INSÉRÉE DANS LA LANCETTE DU 16 SEPTEMURE
D’une discussion dans laquelle les adversaires se renvoient mutuellement le reproche de mauvaise foi , doit résulter pour l’un d’eux le blâme et le mépris ; c’est aux médecins qui nous lisent et nous jugent qu’il appartient d’en faire l’application à qui le mérite.
M. Civiale prétend que dans toutes ses opérations de broiement il n a perdu que deux malades sur cent ; si le nombre des morts est plus considérable , il y a évidemment de sa part erreur ou mensonge. Or, il résulte des rapports de MM. Larrey et Double, que dans sa pratique publique à l’hôpital Necker, M. Civiale perd depuis quatre ans un malade sur quatre. Qui doit-on croire des deux honorables rapporteurs ou de lui?
Mais , dit M. Civiale , l’un de ces rapports contient des erreurs reconnues par M. Larrey lui-même , et l’autre a été faussement interprété. J’ai demandé , dans ma dernière lettre, quelles preuves pouvaient être données de l’aveu des erreurs faites par M. Larrey, et quelles étaient ces erreurs; cette question est demeurée sans réponse. Quant au rapport de M. Double , comme je ne découvre aucun moyen de l'interpréter favorablement à M. Civiale , je me contenterai de rappeler textuellement le passage controversé.
« Vingt-sept malades traités par la litliotritie sont sortis com- » plè tentent guéris. Seize ayant subi diverses tentatives de lilhotri- » lie , l opération , chez eux , a été en définitive impossible , inutile ou » meme fatale. De ces seize , dix sont morts , et six restent encore cal- » culeux. »
Vos lecteurs, ainsi que moi , ne sauraient voir là qu’une chose: c’est que les seize malades dont parle M. Double « ont subi des » tentatives de lithotritie impossibles, inutiles , ou même fatales. »
Fausse interprétation! Ces malades n’ont point été opérés :
M. Civiale a bien , il est vrai , introduit dans leur vessie la pince à trois branches ; il l’a déployée , a tenté de saisir la pierre ; mais ce n’est pas là de la lithotritie : ces manœuvres ne sont que de simples explorations. A ce compte, l’opération du broiement ne causera jamais la mort de personne, puisqu’apparemment elle ne commence que le jour de la guérison; et je ne vois pas pourquoi M. Civiale reconnaît deux morts sur cent opérés , lorsqu’avec une manière de raisonner aussi élastique , il lui serait si facile de rapporter à toute autre cause cette fatale terminaison.
Ce que j’ai dit dans une lettre au sujet des limites étroites dans lesquelles peut agir la pince à trois branches comme moyen d’écrasement , a donné à M. Civiale l’occasion de me répliquer que je ne connais pas le mécanisme de cet instrument. Il me semble qu’il y a dans une pareille réponse de l’impolitesse et de la fatuité. Certes, ce serait une singulière organisation que la mienne si , après avoir imaginé la pince à trois branches , et l’avoir appliquée sur une centaine cle malades, ordinairement avec succès, je n’en connaissais pas encore le mécanisme. Bon nombre de médecins nous ont vus tous deux manœuvrer cet instrument, eux seuls sont à même de juger lequel en fait un meilleur usage.
Quant aux décisions solennelles de l’académie des sciences , qui m’ont attribué l 'invention de la pince à trois branches , et proclamé, après de longs débats et un examen approfondi , le principal inventeur du broiement de la pierre , si je les rappelle en toute occasion, comme le dit M. Civiale , c’est que je sais par expérience qu il faut des années pour renverser une fausse croyance qu’un instant a sulli pour établir. Cependant j’ai moins eu pour but dans cette circonstance de rappeler un fait aujourd’hui bien connu , que de montrer combien , en parlant de l’infériorité delà pince à trois branches vis-à-vis de F écrasement, mon opinion est indépendante et dégagée de préventions interessees.
M. Civiale ose-t-il bien dire que «je ne manquerai pas de pu- >. blier, avec des réflexions propres à l’atténuer, une opération pra- » tiquée sans succès à la Charité? » Lui qui montre dans cette dis
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cussion , comme en toute occasion , tant de bonne foi et de loyauté ; lui qui, rendant compte d’une opération faite à la Pitié , dans laquelle le malade fut pris , le jour même de la seconde séance, d’une péritonite à laquelle il succomba au bout de quatre jours , ajoute: « Si j’avais continué mes tentatives de broiement, le ma- » lade serait mort dans le traitement , et l’on n’aurait pas manqué >. d’attribuer à l’opération une mort qui en était cependant indé- » pendante. » ( Deuxième lettre , p. 137. )
Je pourrais , à l’exemple de M. Civiale, dire que je n’ai point pratiqué la lithotritie sur le malade de la Charité , que j’ai fait seulement une exploration; et je le pourrais avec tout autant de vraisemblance, car le brise-pierre à coulisse, ou percuteur, est un moyen d’apprécier le volume de la pierre , plus sûr que la pince à trois branches ; car je me servais de cet instrument comme lithomètre , plusieurs années avant que M. Heurteloup en eût fait un litliotribe; mais ce serait traiter mes lecteurs avec autant d’irrévérence que le fait M. Civiale; ce serait me départir delà franchise dont je me suis fait une loi.
L’opération du broiement est-elle donc restée stationnaire depuis dix ans , connue le soutient M. Civiale? Le procédé de l’écrasement et les instruraens au moyen desquels on l’exécute ne sontils en effet que des innovations inutiles ou dangereuses? M. Civiale, enfin, est-il réellement Y alpha et Y oméga de la lithotritie? Ces questions sont faciles à résoudre pour tout homme au courant de la science , et jugeant sans prévention ; aussi me semble-t-il d’autant plus inutile de poursuivre cette discussion, que je me flatterais vainement d’arracher un aveu à mon adversaire ou de le réduire au silence , comme l’on en peut juger par l’échantillon que je viens de donner de sa dialectique. Aussi, pour en finir, je lui ferai la proposition suivante :
“ Des chirurgiens seront choisis par nous comme jupes ; des expériences seront faites sur table , sur le cadavre et sur le vivant; M. Civiale se servira des instrumens dont il fait habituellement usage, je me servirai de ceux qu’il blâme, c’est-à-dire, du percuteur et du lit rectangle ; un procès-verbal sera dressé de chaque épreuve , et le vaincu versera 3,000 francs dans la caisse de F association médicale. »
M. Civiale , il y a quelques années , refusa une proposition de
même nature que je lui fis au sujet de l’invention de la pince à trois branches ; cette fois , j’espère , il s’empressera d’accepter une épreuve qui , mieux que toutes les discussions , peut faire connaître la vérité.
20 septembre 1 834.
Le Roï d’Etiolles.
23 octobre 1834.
Un mois s’étant écoulé sans que M. Civiaie ait fait connaître s il accepte l’épreuve dont la lettre ci-dessus contient la proposition , je dois en conclure qu’il n’est pas assez certain de la bonté de sa cause pour mettre sa bourse au service de ses convictions. Pourquoi donc alors tant d’efforts pour faire prévaloir un procédé dont, au fond de l’âme, on connaît l’infériorité? Oublie-t-on que, lorsqu’il s’agit d’une opération chirurgicale , l’erreur mérite un autre nom si elle est volontaire , et que la culpabilité s’accroît de tous les malheurs auxquels peut donner lieu la doctrine que l’on proclame !
La planche suivante représente le seul instrument dont M. Civiaie ait donné la figure dans son ouvrage sur les Retentions d’urine, publié en 1823. S’il faut l’en croire, c’est par une erreur du graveur que chacune des branches a deux articulations ; mais il suffit de faire observer que la description de la planche répond parfaitement à la figure, et que la pince à trois branches ne se trouve indiquée nulle part.
Paris. — Imprimerie de llétliuuc, Bclin cl Plon, rue de Vnugirard, n.
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