‹ De la liberté politique dans l'état moderneChapitre 41 sur 50 · DE LA LIT-ERTE POLITIQUE · texte numérisé non relu

DE LA LIT-ERTE POLITIQUE

Les Anglais, qu'il faut bien citei' aux autres peuples, puisqu'ils leur ont donné le plus ancien, le principal exemple d'un gouvernement libre, n'ont pas montré cette impatience. Ils ont su, dans la plupart des grandes circonstances, concevoir une réforme et l'attendre. Les catholiques mirent plus de cinquante ans à préparer leur émancipation et ne l'obtinrent que par un prodige de persévérance. C'est après une longue série d'efforts et de combats que Cobden et ses amis ont fait prévaloir leurs doctrines économiques et substitué, pour la plus grande gloire de l'Angleterre, le libre échange à la protection. L'opinion publique exigea sans doute, et dès le dix-septième siècle, le remaniement des listes électorales, mais elle admit la lente et graduelle extension du suffrage; la réforme s'opéra sans secousse, ainsi que je l'ai montré plus haut, à l'heure où l'éducation politique des classes populaires légitimait leur participation à la direction des affaires. Chez nous, au contraire, quand la France passa, du jour au lendemain, du suffrage le plus restreint au suffrage universel pur et simple, on ne se demanda ni si le pays était prêt, ni s'il n'allait pas se blesser lui-même avec l'arme dont on chargeait ses mains inexpérimentées ; on ne se donna pas même le temps de réfléchir et d'opter en connaissance de cause, par exemple, entre le vote mécanique par tête et le vote multiple ou spécialisé. Nos pères avaient procédé tout aussi légèrement quand il s'était agi de réorganiser, après 1789, le pouvoir judiciaire. Il serait aisé de citer cent autres exemples. Les assemblées françaises obéissent peut-être un peu plus vite et plus facilcmenl que celles de plusieurs pays voisins à quelque impulsion soudaine de la passion populaire, à certains courants d'une opinion factice ou réelle. Nous aimons à brûler les étapes, même en politique, et c'est surtout en politique qu'il faul savoir allciulre.

Quand on est trop pressé, l'on se résout trop vite, et, quand on se résout trop vite, on regrette aisément de s'être décidé. Les yeux fixés sur un idéal quelquefois inaccessible,

les Français aspirent sans cesse à mieux faire et se figurent naturellement qu'ils feront mieux en revenant sur leur premier parti ; mais ils se désabusent avec une égale facilité sur le second, et, regrettant d'avoir mal à propos changé d'avis, embrassent un avis nouveau. Cette disposition d'esprit ne date pas d'hier. Etienne Marcel fut, avant Pétion, l'idole du peuple. En 135(), les États généraux mettent la royauté capétienne en tutelle et tentent d'ébaucher une espèce de constitution; en 1359, ils ne pensent plus qu'à défaire leur propre ouvrage. En 1561, d'autres États généraux semblent pencher vers les religionnaires (1) ; en 1576, ils partagent toutes les fureurs des plus exaltés catholiques et retirent au dernier Valois les moyens de régner. Quelques années plus tard, Paris, capitale de la Ligue, accueille avec un délire d'enthousiasme ce Béarnais auquel il a fait une guerre acharnée , et lui reproche bientôt de ne pas sévir contre les ligueurs. Louis XVI lui-même eut, à deux ou trois reprises, dans la première période delà Révolution, quinze jours de popularité. Depuis lors, nous avons passé, qui pourrait le nier? avec une égale facilité d'une dynastie à l'autre ou des branches aînées aux branches cadettes, ou même de la monarchie à la république et de la république à la monarchie. Quant aux ministères, la liste en est interminable, et, depuis une vingtaine d'années, lorsque le Parlement n'indique pas plus de deux fois par an, en se débarrassant du cabinet, que l'intérêt du pays réclame un changement de politique , nous éprouvons quelque surprise. Il n'est pas même nécessaire aux Chambres françaises de culbuter un ministère pour se déjuger. La presse prenait naguère un malin plaisir à signaler, pour la centième fois, les « variations d'une assemblée ». 30 mars 1893. La Chambre des députés décide que « la réforme des boissons ne sera pas « disjointe du budget de 1893 » : du même coup, elle renverse un ministère. 28 avril. Elle décide que la même ré-

(1) Voir, dans notre Histoire des lUnts généraux, le ch. iv tlu liv. II.

forme sera disjointe du même bud{j,et. 10 juillet, cinq heures de l'après-midi. La Chambre des députés décide que les réformes des portes et fenêtres, de la contribution mobilière , des centimes départementaux et communaux ne seront pas disjointes du budget de 1894. 11 juillet, onze heures du matin. Elle décide que les mêmes réformes seront disjointes du même budget. 11 juillet, six heures de Taprèsmidi. La Chambre des députés décide que la réforme des boissons ne sera pas disjointe du budget de 1894. 12 juillet, onze heures et demie du matin. Elle décide que la même réforme sera disjointe du même budget. On ne peut reprocher à cette Chambre, remarque le Journal des Débats (1), d'être entêtée ni de craindre le ridicule ; mais on reconnaîtra sans peine qu'elle n'a pas beaucoup de suite dans les idées. Que répondre?

Une telle mobilité ne favorise pas le développement de la liberté politique. Celle-ci ne se fonde pas sans une certaine persévérance unie à quelque désintéressement. Gomment les mœurs publiques peuvent-elles se former, comment la notion même de la liberté peut-elle se graver dans l'esprit de la nation, si la scène et les acteurs changent à chaque minute? Il ne s'agit pas d'une œuvre spéculative : si le programme se modifie sans cesse, il n'y a plus moyen de combiner et de mûrir, dans ce perpétuel remue-ménage, un programme quelconque, encore moins de l'appliquer. Il est sans doute utile que le pouvoir ne soit pas toujours exercé par les mêmes personnages et que le souverain, quel qu'il soit, ouvre la porte aux idées nouvelles, représentées par des hommes nouveaux; mais il est aussi fâcheux de changer continuellement le personnel politique que de l'immobiliser systématiquement. Les amis les plus sincères des libertés puldiques en arrivent à ne plus discerner exactement les nuances politiques qui séparent un cabinet d'un autre : entre tant de routes qui s'ouvrent devant eux, ils ne

(1) Aniclc de M. J. Dictz, 13 juillet 1893.

savent plus trop laquelle prendre, et, craignant de s'égarer, risquent de rebrousser chemin.

Nous avons eu peut-être aussi, jusqu'à ces derniers temps, trop de confiance en nous-mêmes ou plutôt dans les grandes ressources et dans la vitalité de notre pays. On a beaucoup redit au peuple français qu'il avait reçu sa vocation d'en haut, qu'il était investi d'une mission particulière; que, dans la marche éternelle des peuples, il était toujours et nécessairement « en tête de la troupe » ; qu'il s'en allait, « chevauchant des clievauchées gigantesques, à travers le « monde « , taillant dans la masse humaine, démolissant les remparts du passé, reculant les frontières invisibles de l'esprit, refaisant la carte mouvante de la géographie idéale ; qu'il était enfin « la conscience de l'humanité dans son « expression la plus haute ». Il a pu le croire. Nous avions exercé, pendant tant d'années, un si grand ascendant sur les autres ! Pouvions-nous oublier le règne de Louis XIV et l'Europe subjuguée bien moins par nos armes que par notre langue, nos mœurs et notre génie? Plus tard, après 1789, nous avions vaincu la coalition des empires, porté le drapeau tricolore dans toutes les capitales, propagé les idées et les lois nouvelles jusqu'au bout de la terre. Chacune de nos révolutions, y compris celle de 1848, donnait une secousse au monde. Nous n'avons plus songé que , pour guider les autres, il fallait d'abord nous conduire, et nous avons trop présumé soit de nos forces, soit de nos lumières. D'une part, nous nous figurions que ce capital immense était inépuisable, et nous l'avons dépensé parfois avec une certaine prodigalité; d'autre part, on nous eût persuadé difficilement que nous pouvions errer, que nous n'avions pas, dans notre marche capricieuse vers l'idéal, enchaîné la fortune, et que nous trouverions peut-être quelque déception au bout de quehjuc aventure. Cette disposition d'esprit était d'autant plus dangereuse qu'elle se compliquait d'une foi vivace au progrès indéfini, et que nous nous laissions peut-être aller à confondre deux choses distinctes : le pro-

grès général de la race humaine et celui d'une nation. Or les nations peuvent s'aflaiblir et disparaître, ainsi que Ta fait 1 empire romain lui-même, tandis que l'humanité continue sa course. Aucune d'elles ne personnifie le genre humain. Quelques dons qu'elle ait reçus de Dieu, sa grandeur ou sa décadence est son propre ouvrage. Sachons donc nous interroger et nous connaître ; comprenons l'importance de notre rôle sans aller frapper du front les toits célestes; ayons conscience de notre force et soyons à même de la diriger; employons nos facultés à ne pas recommencer les fautes que nous avons déjà commises : nous serons, à ce prix, tout ensemble les maîtres de la fortune et les artisans de notre liberté.

Page 1