PRÉFACE
Je désire faire connaître d'un mot dans quel état d'esprit, après avoir médité cet ouvrage, dont les lignes principales étaient depuis longtemps arrêtées, je me suis mis à l'écrire.
Un groupe important de libéraux, qui tente d'opposer sa propagande à la propagande socialiste, fit, l'année dernière, appel « à tous les hommes de bonne foi et de « bonne volonté » , abstraction faite des nuances politiques, pour défendre les idées de liberté, de gouvernement et de progrès (1). J'ai voulu, puisqu'il suffisait d'apporter sa bonne foi et sa bonne volonté, répondre à cet appel.
Cependant tout le monde ne croit pas, je m'en suis vite aperçu, que le moment soit bien choisi pour entretenir les Français de la liberté. De même, ai-je entendu dire, qu'on se lassait en 18G8, quand Prévost-Paradol publia sa France nouvelle, d'être trop gouverné , de même on est, en général, fatigué de ne pas l'être assez : ce n'est
(1) Voir les journaux des 10, li et 12 septembre 1893.
ïï PREFACE.
plus de la liberté qu'il faut en ce moment parler à la France si l'on veut se faire écouter d'elle, mais de l'autorité. C'est raisonner comme si la France était parta{]fée nécessairement en deux camps : les partisans de l'autorité, les partisans de la liberté. Mais l'une n'exclut pas l'autre ; disons mieux : l'une ne saurait se passer de l'autre, parce que toutes deux ont besoin d'une règle. On convient que l'autorité sans règle aboutit au despotisme ; mais il faut aussi reconnaître, et nous le répéterons au cours de cet ouvrage, que la liberté de chacun, affranchie de tout frein, excède sa limite naturelle en empiétant sur le droit d'autrui, et qu'elle dégénère en tyrannie. L'antagonisme n'existe pas, et c'est le relâchement de l'autorité qui jette, dans quelques pays, un discrédit passager sur la cause de la liberté. Il est peut-être utile d'écrire encore une fois sur la liberté politique, ne fût-ce que pour dissiper cette équivoque.
S'il était vrai que les Français se détachent en effet de cette noble cause, j'entreprendrais encore cette tâche. D'abord le meilleur moyen de les ramener au culte de la vraie liberté, c'est de la leur faire connaître et d'arriver à les convaincre qu'elle est la meilleure, peut-être la seule garantie de leurs droits les plus chers. Puis, si tout le monde était uni dans la même intelligence et dans le même amour de la liberté, les plus belles dissertations qu'on pourait écrire sur ce sujet deviendraient un exercice de rhétorique. C'est précisément quand une vérité s'obscurcit qu'il faut la propager.
PREFACE. m
Ce livre est un livre de politique et non de philosophie. C'est pourquoi j'ose écrire, après M. Jules Simon, sur la liberté politique. Malgré la ressemblance des titres, les deux ouvrages n'ont pas le même objet.
La liberté politique, de M. Jules Simon, est avant tout un traité philosophique. Il prend lui-même le soin de nous avertir qu'il ne fait pas une œuvre politique (1). Son premier chapitre, un des plus importants, appartient à la philosophie pure. L'auteur y démontre principalement, avec une admirable élévation de langage, qu'aucune loi écrite, aucune constitution ne peut se passer de la loi naturelle, et qu'il faut obéir à la loi naturelle lors même que ses prescriptions sont ou paraissent être contraires à l'intérêt commun. Il y enseigne, entre autres choses, que la liberté n'est pas seulement un droit, mais encore un devoir, et qu'il ne dépend pas de l'homme de rejeter la responsabilité que Dieu lui impose : il expose en conséquence que le monde, produit par un seul Dieu, par un seul acte de la volonté divine , est conduit dans l'immensité de son étendue et de sa durée par une seule et unique loi , expression permanente , dans le développement de l'univers créé, de la toute-puissance créatrice : ce qu'a de commun l'homme avec toute la création, c'est d'être une partie harmonieuse de l'ensemble, d'avoir sa loi, analogue à toutes les lois; ce qui le distingue du reste de la nature,
(1) Voir notamment les pages 171 et 172 de la 5' édition.