêmes cas, nous ne prenons pas toujours les mêmes décisions. En outre, ce n'est point hors de nous-mêmes qu’il faut chercher la cause de ces libres décisions. Leur cause est en nous-mêmes, ou plutôtelleest nous-mêmes. Étre le principe, le commencement de ses actes, cela même c'est l’homme.
Rejetez cette doctrine si simple, et la vie entière est bouleversée. Il n’y a plus ni vice, ni vertu, ni culpabilité, ni innocence. La providence se réduit à un vain mot, la piété à uneillusion, la divination à un mensonge. C'est pourquoi, en supposant que
48 ALEXANDRE D’APHRODISIAS.
le dogme de la liberté ne fût pas mieux avéré que celui de la fatalité ; qui ne comprend néanmoins qu'il y aurait encore tout avantage à se conduire comme si on était libre?
Aussi bien, quelles : sont les raisons qu'invoquent contre le libre arbitre les Stoïciens? | |
D'après eux, le monde est un tout divin où s’enchaînent indissolublement les effets et les causes ; les effets devenant nécessai- . rement causes, à leur tour, de ce qui suit; de même que les causes ne sont que les effets nécéssaires de ce qui a précédé. On ne saurait fausser plus complétement l’idée de cause. Effectivement, tout ce qui . est n’est pas nécessairement cause, non plus qu’il ne s'ensuit pas de ce que rien n’est sans cause, que toute cause soit nécessaire. Que deviendraient, à ce compte, les causes accidentelles et les causes telles que notre libre pouvoir? Surtout, comment prétendre que tout ce qui