CHAPITRE IV
POURQUOI LES FRANÇAIS N'OM EU JUSQU'A CE JOUR QU'UNE CONCEPTION INCOMPLÈTE ET UNE POSSESSION PRÉCAIRE DE LA LIBERTÉ POLITIQUE.
I. Comment les fautes successivement commises par la royauté, par ra noblesse, par la bourgeoisie, par les classes populaires ont mal préparé la France à la pratique de la liberté politique. — II. Comment le mal fut aggravé par l'application immédiate des idées générales et des théories abstraites à partir de 1789. — III. Etat d'esprit ré%olulionnaire. — IV. Excès de centralisation et prépondérance de Paris. — V. Comment on a mêlé, même depuis 1789, la question religieuse à la question politique. — VI. Du caractère français.
Si je regrette d'être un des moindres et des plus obscurs parmi ceux qui tiennent une plume, c'est surtout pour ne pas pouvoir faire avec quelque autorité l'éloge de mon pays. Que de grandes actions! que de services rendus au monde! Un jour, l'Islam et la barbarie sarrasine menacent de submerger l'univers : Charles Martel les refoule et les terrasse entre Tours et Poitiers. Bientôt son petit-fils Charlemagno, roi des Francs, fera lever sur l'Occident tout entier l'aurore d'une civilisation nouvelle. Un peu plus tard, quand la France, ébauchant son unité nationale, est menacée par l'invasion germanique , le peuple se serre autour d'un des premiers Capétiens et sauve à Bouvines, par un sublime élan de patriotisme, la patrie naissante. Quelle épopée que cette guerre de Cent ans où la nation, d'abord conduite à la défaite par des rois incapables, se ressaisit elle-même sous Charles V, puis de nouveau déchirée par les
Factions et placée sous le sceptre d'un prince en démence, finit par en^o^er la bon ne Lorraine au secours de la royauté chancelante! Que d'ardeur dans la foi, que d'abnégation dans l'héroïsme, des croisades à l'expulsion des Anglais ! Dans les temps modernes, quelle éclosion d'idées généreuses, quel rayonnement sur toute l'humanité! C'est, à la fin du seizième siècle, Henri IV inaugurant la politique de tolc^ rance religieuse et prétendant unir, sous un même drapeau, tous les Français, dissidents ou catholiques, pour la défense et la grandeur du pays. C'est, au dix-septième siècle, le génie français, dans tout l'éclat de sa gloire, subjuguant l'Europe, une pléiade de grands écrivains achevant l'œuvre des grands capitaines et des hommes d'État, nos idées, nos lois mêmes portées jusqu'aux extrémités de la terre ! Au dixhuitième siècle, même sous un gouvernement faible et corrompu, notre diplomatie fait encore des prodiges; on parle notre langue et l'on se pique d'emprunter nos idées à Pétersbourg et à Berlin; comme nous avions jadis fondé l'indépendance des Provinces-Unies, nous prenons une part glorieuse à la fondation de l'indépendance américaine ! Serai-je démenti si j'ajoute que, même depuis un siècle, en dépit de nos propres vicissitudes, nous avons contribué plus qu'aucun autre peuple à mener l'ensemble des nations vers un idéal plus pur et plus parftut de justice et de liberté?
Par quel coup du sort un tel peuple, si prompt à se dévouer pour autrui, si pressé de mettre son épée au service du droit, si jaloux de prendre parti pour tous les opprimés, n'a-t-il pu contracter l'habitude de la liberté politique? A quelques lieues de nos côtes, un autre peuple a marché, depuis le douzième siècle, avec une persévérance infatigable, à la conquête de ce trésor; il a vécu, lutté, souffert, presque sans interruption, pour cette grande cause. Aujourd'hui , l'arbre a jeté dans le sol britannique des racines profondes, et ses rameaux s'étendront sans doute encore sur de nombreuses générations. Il s'en faut que nous assistions, dans notre pays, au même spectacle : les Français.
n'ont eu jusqu'à ce jour qu'une conception incomplète et une possession précaire de la liberté politique. C'est un aveu que nous ne faisons pas sans tristesse. Mais le patriotisme commande plutôt de chercher les véritables causes du mal que d'en nier l'existence ou d'en pallier la gravité.
Il faut l'attribuer d'abord aux fautes successivement commises , depuis plusieurs siècles , par la royauté , par la noblesse, par la bourgeoisie, par le peuple. Commençons par la royauté.
J'ai souvent entendu, dans mon enfance, c'est-à-dire dans les deux ou trois années qui précédèrent la révolution de 1848, répéter autour de moi : « Le plan de la Provi- K dence est visible et Dieu lui-même semble avoir pris par «« la main la France pour la conduire au port de la monar- « chic constitutionnelle : Louis XIII et Louis XIV ont été de « grands niveleurs; abattant les derniers remparts de la Il puissance féodale, effaçant jusqu'aux derniers vestiges de « l'autonomie provinciale ou communale, ils ont fondé la tt plus homogène et la plus compacte des nations. La beso- « gne de la démocratie se trouva pour ainsi dire toute « fjaite , et 1 789 n'eut qu'à consommer cette œuvre im- « mense. ^ On aboutissait ainsi, par une pente naturelle, h la liberté dans l'unité, c'est-à-dire au régime représentatif établi par la charte. Il fallut bien, soit après le 24 février 1848, soit après le 2 décembre 1851, changer de langage et reconnaître que la liberté politique n'était pas sortie de l'oppression. Ce thème, jadis banal, est devenu d'ailleurs suranné. La monarchie capétienne, en absorbant tout, en abaissant tout, marchait à sa propre ruine, ainsi que Fénelon l'avait prédit, et ce « bel esprit chimérique » avait eu
deux fols raison contre Louis XIV, d'abord en annonçant une réYolution violente, ensuite en pressentant qu'une monarchie régulière et tempérée n'en sortirait pas. Je veux bien admettre avec Tocqueville qu'une certaine liberté subsistait sous l'ancien régime; mais c'était, de son aveu, une espèce de liberté irrégulière et intermittente, permettant presque autant de braver la loi que l'arbitraire et n'allant presque jamais jusqu'à fournir à tous les citoyens les garanties les plus nécessaires : si cette sorte de liberté déréglée et malsaine, poursuit-il, préparait les Français à renverser le despotisme, elle les rendait peut-être moins propres qu'aucun autre peuple à fonder à sa place l'empire paisible et libre des lois. Il n'est pas facile de réformer ce jugement. Est-ce que le peuple pouvait prendre , à un moment donné, quelque initiative? Est-ce que le sujet français n'était pas enveloppé dans une législation et dans une administration qui le portaient à droite, à gauche, en avant, en arrière, sans qu'il pût se mouvoir par lui-même? Personne n'a dépeint et regretté plus éloqucmment que M. Jules Simon cet obstacle apporté par les progrès du despotisme royal à l'apprentissage de la liberté : «Aujourd'hui « , dit-il (I), « nous serions accoutumés depuis des siècles à « conduire nos propres affaires et à ne compter que sur « nous-mêmes, tandis que nous en sommes réduits à com- « mencerla liberté par les semences. La Révolution n'autt rait pas été nécessaire... »
Bien peu de temps après la conquête normande, les barons anglais ont un programme ; ils s'unissent pour défendre contre les empiétements de la couronne leurs propres franchises et, du même coup, les franchises nationales, au premier rang desquelles ils placent la maxime N'impose qui ne veut et le droit, pour tout citoyen mis en état d'arrestation , d'être traduit devant des tribimaux réguliers. Ils tiendront le même langage à Jean sans Terre, à Charles I",
(1) La liberté politique, 5' ('dit., p. 106.
à Jacques II, à Guillaume III. La noblesse française ne songera pas même à jouer ce rôle. Ce n'est pas qu'elle ne doive souvent tenir tête à ses rois : la lutte des grands vassaux contre la couronne remplit notre histoire. Mais les grands seigneurs songent, en général, à briser le faible lien qui les rattache à cette couronne ; ils aspirent à leur propre indépendance, c'est-à-dire au morcellement complet du territoire et de la souveraineté. Gomines remarque bien que Gharles VII, lorsqu'il « gagna ce point » d'imposer la taille à son plaisir sans le consentement des États, « chargea fort son âme et M celle de ses successeurs )' ; mais la noblesse, qu'on exemptait de cet impôt, ne réclama point. Elle manifesta sans doute quelque velléité de participer à la direction des affaires publiques en 148 4, dans l'assemblée des États généraux, pendant la minorité de Charles VIII, mais sans profiter des circonstances pour soutenir sa prétention ni pour imposer sa volonté. D'ailleurs, cette volonté n'était ni bien ferme ni bien arrêtée. Même au début du dix-septième siècle, pendant la minorité de Louis XIII, la noblesse n'aura pas de programme politique; elle cherchera bien moins à limiter par une loi permanente l'action du pouvoir royal qu'à tirer un profit de la guerre civile en exploitant l'incapacité de la régente. Plus tard, quand Louis XV dira : « C'est à moi « seul qu'appartient le pouvoir législatif, sans dépendance « et sans partage » , elle se gardera de le contredire et ne Je pourrait plus. Elle a manqué son rôle politique, au grand détriment de la république et de la liberté.
Pour comble de malheur, elle s'écarte chaque jour davantage, à partir du quatorzième siècle, du tiers état. L'inégalité d'inq)ôt creuse un abîme entre les deux classes : les roturiers seuls sont soumis à la taille, et la nation remarquera promptement que cet impôt direct atteint non les plus capables de le payer, mais les plus incapables de s'en défendre. La taille, qui finit pourtant par s'élever à 80 millions, n'est plus même, au dix-huitième siècle, le seul impôt de roture, et beaucoup d'autres taxes lui sont assimilées. En
outre, quand la taxe est commune, comme pour les aides, les gabelles , la capitation , les deux et trois vingtièmes, les quatre sous pour livre, la perception est différente, c'està-dire plus dure et plus humiliante pour les uns que pour les autres. Les roturiers sont, à Texclusion des nobles, encadrés dans la milice , et cependant une ordonnance du 22 mai 1781 décide encore que tout sujet proposé pour le grade de sous-lieutenant devra faire preuve de quatre générations de noblesse paternelle. Pour racheter ces inégalités odieuses, la noblesse ne sait pas même, comme en Angleterre, se mêler à ses inférieurs et feindre de les considérer comme ses égaux; elle témoigne aux bourgeois, en particulier, le plus grand mépris et ne perd pas une occasion de les traiter avec insolence (1). La haine germe donc au cœur du tiers état. Tout contact cesse entre les classes. Elles ne peuvent plus s'entendre, ni pour la répartition des charges, ni pour un contrôle commun de l'administration publique, ni pour une résistance commune à l'arbitraire. Quand l'ancien régime s'écroulera, les ennemis de la veille se retrouveront face à face, incapables de se tendre la main, c'està-dire de coopérer efficacement à la fondation d'une monarchie nouvelle, tempérée par des institutions libres. Tocqueville a montré mieux qu'aucun autre, avec une profondeur d'observation tout à fait remarquable, comment la bourgeoisie elle-même était, avant la Révolution, séparée des paysans non seulement par son genre de vie, mais par son intérêt, étant exemptée des charges publiques par un grand nombre d'offices, tirant une incroyable vanité de ses prérogatives, usurpant à son tour sur les campagnes et sur les villages, craignant par-dessus tout de se voir confondue avec le peuple et ne perdant pas une occasion de s'en isoler. Le tiers état se trouva donc lui-même divisé, dès 1780, en deux classes qui ne s'aimaient pas, ne se concertaient presque jamais, et ne purent pas unir leurs efforts
(1) Voir surtout à ce sujet Tocqueville, L'ancien rétjinie et la Révolution y liv. II, cil. IX cl X.
pour établir la liberté politique sur les ruines de la monarchie absolue, préparant ainsi la théorie d'une scission complète entre la « bourjjeoisie » et le « peuple » , que Louis Blanc développa plus tard dans son Histoire de dix ans et qui, trop facilement acceptée par les masses, devint l'origine de notre profonde agitation sociale. Si , même après le 10 août 1792, comme l'a naguère écrit M. Emile Ollivier (1), «l'action demeura aux classes moyennes et ne n passa pas au peuple » , il faut avouer que ces classes moyennes étonnèrent le monde par le spectacle de leur incapacité politique. Soit par imbécillité, soit par peur, elles laissèrent quelques hommes «■ s'emparer de la France « et la martyriser au nom de la liberté (2) « . Cependant la bourgeoisie eut, au siècle suivant, l'occasion de prendre une belle revanche, puisqu'elle gouverna le pays de 1830 à 1848. Elle n'en sut pas profiter. D'abord elle crut trop aisément qu'il suffisait de maintenir une certaine prospérité matérielle pour résister au désordre, aux passions et aux idées qui enfantent le désordre, et pour assurer, dans la liberté légale, le libre développement de l'humanité. Tombant de cette première erreur dans une seconde, elle rétrécit à l'excès la base du gouvernement et ne comprit pas qu'une monarchie placée à la fois hors du droit dynastique et du droit populaire, quoique dirigée par un prince très habile et par quelques ministres de premier ordre , ne pouvait pas s'appuyer bien longtemps sur un corps de trois cent mille électeurs. Enfin, puisqu'elle avait fondé ce trône, elle devait le soutenir, alors même que les pouvoirs publics eussent encore différé pendant quelques années la réforme électorale : la garde nationale, qui ne voulait pas de la République, contribua pourtant à détrôner Louis-Philippe, sans savoir ce qu'elle laisait. Les classes moyennes avaient signé leur propre abdication ; mais elles ne le comprirent que le 25 l^ivrier 1848.
(1) 1789 et 1889, p. 121.
(2; Ibid.
Les classes populaires n'ont guère aujourd'hui que des flatteurs, parce que le peuple est le maître. Il faut pourtant savoir leur dire qu'elles ont à plusieurs reprises, tantôt par leurs violences et tantôt par leur légèreté, compromis ou retardé l'avènement de la liberté politique. Elles se sont figuré trop aisément que celle-ci consistait à pouvoir tout faire impunément. Dès 1789, le joug même des assemblées qu'elles avaient élues leur devint insupportable. Elles ne fournirent pas seulement des soldats à l'émeute le 14 juillet 1789, mais encore le 31 mai 1793 et le 1" prairial an III : la Convention même leur était devenue suspecte en quelques mois; elles la mutilèrent pour l'asservir. Les usurpations d'en bas se substituèrent donc aux usurpations d'en haut. Il serait toutefois injuste de confondre la démocratie tout entière avec quelques agitateurs, et la grande majorité du peuple paraît bien avoir voulu défaire, le 10 décembre 1848, ce qu'avait fait à Paris, quelques mois plus tôt, une insurrection populaire. Mais il faut reconnaître aussi qu'un même sentiment guida soit en l'an VIII , soit en décembre 1848, soit en décembre 1851 , le peuple réuni dans ses comices, et qu'il ne manifesta guère, à aucune de ces époques, le goût de la liberté politique. Nous ne retrouvons pas non plus la trace de ce sentiment élevé dans l'admiration passagère qu'inspira pendant quelques mois à la grande masse du corps électoral le nom du général Boulanger. La démocratie française s'est montrée capable de haïr certains maîtres, mais non le mal même de la dépendance. Elle s'est, — à quoi bon le dissimuler? — consolée facilement, à diverses époques, d'avoir perdu la liberté. Peut-être même encore aujourd'hui n'envisage-t-elle cette liberté que comme une forme de sa propre domination. « La conquête de l'in- « dépendance et la fondation de la république » , a dit très e.xactement M. Guizot (1), « n'ont point été, aux États- « Unis, l'œuvre et la victoire de certaines classes contre
(1) De la démocratie en France, p. 37.
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« d'autres classes; toutes les classes y ont concouru, sous « la conduite des plus élevées, des plus riches, des plus « éclairées, qui, plus d'une fois, ont eu grand'peine à « rallier les volontés. » Cela , la démocratie française ne le sait pas, et ne tient peut-être pas beaucoup à le savoir.
Nous n'admettons pas les fatalités historiques et nous sommes convaincu que les Français auraient pu, par leur sagesse et leur énergie, surmonter les obstacles apportés à l'établissement de la liberté politique par la combinaison des événements antérieurs à la Révolution. Mais leur entière ignorance des affaires publiques, leur inexpérience absolue les conduisit à rebâtir la société sur un plan nouveau, sans apercevoir les dangers infinis que présentait l'application immédiate et téméraire des idées générales et des théories abstraites.
Un des plus beaux chapitres de l'ouvrage de M. Jules Simon sur La liberté poliiiq ne, est intitulé : u- La législation « de 1780 est fondée sur la loi naturelle. « L'illustre moraliste y fait observer que le sentiment de la fraternité des peuples et de l'universalité de la révolution éclate dans tous les actes et dans toutes les paroles de nos premiers constituants : si leurs lois n'ont pas toutes été viables, les principes qu'ils ont proclamés sont restés debout, précisément parce qu'ils appartiennent à la philosophie générale. Le vrai service qu'ils ont rendu, poursuit-il, c'est d'avoir transformé en maximes populaires des propositions renfermées jusque-là dans les écoles et dans le monde des lettrés : c'est là proprement la Révolution; car la révolution qui n'est que dans les faits n'a ni la profondeur ni la durée d'une révolution opérée dans les esprits. Nous naissons.
grâce aux réformateurs de 1789, avec la conviction et l'intelligence de notre droit.
Rien n'est plus injuste, nous nous hâtons de le reconnaître, que de reprocher aux gens de lettres d'avoir, pendant presque tout le dix-huitième siècle, philosophé sur l'origine des sociétés, sur la nature essentielle des gouvernements et sur les droits primordiaux du genre humain. C'était là, dit-on aujourd'hui, de la politique littéraire. Mais d'abord il est utile que les philosophes eux-mêmes aient la parole et donnent aux hommes d'État certaines leçons. N'y a-t-il pas une loi naturelle ? N'existe-t-il pas un certain nombre de règles générales que les gouvernements ne sauraient enfreindre sans méconnaître un devoir élémentaire? Il ne faut donc pas fermer la bouche aux écrivains qui tentent de remonter aux sources du droit naturel et proposent aux pasteurs des peuples certaines règles de conduite. On oublie trop aisément les services que les grands publicistes, philosophes ou jurisconsultes, ont rendus à l'humanité : par exemple, en établissant la légitimité, la nécessité sociale de la propriété, en préparant l'abolition de l'esclavage , en modifiant les rapports internationaux , en adoucissant les maux de la guerre. Il est vrai que ces gens de lettres n'étaient pas du tout, en France, pendant le dix-huitième siècle, mêlés aux affaires publiques, n'exerçant aucune fonction dans une société déjà remplie de fonctionnaires, et qu'ils écrivaient, par conséquent, des livres purement spéculatifs. Mais c'était, à vrai dire, leur affaire propre, et l'on aurait mauvaise grâce à s'en étonner.
Ce qu'on peut regretter, c'est que nos hommes d'État aient, à partir de 1789, si docilement et si complètement subi leur influence. Que l'ancienne noblesse, dépourvue de toute expérience parce qu'elle était exclue de toute vie publique, ait elle-même pris un certain plaisir à propager ces doctrines (jui tendaient à l'abolition systématique et simultanée de toutes les anciennes lois, on le comprend encore : ce fut pour elle une mode, un jeu d'esprit, une sorte de passe-
temps. Mais la scène change aussitôt après la convocation des États généraux. 11 s'agit non seulement de remplacer l'ancien ordre de choses, mais de faire une œuvre stable et sensée. Ces brillants élèves de philosophie ne surent pas, en général, leur métier de législateurs (l). L'Assemblée nationale de 1789, en revendiquant le droit de constituer, avait pris devant la France la responsabilité la plus lourde : elle pécha par excès de littérature et par manque de discernement politique.
La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, qui précède la constitution de 1791, n'est plus à la mode. M. Thiers l'avait doucement raillée (2); M. Taine l'a cruellement fustigée (3) ; M. Gourcelle-Seneuil en a fait ressortir avec une véritable puissance de dialectique les erreurs et les contradictions (4). Malouet seul parlait à point, ce nous semble au bout d'un siècle, quand il disait le l"aoùt 1789 : « Nous ne sommes pas venus établir des principes que « nous devons connaître, mais en promulguer les résultats ; « travailler non à des préliminaires de lois, mais à la for- « mation des lois. » D'accord, et cependant on arrive assez facilement à comprendre que nos grands-pères n'aient pas écouté ces objections judicieuses, étant aux prises avec tant de privilèges abusifs, tant d'institutions irrégulières ou bizarres, oubliés aujourd'hui. Presque personne ne croyait alors pouvoir s'en défaire sans réduire solennellement en articles fondamentaux les maximes de droit naturel qui les condamnaient. D'ailleurs la race anglo-saxonne, qui n'abuse point de la métaphysique, avait elle-même donné l'exemple soit au congrès de Philadelphie (juillet 177(5), soit dans les
Ci) Voir J. SiMOX, La liherlé politique, 5' édit., p. 25. L'illustre homme d'Etnt exprime un peu plu» loin (p. 106) le regret que la Révolution « ait été « conduite par de» théoricien», non par de» homme» pratiques, ce qui nous « aurait garantit de» exagération» et de» excès » .
(2) "Il n'y eut là qu'un mal: celui de perdre quelques séance» à un lieu « commun philosophique. »
(3) En la traitant <lc fatras métaphysique.
(4) Dans son Étude critiijue de la Déclaration des droits de l' homme.
constitutions particulières de plusieurs des États qui composent rUnion américaine.
Toutefois la nature des travaux préparatoires, plus encore que le ton de la Déclaration, témoignent d'un état d'esprit particulièrement inquiétant chez des hommes appelés à fonder un gouvernement. Nous croyons assister, pendant plusieurs semaines, à une sorte de joute académique : quand le sol tremble, quand la maison brûle, il semble, en vérité, que la rédaction de ce morceau philosophique tienne la première place dans les préoccupations de la grande Assemblée. La Fayette y tient par-dessus tout et va jusqu'à proposer d'offrir d'abord au peuple français ce faisceau de maximes abstraites en reléguant au second plan la constitution proprement dite (1 1 juillet 1789) (1). C'est là, du moins, pour Target (1" août), « la moitié » de la tâche que la nation confie à ses députés. « Non sans doute, s'écrie-t-il, les tt vérités que nous avons à publier ne sont pas assez contt nues. L'ont-elles été des peuples de l'Asie? l'ont-elles été « des tyrans qui ont fait gémir le monde sous le poids de « leur orgueil et sous l'oppression? » Pour comprendre à quel point la Constituante est éprise d'idées générales et de principes abstraits, il faut lire, entre autres projets, soit Y Analyse des idées principales sur la reconnaissance des droits de r homme en société et sur les bases de la constitution (2), par TiiOURET, soit V Exposition raisonnée des droits de l'homme et du citoyen par l'abbé Sieyês (3), dont les quatorze premiers chapitres sont intitulés comme il suit : Besoins et moyens de Vhonime. Comment il les exerce sur la nature. Comment il peut les exercer sur ses semblables. Deux sortes de relations entre les hommes. Relations illégitimes . Egalité de droits : inégalité de moyens. Relations légitimes. L'état social, suite du
(1) Lally-Tollcndal lui répond et fait ressortir « le danp,cr qu'il y aurait à « concevoir l'idôc d'une pareille déclaration isolée du reste de la constituu tion » .
(2) Annexe ù la séance du 1" août 1789.
(3) Luc au comité de constitution les 20 et 21 juillet 1789,
droit naturel. Objet de l'union sociale. L'état social augmente et favorise la liberté. Etendue de la liberté : ses limites. Rapports des engagements avec la liberté. Garantie de la liberté. Autres avantages de l'état social. On n'avait jamais travaillé de la sorte dans une autre assemblée politique.
Platon lui-même, mis en demeure de gouverner sa république, eût été forcé de redresser ses utopies. Il était bon de connaître les doctrines des philosophes, naturel de s'en pénétrer; mais il fallait, même en partant de prémisses exactes, se garder de la géométrie politique. Nous admettons que la Constituante ait parlé, dans cet ambitieux préambule, pour l'humanité tout entière, les Français étant d'ailleurs compris dans l'humanité, mais à la condition de borner au préambule son œuvre scolastique et de légiférer désormais pour la France qu'elle représentait, non pour le genre humain qu'elle ne représentait pas. C'est ce qu'elle ne sut pas faire. « Il est important « , avait dit le comte Mathieu de Montmorency (1" août 1789), t<- de déclarer les « droits de l'homme avant la constitution, parce que la K constitution n'est que la suite, n'est que la fin de cette « déclaration. » Barnave tint le même langage. Parmi les différents projets soumis à l'Assemblée, il n'en est pas un qui ne rattache par un lien direct la constitution proprement dite à l'exposé dogmatique. Examine- 1- on, par exemple, si la représentation nationale devra se diviser en deux Chambres? Thouret énoncera que, la volonté nationale étant une et indivisible, il est inconséquent de diviser le corps législatif en deux sections pour en faire sortir une seule volonté. Joseph de Maistre, dont nous n'épousons ni les doctrines ni les rancunes, a par hasard émis, jetant un dédai{jncux coup d'œil sur la constitution de l'an III, la proposition la plus sensée : « Qu'est-ce qu'une constitution ? « N'est-ce pas la solution du problème suivant : étant don- « nées la population, les mœurs, la religion, la situation « géographi(|ue, les relations politiques, les richesses, les « bonnes et les mauvaises quahtés d'une certaine nation,
« trouver les lois qui lui conviennent (1)?» C'est précisément ce que ne cherchèrent à aucun moment les constituants de 1791. Ils ahoutirent donc à ce chef-d'œuvre d'impéritie politique qui rayait d'un trait de plume toute l'histoire de France, déduisait de la souveraineté nationale la notion, la permanence, l'indissolubilité de la Chambre unique, la subordination complète de la couronne, la délégation du pouvoir judiciaire à des juges élus à temps par le peuple. Robespierre jettera bientôt ce cri de triomphe : tt II n'y a rien de commun entre ce qui est et ce qui fut. » Le plus pressé, c'est de rompre la chaîne des temps et de bâtir sur le sable un édifice aussi fragile que chimérique. A tenter une pareille aventure, on risquait de se casser les reins et de retarder pour longtemps l'avènement de la liberté politique. C'est à quoi l'on réussit.
Quelques mois s'écoulent et le Contrat social est devenu le catéchisme de nos assemblées. Il s'empare des esprits, s'infiltre dans les lois fondamentales et domine le gouvernement révolutionnaire. D'impartiaux publicistes, au premier rang desquels il faut placer Lanfrey (2), Quinct (3), Beudant (4), Courcelle-Seneuil (5), ont, à divers points de' vue, signalé cette néfaste influence. Le propre du Contrat social, c'est d'enseigner « l'aliénation totale de chaque asso- « cié avec tous ses droits à la communauté » , c'est-à-dire d'anéantir l'homme entier dans le pouvoir qui, « dirigé par « la volonté générale, porte le nom de souveraineté » . Rousseau disait : « Il y a une profession de foi purement « civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, « non pas précisément comme dogmes de religion, mais « comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est «impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle... : que si
(1) Comp. J, Simon, ibid., p. 25.
(2) Essai sur la Jiévolution française, 1858.
(3) La Révolution, 1865.
(4) Le droit individuel et l'État, 1891.
(5) liecueil des séances et travaux de V Académie des sciences morales, t. CXXXIV, p. 3U3.
« quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces dogmes, « se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de « mort; il a commis le plus grand des crimes... « La Convention ne dévie pas de cette ligne droite : elle a son Évangile, qu'elle impose; elle déporte donc les évéques, même constitutionnels, qui s'opposent au mariage des prêtres; elle abolit le catholicisme, elle inaugure le culte de la Raison, puis la religion de l'Être suprême, à coups de hache. Rousseau disait : « L'État, à l'égard de ses membres, est maître « de tous leurs biens par le contrat social qui, dans l'État, « sert de base à tous les droits. » La Convention n'est pas, sur ce point, moins obéissante : un homme d'État contemporain, qui juge avec bienveillance, mais sans parti pris, la Révolution française, écrivait naguère, pièces en main, que la propriété n'exista plus que nominalement en 1793 et en 179 4 (l). Rousseau poursuivait: « Si la volonté générale « dit à un individu : // est expédient que tu meures, il doit « mourir, puisque ce n'est qu'à cette condition qu'il a vécu « en sûreté jusqu'alors et que sa vie n'est plus seulement un a bienfait de la nature, mais un don conditionnel de l'État.» La Convention, on le sait, appliqua sans merci ce paradoxe exécrable, et reprit le « don conditionnel» avec une facilité sans bornes : on ne parlait, pendant la Terreur, que d'immoler par raison d'État, au besoin par vertu, des milliers d'êtres humains au salut public ; il suffisait que le sacrifice frit commandé par cette volonté générale « toujours conu stante, inaltérable et pure, malgré les controverses des « hommes (2) -n .
La Terreur passa : le Contrat social lui-même tomba dans un oubli presque complet , mais la confusion qu'il avait mise dans les idées et dans la politique n'a pas été dissipée. Hommes d'État en perspective, aspirants aux fonctions législatives, candidats en quête de suffrages, osez dire publiquement que la volonté générale peut errer, que la vérité
(1) Emile Ollivieb, 1789 et 1889, p. 158. Il faut lire toute la page.
(2) Le contrat social f liv. IV, ch. iv.
n'est pas nécessairement « la conformité des volontés parti- « culières à cette volonté générale » , que la souveraineté du peuple elle-même n'est pas sans limite, et, quand la Ivre d'Orphée serait entre vos mains, vous attendrirez bien difficilement vos électeurs. Une secte énergique et tenace se propose d'appliquer les doctrines du livre qu'elle ne connaît plus, absorbant l'individu dans l'État, qu'elle transforme en agent unique de nos destinées, tendant à monopoliser l'enseignement comme à réglementer le travail, prompte à proscrire ce qui lui résiste, ayant un droit pour elle et un droit pour les autres, aspirant par-dessus tout à l'établissement d'une Chambre unique et toute-puissante, afin d'assurer l'absolue souveraineté des majorités par la suppression de tout contrepoids. C'est contre ces héritiers delà Convention, disciples inconscients de Rousseau, qu'ont à lutter depuis un siècle, dans toutes les phases de notre histoire, avec des alternatives de succès et de revers, les amis de la liberté.
On a dit que la révolution de 1789 ne ressemblait pas à la plupart des révolutions politiques et qu'elle avait procédé comme une révolution religieuse. Rien n'est plus vrai. D'abord, en s'adressant aux citoyens du genre humain plutôt qu'aux Français, en imposant des maximes qu'on aurait pu " promulguer à Athènes, à Philadelphie, quatre siècles « plus tôt ou quatre siècles plus tard (l) » , elle empruntait au.x religions leur tendance à l'absolu, leur caractère d'universalité. Décrétant l'immuable vérité , prêchant le droit éternel, elle eut aussitôt ses autels et ses prédicateurs. Le
(1) JulcB SiMOX, La libcrtf! politique, p. 23.
culte se perpétua. On s'étonne quelquefois de ce que tant de gens embrassent la Révolution française « en bloc » et s'obstinent à n'en pas éliminer les éléments impurs. C'est qu'il n'y a pas, pour ces dévots, d'éléments impurs dans l'objet du culte. Ils ne discernent ni ne discutent; ils adorent et croient : le raisonnement est remplacé par la foi. Ce fut une disposition d'esprit fâcheuse pour l'établissement de la liberté politique au dix-neuvième siècle. La Révolution française a fait de grandes choses et commis de grandes fautes. Il fallait garder dans l'appréciation d'événements purement politiques le sens politique, c'est-à-dire le sang-froid, le discernement, la mesure. L'homme libre n'a pas de bandeau sur les yeux.
Or, dans ce pays épris de logique, on ne part pas de certaines prémisses sans aboutir à la conclusion. Comment admirer aussi passionnément les procédés révolutionnaires de la grande époque sans les imiter? On les imite.
J'ai souvent relu les sept articles qui terminent la constitution de 1791, et je ne crois pas qu'aucune autre lecture soit plus instructive. Que de précautions pour garantir l'œuvre nouvelle contre les assauts des factions ! La revision n'était possible que si trois législatures consécutives émettaient un vœu uniforme pour le changement de quelque article constitutionnel : encore un vœu de ce genre ne pouvait-il être exprimé par les deux législatures qui suivraient immédiatement notre première Assemblée. Des trois législatures qui pourraient , par la suite , proposer quelques changements, les deux premières ne devaient s'occuper de cet objet que dans les deux derniers mois de leur session, et la troisième à la fin de la première session annuelle ou au commencement de la seconde. La quatrième législature, augmentée de deux cent quarante-neuf membres élus en chaque département, devait former l'assemblée de revision, à laquelle ne pourraient être élus les membres de la troisième législature qui aurait demandé le changement. Enfin les membres de l'Assemblée de revision, après avoir pro-
nonce tous ensemble le serment de « vivre libres ou mourir » , devaient prêter individuellement celui de « se borner à « statuer sur les objets qui leur auraient été soumis par le « vœu uniforme des trois législatures précédentes; de main- « tenir au surplus de tout leur pouvoir la constitution du 1 royaume, décrétée par l'Assemblée nationale constituante tt aux années 1789, 1790, 1791, et d'être en tout fidèles à tt la nation, à la loi et au roi » . Peine perdue! Qui donc se souciera de notre première constitution huit jours après qu'elle aura été promulguée? En Angleterre, le bill des droits de février 1689 une fois incorporé à la déclaration qui appelait au trône Guillaume et Marie, l'ère des révolutions fut close et la nation reprit le paisible cours de ses destinées. En France, dès le 10 août 1792, la main de Danton broie le trône, et la première constitution du peuple français est mise en pièces; l'Assemblée législative, au mépris de cette constitution (titre VII, art. l"à 8), « invite » ce peuple à former une Convention. Mais la faction victorieuse a désormais le sentiment de sa force et connaît le moyen de faire plier les pouvoirs publics, n'importe lequel, sous sa volonté. Le 31 mai et le 2 juin 1793, elle traite la représentation nationale comme elle avait fait le roi ; c'est contre la Convention elle-même qu'elle aiguise ses poignards et dirige l'émeute. Le nouveau coup est décisif et tout l'avenir se découvre : «Cette flagrante illégalité allait fonder « l'illégalité éternelle (1). » Le Directoire, quand les élections ne seront pas conformes à sa politique, exécutera des coups de force alternatifs contre les royalistes et contre les jacobins. La première série sera complétée par le coup d'État du 18 brumaire. La seconde a son origine historique dans les ordonnances de juillet 1830, auxquelles le peuple de Paris répond par l'expulsion violente de la branche ainée des Bourbons : à ce coup de force succèdent ceux du 24 février 1848, du 2 décembre 1851, du 4 septembre 1870, sans
(1) CeUc phrase est, on le «ait, de Miclielet lui-même (l. VI, p 69).
parler de la coupable insurrection qui plaça pendant quelques semaines Paris sous le joug de la Commune, Tel est le résumé de notre histoire contemporaine, et ce spectacle est peut-être unique dane Thistoire du monde.
Comment la liberté politique se serait-elle acclimatée jusqu'à présent dans un pays qui fut le théâtre de tant d'assauts dirigés contre une succession de lois fondamentales et de tant de changements opérés par la violence?
Ainsi s'introduisit, au contraire, dans nos mœurs l'habitude de glorifier le succès. Telle fut, en effet, la perversité de nos jugements. Je ne prétends point que ce peuple ait théoriquement érigé le succès en un symbole de justice ni qu'il l'ait systématiquement envisagé comme l'absolution de l'injustice; mais, perdant la notion du droit, il a subi facilement l'ascendant de la force. En fait, la multiplicité des coups de force a fini par obscurcir sa vue et par troubler sa conscience. Ce qui le prouve, c'est que, même aujourd'hui, les meilleurs, les plus clairvoyants, les plus loyaux de nos publicistes approuvent ou blâment ces violations du droit, selon que leurs amis ou leurs ennemis en ont profité. Combien d'entre eux, par exemple, absolvent l'insurrection du 10 août 1792, parce qu'elle a porté le coup mortel à la monarchie des Bourbons, ou justifient les coups d'État du 18 brumaire et du 2 décembre, parce qu'ils ont terrassé provisoirement la République ! Les uns et les autres apportent, à l'appui de leur thèse, un argument formidable en invoquant la complicité même de la nation, manifestée par ses votes. Ils peuvent, en effet, le plus souvent du moins, l'invoquer, et leur argumentation serait sans réplique, si l'expression mobile de la volonté populaire était l'unique mesure du droit. Mais qui ne voit que plus ils se targuent à juste titre de cette complicité, plus la cause de la liberté poUtique est compromise? La liberté ne peut pas flotter au gré de la force.
Et puis ces coups d'État triomphants, ces révolutions victorieuses n'obtiennent pas seulement des absolutions et des
panégyriques; ils éveillent des espérances et suscitent des revanches... jwssunt quia posse videnUir. Un des plus solides fondements de la liberté politique en Angleterre, c'est que personne n'y croit pouvoir escamoter en un tour de main, par ruse ou par violence, les lois, la reine et les Chambres : aussi le coup de force, qui réussit continuellement en deçà de la Manche, ne serait-il, au delà du détroit, tenté que par un visionnaire. Mais voici, par exemple, que le Directoire, impuissant à modifier par la persuasion, depuis l'an III, l'état des esprits, parvient à changer brusquement, par le coup de fructidor an V, la direction de l'opinion publique : Floréal succédera donc Fructidor. Quelle leçon pour Bonaparte! Quel encouragement aux grenadiers qui vont jeter les Cinq-Cents par les fenêtres! Il y aura désormais, dans ce pays, des partis politiques épiant dans l'ombre tantôt un revers de nos armées, tantôt une faute de nos gouvernants, et saisissant l'occasion favorable pour empoigner le pouvoir. Nous jugeons inutile de citer des faits et des dates qui sont gravés dans toutes les mémoires.
Mais c'est ainsi que nous avons si longtemps tourné le dos à la liberté politique. D'abord, au lendemain de chaque révolution violente, la nation se divise en deux camps : vainqueurs et vaincus. Seul, Bonaparte fut assez fort pour se placer, dès Brumaire, au-dessus des uns et des autres, assez grand pour ouvrir son gouvernement aux proscrits comme aux proscripteurs; mais c'était un homme extraordinaire, qui subjuguait tous les esprits et pliait le monde à ses grands desseins. Les autres furent obligés, après s'être saisis du pouvoir, de compter avec leurs amis, par conséquent de procéder au partage des dépouilles et de contenir leurs adversaires, par conséquent de les mettre hors d'état de relever la tête : nouvel et presque insurmontable obstacle à rétablissement de la liberté politique. La liberté de la presse, la liberté de réunion, la liberté d'association, la liberté même des élections, tout peut devenir un instrument de revanche , et par conséquent tout devient suspect : le
premier souci du général qui couche sur le champ de bataille est de ne pas perdre le fruit de sa victoire. Le moment est mal choisi pour développer Tautonomie de l'être humain, pour assurer l'inviolabilité de la personne humaine, pour organiser le gouvernement de manière à placer les droits essentiels des citoyens à l'abri de toute atteinte. Des deux côtés c'est à la domination, seulement à la domination, qu'on aspire.
Peut-être ne suffit-il pas, pour fonder la liberté politique, de réfléchir aux avantages qu'elle procure et de comprendre qu'elle est la meilleure garantie des libertés civiles. Il faut, en outre, aimer cette liberté pour elle-même, et l'aimer jusqu'au sacrifice. Quand les colons anglais voulurent fonder une république dans l'Amérique du Nord , ils trouvèrent non seulement dans leurs traditions, mais dans leurs instincts, dans les replis mêmes de leur cœur, tous les éléments d'un gouvernement libre. Or ces deux sentiments : le besoin de la domination et le goût de la liberté, sont difficilement conciliables. Si le premier l'emporte, le pouvoir est un instrument de combat; si le second prévaut, le pouvoir n'est plus que l'organe des lois faites dans l'intérêt général, le rempart de tous les citoyens contre la violence et l'arbitraire. Tant que l'état d'esprit révolutionnaire subsiste, chacun n'accepte la liberté que pour lui-même et ses amis ; le goût de la véritable liberté ne peut donc pas naître.
« Paris, tête trop grosse pour le corps » , disait déjà, dès le seizième siècle, le dernier des Valois. Cependant Paris ne décidait pas alors de nos destinées : quand la capitale se révolta contre Henri III et contre Henri IV, elle n'entraîna pas toute la nation ; un peu plus tard, quand elle se soumit.
la Ligue ne fut pas, du même coup, al)attue dans tout le pays. A l'époque de la Fronde, une insurrection parisienne n'était encore qu'une redoutable insurrection locale, et le roi de France pouvait tenir tête à sa grand'ville. Louis XIV, éclairé par les souvenirs de son orageuse minorité, comprit que le progrès continu de cette prépondérance mettrait bientôt l'État en péril. Non seulement il tenta d'arrêter cette croissance, en empêchant, par une suite d'édits, la construction de maisons nouvelles, mais il transporta sa propre résidence, et par conséquent le siège du gouvernement, à Versailles. Ce lut peine perdue. On éluda les édits; Paris s'agrandit et sa population continua d'augmenter. La vie intellectuelle s'y concentra peu à peu, la vie industrielle y prit un développement extraordinaire : nos rois résidaient encore à Versailles, et Paris était redevenu la vraie, la seule capitale politique. Dès 1750, les habitants des provinces pouvaient déjà passer aux yeux du marquis de Mirabeau, qui s'en plaignait, pour des « regnicoles de « second ordre « . Paris attirait à lui l'activité nationale ; il donnait la lumière , imprimait le mouvement , absorbait et remplaçait tout. Le 14? juillet 1789, il manifestera sa puissance et conduira désormais les événements.
Ce n'est pas que la Révolution n'opérât en province. On ne l'avait contemplée pendant longtemps, à vrai dire, que sur la scène principale. M. Taine l'a suivie dans tous les coins de la France et nous a montré par le menu, dans une merveilleuse galerie de tableaux, comment elle enveloppa tout le territoire. Il est bien certain que des désordres éclatèrent en même temps, sans concert préalable, sur tous les points, qu'il y eut une période d'anarchie générale, et que le pays, au moment où l'ancien régime s'écroulait sans être remplacé, se désorganisa de lui-même. Mais, dans toutes les grandes circonstances, Paris donna le branle : c'est lui qui va chercher la famille royale à Versailles ; lui qui sonne la charge contre la constitution de 17î)I ; lui qui renverse la monarchie ; lui qui conmiande la mort du roi ;
lui qui mutile la Convention ; lui qui décrète la Terreur. Les départements sortent, il est vrai, de leur torpeur, et Ton se révolte à Lyon, en Vendée, en Bretagne, en Normandie, en Provence, Mais les temps de la Ligue sontpassésetle pouvoir central est déjà, depuis plus d'un siècle, le seul ressort, l'agent unique de la vie publique. La Convention ou plutôt la comnmne de l\iris, qui tient cette assemblée sous son talon, quoique assaillie par devant et par derrière, saura faire lace à tout. D'ailleurs les insurrections marchent sous des drapeaux différents, et celles qu'unit par hasard une communauté de vues sont incapables de s'entendre. Le pouvoir central l'emportera donc; les départements rebelles seront vaincus et broyés. Paris n'oubliera jamais sa victoire.
Napoléon n'admettra pas la grande ville au partage de la puissance souveraine; il ne lui laissera pas même la parole et ne lui permettra pas, ainsi que l'ont fait Louis XV et Louis XVI, de former une opinion publique. Mais il reprendra, de sa main vigoureuse, l'œuvre de centralisation administrative et politique déjà menée si loin par l'ancien régime. Son pouvoir, centralisé dans la capitale, sera l'unique régulateur des idées, l'unique dispensateur des droits. Les derniers vestiges de la vie provinciale vont donc s'effacer : les départements se demanderont plus que jamais, avant d'avoir un avis sur leurs propres affaires, ce qu'on pense à Paris. Quinze années de gouvernement militaire auront, à ce point de vue, consommé l'œuvre de la Révolution. Cependant on ne put comprendre à quel point une seule ville était devenue l'arbitre de notre sort qu'après la révolution de février 1848.
La province ne s'y attendait pas, et l'on peut affirmer que les dix-neuf vingtièmes de la France ne la désiraient pas. On croyait généralement, bien à tort, le gouvernement de Louis-Philippe inébranlable : si, d'aventure, on l'avait jugé moins solide, chacun se serait tenu sur ses gardes et la campagne des banquets réformistes n'aurait peut-être pas
eu cette issue tragique. Le pays fut donc surpris et mécontent. Il souhaitait un remaniement de la législation électorale; mais, encore hanté par la sanglante image de la première République, il ne se souciait pas de recommencer l'épreuve. Cependant il se laissa faire et subit la loi d'une infime minorité. La résistance légale ne fut tentée sur aucun point du territoire. Les préfets, les généraux n'auraient pas cru pouvoir l'organiser sans un ordre transmis par le pouvoir central, et le pouvoir central régulier s'était évanoui. Il avait donc suffi qu'un petit nombre d'hommes dispersât la Chambre des députés, occupât l'Hôtel de ville de Paris, envahît les ministères, pour que la constitution du pays fût changée de fond en comble. On ne comprenait pas même qu'il fût possible de désobéir aux nouveaux ministres, qui s'étaient pourtant nommés eux-mêmes, mais qui couchaient dans les draps de leurs prédécesseurs, prenaient la plume laissée dans leur écritoire et donnaient, du même cabinet, l'impulsion à tous les services publics. Au bout de vingt-quatre heures, le factieux eût été le fonctionnaire indocile qui, recevant leurs injonctions, eût protesté contre l'origine du pouvoir insurrectionnel et contre la violation des lois. Jamais, à aucune autre époque, la suprématie de Paris sur la France n'avait été proclamée plus hautement ni plus humblement acceptée. Arcanuin imperii evulgaluin.
Louis Napoléon « comprit à merveille » . Il voulut être l'élu de la cité qui défaisait et faisait les rois. Nommé dans plusieurs départements, il opta pour Paris, « lieu de sa naissance 1) . La cérémonie du sacre devenait inutile, et l'empire était fait.
Cependant, en mars 1871, Paris échoua pour la première fois dans une tentative de révolution. Non seulement son exemple ne lîit pas suivi, si ce n'est à Narbonne et à Marseille, mais la représentation nationale tint tête à l'émeute, opposa la force à la force, et l'emporta. L'audace était trop forte, à vrai dire; il s'agissait de balayer une Assemblée souveraine nommée, depuis qucl(|ues semaines, parle suffrage
universel et qui pouvait seule traiter avec les Prussiens campés sur notre territoire. Les pouvoirs réguliers, quoique installés à Versailles, trouvèrent donc des généraux et des soldats. La Commune fut vaincue par la nation. Mais ce fut une page unique et singulière dans les annales du dix-neuvième siècle. Puisse la patrie n'être pas soumise, une fois de plus, à cette épreuve !
La liberté politique n'est qu'un bien précaire dans un pays ainsi centralisé, dont les destinées sont à la merci d'une seule ville qui peut être conduite elle-même par une minorité turbulente. Il n'en est pas de même, ainsi qu'on l'a remarqué cent fois, soit en Angleterre, soit aux États- Unis. Londres n'est que la plus grande ville du Royaume- Uni. Dans la république américaine, il n'est pas un État particulier dont la capitale, si peuplée qu'on la suppose, puisse diriger seule les affaires.
En France, l'excès de la centralisation a longtemps énervé presque partout, hors de Paris, l'esprit d'initiative et par conséquent le goût de la liberté. « Le patriotisme communal « , a dit M. Jules Simon (1), « est la condition de la liberté « comme il en est l'école : il grandit les forces de résistance « par l'association corporative et par la formation du carac- « tère; il fait des citoyens... » Mais si tout aboutit à la capitale et si tout, ou peu s'en faut, s'y résout, si l'on y attire en outre, comme s'en plaignait déjà le marquis de Mirabeau, tout ce qui a quelque talent, les yeux de tous resteront fixés sur le foyer véritable de l'activité nationale; on ne se mêlera que d'une façon distraite aux affaires locales, on n'apprendra pas à les connaître. Il a donc été difficile, au moins pendant longtemps, que le peuple français, en intervenant dans les affaires de la commune ou du département, apprît les conditions d'une bonne gestion et d'une sage liberté. Cependant les pouvoirs publics ont voté depuis 1871 plusieurs lois libérales, étendu les attributions des conseils
(1) L'i liberté politique, p. 296.
généraux et des conseils municipaux, rendu Télection des maires aux communes, etc. Mais on a changé les lois plutôt que les mœurs : la France a quelque peine à modifier ses habitudes et ne se décentralise que très lentement : il lui faudra sans doute un certain temps pour puiser dans la pratique des libertés locales le goût et l'instinct de la liberté politique.
L'ancien régime possédait, le nouveau régime possède une énorme quantité de fonctions et de fonctionnaires. C'est une maladie très ancienne et peut-être incurable que ce goût immodéré des Français pour les fonctions publiques (1). Le roi, quand son trésor était vide, en vendait par centaines, par milliers, et trouvait toujours des acheteurs. De nos jours, on les donne au lieu de les vendre, et l'ardeur des postulants s'est d'autant moins refroidie que le nombre des places n'a pas cessé de croître. Le budget en fait foi, depuis quarante ans. Les traitements de nos fonctionnaires s'élevaient, en 1869, avant le démembrement, à 280 millions; ils atteignaient 300 millions en 1876; ils montent à 436,456,140 francs pour l'année 1894. Cette multiplication n'est pas, comme on le répète, un fruit particulier de la démocratie, mais bien plutôt la conséquence naturelle et l'abus le plus indestructible de la centralisation, parce que le pouvoir central éprouve le besoin de pénétrer dans le détail de toutes les affaires et croit, souvent à tort, multiplier les moyens de contrôle en multipliant à l'infini ses agents. Un double trait distingue nos voisins d'outre- Manche : tendance à l'indépendance personnelle assurée par l'exercice d'un métier lucratif, tendance à l'expansion la plus large par la recherche permanente des meilleures
(1) C'est ce que tit ressortir sans difficulté M. Dupont-White dans son livre sur l'Individu et l'État (ch. m), pour montrer qu'il ne fallait presque rien attendre, en France, de l'action libre et spontanée des individus. Il crut pouvoir écrire à ce propos : « Certaines nations ne veulent pas être tyranni- « secs : il suffit à d'autres appurcnnncnt que chacun ait une chance égale « d'exercer la tyrannie. Ailleurs on demanda Vhabeas corpus, le vote annuel « de l'impôt; en France, on demanda le droit aux places. »
occasions de profit. C'est en acquérant, de génération en génération, en développant depuis plusieurs siècles ces qualités propres que la race anglo-saxonne devient peu à peu la maîtresse du monde et reste maîtresse d'elle-même. Notre pays n'a pas ainsi procédé. Selon la remarque de M. Jules Simon (1), deux ou trois millions de citoyens y perdent plus de temps, y dépensent plus d'activité pour demander et pour obtenir des places qu'il ne leur en faudrait pour fonder de grandes entreprises. Que de gens déshabitués de l'initiative et de la responsabilité ! D'abord ils dépendent de leurs chefs, qui dépendent eux-mêmes des ministres, et s'appliquent par-dessus tout à bien interpréter, à fidèlement exécuter les instructions qu'ils reçoivent. Ensuite l'armée des fonctionnaires est plus ou moins imprégnée de l'esprit qui caractérise l'administration dans tous les pays fortement centralisés : elle se défie des corps indépendants qui se forment sans elle ou se passent d'elle. Enfin et par-dessus tout, chacun de ces employés grossit le troupeau des solliciteurs parce qu'il a lui-même son chemin à faire. Tout autre est l'apprentissage de la liberté.
Mais le grand écueil est dans l'incertitude où la prépondérance de Paris, la mobilité de ses résolutions, la témérité de SCS entraînements tiennent le pays tout entier. Quoique ce peuple ait le don d'oublier, le dernier symptôme n'est pas sorti de sa mémoire. Quand le général Boulanger fut élu, par 250,000 voix, député de la Seine, tout chancela pendant quarante-huit heures , et la forme actuelle du gouvernement fut peut-être en péril. Il faut croire à la liberté pour la pratiquer et pour la défendre. Lucain met dans la bouche d'un de ses héros ces vers admirables :
... Non ante revellar Exanimem qnam te coinplectar, /{orna, tuumque Nomen, lUievtas, et inanein proserjuar iiinbram.
Mais un peuple entier ne se met pas au service d'une
(1) Voir tout le quatrième chapitre de La libcrlé politique.
ombre. A quoi bon tant d'efiorts pour assurer le règne de la justice et le respect du droit, si la fraction la plus remuante de la population parisienne peut, en un clin d'œil, se placer au-dessus des lois et nous jeter aux pieds d'un comité de salut public ou d'un dictateur?
On sait que l'Assemblée nationale voulut organiser, en 1872, une résistance légale soit contre les coups d'État, soit contre les insurrections, accomplis dans la capitale. Aux termes de la loi Tréveneuc (15 février 1872), si les Chambres viennent à être illégalement dissoutes ou empêchées de se réunir, les conseils généraux doivent s'assembler immédiatement, de plein droit, sans qu'il soit besoin de convocation spéciale, au chef-lieu de chaque département (1), et pourvoir d'urgence au maintien de l'ordre. Une assemblée, composée de deux délégués élus par chaque conseil général , en comité secret , doit se réunir dans le lieu où se seront rendus les membres du gouvernement régulier et les députés qui auront pu se soustraire à la violence : elle est chargée « de prendre les mesures urgentes il que nécessite le maintien de l'ordre, et spécialement celles « qui ont pour objet de rendre » aux Chambres législatives « la plénitude de leur indépendance et l'exercice de leurs a droits 1) . Il n'est pas mauvais de rappeler aux Français que cette loi n'est pas abrogée, car un très petit nombre d'entre eux en soupçonnent l'existence. Au cas où quelque insurrection prévaudrait à Paris, les conseils généraux oseraient-ils prendre cette initiative (2)? S'ils la prenaient, le pays se rangerait-il sous leur drapeau? La tentative ne seraitelle pas écrasée sous les ordres transmis, sur chaque point du territoire, par le gouvernement central insurrectionnel? Comment ne pas se poser ces questions, et qui de nous
(1) Ou partout ailleurs si le lien liahitucl de leurs séances ne leur parait pus offrir tic {;ar.nili<'« suffisantes pour la lil)crlc <ic leurs délilK-ralious.
(2) L'asscuihléc des délégués, il importe de Icrcinarcpier, n'est valablement constituée qu'autant (pic la moitié des départements au moins s'y trouve représentée (lui du 15 février 1872, art. 3, § 2).
oserait, dès à présent, les résoudre? Il était sage d'organiser, par de nouveaux textes, cette résistance légale; mais il faudrait changer les mœurs en même temps que les lois. Si l'on arrive à persuader à la nation que les destinées de la France dépendent de la France elle-même, on l'aura mise à même d'aspirer à la liberté politique et de la posséder.
Nous avons compliqué le problème en mêlant obstinément, même depuis 1789, la question religieuse à la question politique.
Il est vrai que nul ne séparait, sous l'ancien régime, la religion de la politique. Il suffit, pour s'en convaincre, de relire ledit de Nantes et de se rappeler les innombrables difficultés que suscita son exécution. Henri IV assurait aux réformés, par cette charte, une entière liberté de conscience et l'admission à toutes les charges, c'est-à-dire la plus grande somme possible d'égalité politique; mais il fallait, pour désarmer le parti, conserver ou créer en sa faveur des juridictions exceptionnelles, lui laisser deux cents villes ou places de sûreté dont les fortifications allaient être entretenues, les garnisons soldées par le roi et dont les gouverneurs ne pourraient être nommés sans l'agrément « des églises 55 . Encore les huguenots vont-ils jusqu'à la fin du règne tenir le Béarnais sous leur ombrageuse surveillance et se réunir en assemblées générales « politiques « nonobstant l'édit, quoique Henri IV leur reproche de « former un corps dans son Estât « . Ils ne s'élèvent pas plus que les catholiques à la conception de la liberté proprement dite et redeviennent, sous Louis XIII, une faction militante. Plus tard, quand 1^ Louis XIV révoque ce qui subsiste encore de ledit signé par son aïeul , il fait acte d'omnipotence politique tout
autant que d'intolérance religieuse : il n'admet pas que ses sujets pensent, sur certaines matières, autrement que luimême : les cinquante mille familles qu'il va forcer d'émigrer lui semblaient, en ne partageant point sa foi, toute sa foi, méconnaître son autorité. D'ailleurs , il en est ainsi dans toute l'Europe. Il s'en faut que le mouvement réformiste, au seizième siècle, soit indistinctement religieux ou philosophique et, pour ne citer qu'un exemple, lorsque Henri VIII, « défenseur de la foi » , se brouille avec Rome, c'est moins pour revendiquer les droits de la libre pensée que pour gouverner à son aise la conscience de son peuple. Même dans l'Amérique septentrionale , dans la période purement coloniale, l'Église était plus ou moins rivée à l'État. En 1776, il y avait encore une Église épiscopale officielle dans la Géorgie, les deux Carolines, le Maryland, la Virginie. Dans le Connecticut, le Massachusetts, le New-Hampshire, on imposait des serments, relatifs à certains articles de croyance {tests), à quiconque devait remplir une fonction publique, de manière à exclure les arméniens, les catholiques, les quakers : des fe5t5 analogues excluaient les catholiques dans le New^-York, le New-Jersey, le Delaware, la Pensylvanie.
Il faut admirer une fois de plus le parti que la race anglosaxonne a su tirer de la liberté politique. Dans le Royaume- Uni, c'est par un épanouissement plus complet de cette liberté que les catholiques obtinrent leur émancipation, que l'Irlande obtint en 1869 le disestahlishment de l'Église anglicane, c'est-à-dire la suppression de tous les odieux privilèges accordés à la religion d'État depuis la conquête, dans un pays presque exclusivement catholique. Si le pays de Galles emporte à son tour, comme on peut l'espérer, ce diseslablislwicnt , c'est que la liberté politique aura fait un nouveau pas.
Aux États-Unis, elle a, sur le terrain purement religieux, enfanté des prodiges. Avant le vote de la constitution fédérale, la liberté religieuse n'avait été proclamée que dans
deux États : par le bill des droits du Maryland (3 novembre 1776) et par la loi virginienne du 5 décembre 1776. La convention de Philadelphie, tout en laissant aux États particuliers des pouvoirs exclusifs en ces matières pour en user suivant leur sentiment de la justice et leurs propres constitutions, décida, dans un large esprit d'équité, qu'aucun serment déclaratif de croyance {religions test) ne pourrait être désormais exigé pour remplir une fonction publique aux États-Unis. Mais les débats suscités par cette disposition constitutionnelle eurent un long retentissement, et les États particuliers s'associèrent graduellement à cette conception nouvelle de la liberté politique. Ceux qui se formèrent presque immédiatement dans l'Ouest suivirent aisément l'impulsion donnée par la convention elle-même et se hâtèrent d'inaugurer, par la proclamation de la liberté religieuse, l'ère des constitutions modernes. Les anciens États accomplirent peu à peu leur évolution, New-York ouvrant la marche en 1806 et le New-Hampshire la fermant en 1876. Ainsi se fonda, sur tout le territoire de l'Union, une séparation de l'Église et de l'État telle qu'on ne l'avait jamais combinée ni comprise dans la vieille Europe, l'Église et l'État devant suivre une marche parallèle sans jamais empiéter l'un sur l'autre, l'État étant restreint dans une sphère si nettement déterminée qu'il ne pût s'immiscer à aucun point de vue dans la manifestation des croyances et des sentiments religieux (1).
Nous avons marché dans une direction tout opposée. Le clergé catholique était sans doute, sous l'ancien régime, un ordre privilégié ; mais il avait abdiqué de bonne grâce ses privilèges temporels le 4 août 1789, et l'Assemblée constituante, pour le dépouiller de l'influence attachée à la pos-
(1) Mais les constitutions d'Etat les plus libérales contiennent généralement une proposition de ce genre : •• La liberté de conscience ne sera pas entendue « de manière à excuser les actes de licence ni à justifier les j)ratiques incom- « patibles avec la paix ou la sc'îcurité «le l'Etat. » (Constitution de la Californie. Déclaration des droits.) Comp. Carlier, op. cit., liv. XII.
session de la propriété foncière, l'avait exproprié de son patrimoine immobilier. Elle commit une grande faute en s'avisant de lui donner une constitution civile. Il sembla naturel à cette assemblée de philosophes de changer la hiérarchie catholique et de s'immiscer dans la discipline ecclésiastique. Elle jugea bon d'organiser un schisme et de donner un prétexte aux persécutions. La Convention fit mieux et forgea de toutes pièces une religion nouvelle. C'est ainsi qu'on empoisonna les sources mêmes de la liberté politique. Plus on avait maltraité le clergé, plus il semblait nécessaire d'extirper du sol national, même par la force, l'Église de France.
La liberté politique implique, dans l'État moderne, la liberté religieuse : elle est atteinte au cœur quand on peut établir, sous n'importe quelle forme de gouvernement, deux droits, deux règles, et réserver à de nouveaux « non conformistes » un traitement particulier. L'archevêque catholique de la Nouvelle-Zélande l'a reconnu lui-même à Chicago, le 15 septembre 1893, dans le congrès des religions : « Per- « sonne, a dit Mgr Redwood, ne doit être maltraité à cause « de sa religion. L'amour doit guider tous les hommes vers « la lumière. La liberté religieuse nous est aussi chère que a toutes les autres libertés. » Il y a sans doute, dans les vieux pays comme la France, placés sous le régime des concordats, des liens nombreux entre l'État et l'Église; les conflits, qui n'ont pas de prétexte ni d'aliment sous le régime de la séparation complète , peuvent naître de leurs rapports. L'Église doit apporter dans l'accomplissement de sa mission un respect d'autant plus sincère des lois civiles, un attachement d'autant plus inébranlable aux intérêts de la patrie; la tâche du gouvernement est d'exécuter les concordats avec une probité scrupuleuse, sans laisser prendre ce qui relève du pouvoir civil, sans tenter de reprendre ce qui appartient à Dieu. L'esprit de secte et l'esprit de liberté s'excluent l'un l'autre. Il était déjà bizarre qu'on dissertât au Parlement de Paris, en 1598, sur certaines constitutions de
Valentinien et de Théodose, qui privaient les manichéens de leurs droits politiques; mais il le serait bien davantage, cent ans après la Révolution française, qu'on refusât à quelques citoyens soit le droit d'enseigner, soit celui de participer à la confection d'un budget , soit même l'honneur d'entretenir la propreté des voies publiques ou de balayer les édifices municipaux, parce qu'ils regardent ou ne regardent pas le svmbole de Nicée comme l'expression de la vérité religieuse.
Toutes les nations ne sont pas jetées dans le même moule. Les divers groupes dont l'humanité se compose diffèrent autant par leurs aptitudes, leurs qualités et leurs défauts que les individus mêmes dont chaque groupe est formé. l*eut-être me blàmera-t-on de chercher si quelques défauts du caractère français n'ont pas contribué, dans ce pays, aux nombreux échecs qu'a successivement essuyés la cause de la liberté politique. Quelques publicistes semblent croire qu'on fait injure à la France en se livrant à cette étude. Ils se trompent. Si nous avons commis des fautes, à quoi bon les dissimuler? S'il faut les attribuer à l'abus de certaines qualités, à l'exagération de certains sentiments, pourquoi ne l'avouerions-nous pas? Nous n'avons pas d'autre moyen de nous corriger.
Le propre du Français, c'est, quand il entrevoit un b»t, d'y vouloir marcher en droite ligne et sans perdre un moment. A quoi bon s'attarder aux préparatifs du voyage? On réfléchirait peut-être aux obstacles semés sur la route ; à force de réfléchir, on hésiterait, on ajournerait, on ne partirait pas. Il y a cependant des trajets que le navire ne peut pas faire sans lest, le voyageur sans vivres et sans bagages.