LA LITTÉRATURE NOUVELLE
Nous yoilà arrivés à notre dernier chapitre. Il pourrait contenir autant de pages que toutes celles que nous venons de livrer au public, mises ensemble. Témoin oculaire des faits littéraires de nos jours, et, dans la mesure de nos forces, combattant dans les rangs des théories nouvelles en tant qu'elles tendent à la réhabilitation du principe germanico-chrétien, nous sommes peut-être mieux en état de juger sainement des travaux de nos contemporains que de ceux des auteurs d'autrefois, pour Tintelligence desquels il doit toujours beaucoup manquer à ceux qui viennent après eux. Nous nous sommes examinés consciencieusement et nous avons la ferme confiance que, sans préjugé personnel, nous pourrions parler des écrits de nos contemporains. J'espère que l'on sera convaincu que le cœur ne nous ferait pas défaut dans cette entreprise: mais il y a différentes raisons qui nous décident à ne mentionner, à la fin de ce travail, que les phénomènes principaux qui se sont montrés
à notre firmament littéraire depnis 1880. Beaucoup de carrières ne viennent que d'être commencées; beau-' coup d'écrivains, qui donnaient de hautes espérances, n'ont pas répondu à l'attente générale. A quoi bon d'aggraver leur malheur en racontant ici leur histoire. Beaucoup de hauts talents, auxquels notre littérature a les plus insignes obligations, ont mis entre eux et la sainte poésie, qui recevait jadis leur culte pur et enthousiaste, l'idole d'un » orthodoxisme" glacial, qui absorbe les forces de l'âme et ne donne en échange qu'une disposition spéculative et souvent morose. Voici ce que nous pouvons dire, sans blesser la charité, la vérité ou les convenances.
La Belgique venait d'être réunie à la Hollande. U fallait des deux côtés, sur le terrain de la littérature, comme sur celui de la politique, une individualité apte et disposée à renouer des rapports qui auraient été avantageux aux deux parties du royaume. Ces deux hommes semblaient exister. Nous avions notre Bilderdîjk; les Flamands avaient leur Willems. Mais les circonstances et la politique erronée du gouvernement de Guillaume I allèrent plus vite que les travaux littéraires batavo-belges. La révolution éclata, et Bilderdijk mourut.
Willems heureusement n'interrompit pas son travail. Il avait pris sur lui de faire connaître aux Néerlandais leur moyen âge, si glorieux et si riche. A cet effet, il publia une œuvre périodique, intitulée Belgisch Musetm; recueil précieux, voué à l'histoire, à la littérature, aux antiquités néerlandaises, spécialement des siècles antéféformisiea. Il en parut dix volumes in 8**., un trésor dont jusqu'ici la nation néerlandaise ne s'est pas montrée
digne; les littérateurs le Gonnaissent à peine. Pendant que Willems s'occnpait de ces travaux et d'autres publications encore (par exemple la publication de la &ble épique du Senard, dont nous avons entretenu nos lecteurs)^ et qu'il ne cessait de révâer leur passé à ses compatriotes tombés comme beaucoup d'autres dans une espèce d'assoupissement après l'ivresse de la Renaissance, — il s'était formé en Hollande une association de jeunes littérateurs qui avaient r&olu d'unir leurs forces pour bannir la deftigkeid de la littérature, surtout de la poésie; de faire connaître à leur pays Goethe, Bjron et les romantiques français, en travaillant à leur manière, sauf ce qui était entièrement propre à la Hollande; et de ressusciter, si c'était possible, le XVH. siècle, le siècle de Maurice et de Ghiillaume III. Le lecteur dira peutêtre qu'il ne comprend pas comment on ait eu le projet de ressusciter le XVII. siècle dans le style de Byron. Je dois lui faire observer que toute association ^ une léunion d^individus, et que, surtout dan. la littérature, il est difficile de trouver deux personnes qoi veulent exactement la même chose. Pourtant les jeunes auteurs dont nous parlons, et qui fondèrent une de nos meilleurs revues (le Oids), avaient assez de rapports dans leurs travaux pour pouvoir aller ensemble pendant quelques années. Ils avaient rompu avec les préjugés classiques; ils n'étaient pas prévenus contre le moyen âge; l'esprit chevaleresque de Bilderdijk et ses souvenirs de &mille avaient contribué à ce retour heureux; ils admettaient un progrès possible et probable dans l'art et les sdences; ils s'inclinaient plus humUement devant les principes que devant les personnes. Ce sont MM. Bak-»
huizen van den Bxink, Fotgieter, Heije et Beets^ qui coopérèrent le plus à faire marcher le nouvel organe^ et ils ont &it un bien immense à la littérature , tant par une critique courageuse et, si Ton excepte Bilderdijk^ sans exemple depuis Huydecoper» que par des compositions dans le genre romantique^ soit en prose soit en vers.
Le disciple spécial de Bildérdijk, dont nous avons parlé, est M« Da Costa, enfant de l'Orient, qui, sans contredit, comme poète lyrique approche le plus dtt maître; mais l'école de Bilderdijk, que ncMis avons nommée, se dessina surtout dans la réforme radicale de la langue. Un principe libéral y fot introduit, et^ en signe d'adhésion à ce principe, dans la littérature, on accepta l'ortho^aphe du maître, pour protester, à tout moment et d'une manière non équivoque, contre le système stationnaire, le systètne de la deftigheid, le système d'un classicisme suranné, que, par un accord tacite, on convint être représenté par le professeur Siegenbeek et ses nombreux partisans. Cependant nous devons à la justice de faire remarquer que plusieurs auteurs ont adopté l'orthographe de M. Siegenbeek, sans qu'en aucune manière on puisse les accuser de marcher dans une voie rétrograde. Aussi, comme nous l'avons fait sentir plus haut, tout en suivant d'assez près les préceptes orthographiques du professeur, on ne s'associa pas toujours à son système.
Pour des raisons de délicatesse nous interrompons ici l'histoire de la corporation qui travaillait sous la bannière du Gids. La revue existe toujours; de nouveaux éléments s'y sont assimilés. Les fondateurs continuent
d'éveiller le désir, exprimé par tons les gens de lettres, de voir ces messieurs nous doter un peu plus des fruits de leur talent qu'il ne Tout &it depuis quelques années.
Quelquefois la revue a couru grand danger de faire naufrage sur les écueils soit du matérialisme artistique soit de l'humanitarisme social. Même une tendancepoétique qui embrassa avec foi et amour l'idéalisme de Bilderdijk se fit valoir contre le Gids, qu'on accusait en outre de feire un monopole de la critique. M. J.-J.-L.Ten Kate, par la supériorité même de son talent, se trouva placé à la tête de ce mouvement.
D'autres revues ont encore été établies pour la propagation de théories d'esthétique plus saines, moins bornées, que celles qui portaient le cachet du système rétrogade de Siegenbeek et des siens.
La prose se trouva émancipée comme la poésie. C'est aux rédacteurs du Gids^ et à MM. le professeur Geel, Ejieppelhout, Mme. Bosboom-Touâsaint, notre premier auteur de romans historiques (le premier en rang, sinon en ancienneté), avec MM. Drost et Van Lennep, que nous avons les plus grandes obligations sous ce rapport. M. Beets, après s'être fait un nom bien mérité par des poésies historico-romantiques, écrivit un livre qui survivra à Toubli de bien de belles choses. Ce livre est intitulé : Caméra obseura. C'est une série d'esquisses Autnoristiques, brillant d'une vérité si frappante, que tous les lecteurs à l'apparition du livre se demandèrent: «Comment est-il possible que nous tous depuis longtemps nous n'ayons pas décrit de telles scènes, qui journellement se passent sous nos yeux." La peinture des caractères hollandais n'y laisse rien à désirer. On est
obligé d'j tiouver un grand charme et de considérer Fauteur comme un ancien ami.
A l'exemple de nos frères flamands, quelques-uns de nos jeunes savants les plus distingués se sont réunis pour se livrer à l'étude de notre moyen âge littéraire» J'en ai parlé dans mon second chapitre. La seule chose que cette étude laisse à regretter» c'est que la majeure partie de ses amateurs la considère plutôt comme un travail de linguistique, que comme une étude d'esthétique et de philosophie sociale. Dans les derniers temps, le docteur J. van Yloten s'est iait connaître comme un littérateur marchant dans la voie plus large tracée par nos frères d'Allemagne.
Jusqu'ici notre vie nationale du temps anté-républicain n'est pas assez connue ; on a surtout trop négHgé les traditions. U serait à souhaiter que M. li.-Fh.-C. van den Bergh, qui a le mérite d'avoir théoriquement traité le sujet danli un temps où même le Gids n'y comprenait rieu) et que M. Hofdijk, un de nospoëtes les plus éminents dans le genre épique, ne tardassent pas à trouver des lecteurs et des appréciateurs non-seulement de leurs écrits, mais encore de l'objet élevé qui les a inspirés: la vie nationale se caractérisant pleinement dans les traditions populaires. M. le docteur Heye se montre, dans ses charmantes chansons, un défenseur zélé de cette tendance.
Si je m'étais proposé d'aller plus avants de passer en revue la majorité de nos poëtes et littérateurs, je devrais parler d'un nouveau genre, dont la création appartient à M. Hofdijk. Ce genre c'est le jpaysage en vers; pas de paysages, comme feu Thomson et Saint-Lambert en imaginaient, mais comme nos
^nfDÈb peintres paysagistes hoBaTidais en ont tracé» a«r leurs toiles immortellos» J'amais dû càler^ comme HBodèle d'on style simple et 9iâ)iliBie, VÉcoU âe Soarate dn Bvœxà Yan Heinde. Je devras donner use idée âki génie de M. Yatgktex, qui est te Terbnrgk d& la Httératiuey mais plus animée plus spiritod; de M. J.-J.-L. Toi Kate, qui peut tout dans la poésie; de M. Ter Haar^ qui bnUe dans le genre descriptif; de M. Sdiimnid^ qui d'une manière laj^e et pittoseeqae nous déroule ses drames, mais malhenremement ne trouve pas nn corps sofflsant d'actenn^ pour les biè» représenter» J'aurais pu citer MM* Stssingfc, Van Lemiep (comme poëte en vers)^ Witkuys et Van der Hoop, qni rallient les jours de Bilderdijk à ceux de ht génération actuelle. Et commenit m'excuser auprès de Mlle. Hasebroek, auteur aussi pieux qu'aimable de romans moraux, aixprès de som frère le poâte» de MM. BogaerSy M^er, Van den Bergh, Beeloo» Gbevemeotv De Bull, Brester, De Génestet, van Zeggelen et him d'autTBS encore, de ee que, dans lar gaierie de notes littérature, je passe rapidement devant les genres plus ou moins diverg^its qu'ils représentent aivec distînctionF Comment me dispensa de saluer encore comme prosa^tsurs éminents, dans le genre philosophique et historique, les professeurs protestants Yan Limlmsg Kouwer (décédé), Bosscha^ Opaoomer, M. Des Amodie van der Hoeven (et son frère, ravi de trop bonne heure il une belle eaanière), les piolbsseurs cai^liques Broere, Borret, Spitsen et Van der PloegP Fbur h mom^t jie dois m'abstenir de faire une pkis longue énumétatio!& de noms. J'espère que mon lecteur dira avec le Dtote:
«Di loogi y'erayaaio s&cora un poco; Ma non si chHo non discernessî in parte Ch'orrevol gente possedea quel loco."
Je «vois ne pm avoir oublié »colat ooUa spada isr matïùt" quelles que soieatles («lisaions dont, à boa droit pent^txB» on pourra m'accuser ^). U est vrai oependamt qu'il m^ re$te à iiiei]ti<»uier un des »poeti esovrani'' de 1» N^rlaode : M. Henri Oonscienoe d'Anvers, auteur de lomaoïs hifitoriquGç, qui contribuent puissamment à entretenir Tespiit national punni le peuple flamand, autenr de minples nouvelles qui valent de gxands poëmes» Je larois qu'il doit être préféré à TofSex et même à Auerbach. Dans k prose comme dans la poésie, on travaille avecr aideor ehess nos ftèies au delà de TEscaut. On suit «'impulsion beureuse qui nous est venue d'Allemagne, pour rooonstruire notre nationalité germanique dans les lettre» et les ai:ts. Allant de concert, les deux parties des Pa^Bas, violemment séparées, pourront accomplir de glandes choses. liCS principaux littérateurs et* poètes modernes» parmi nos frères du midi^ sans ccmipter Wilkms et CSonsdence que j'ai déjà nommés, sont MM. Ledeganck et Th. Van Eyswyck, poëtes que la mort a déjà anracbâi à leurs intéressants travaux; M. le
*) On me désignera peut-être tel et tel parmi mes coreligionnai^s distin^és, dont le nom ne se trouve pas ici, quoique leur talent litt^naire ewiblât natureUement les y placer. O^est q«ie dans ane appréciation de principes et de grands fidts historiques, j*ai voulu fuir jusqu'au moindre semblant d^être guide par des considérations personnelles. Mes amis catholiques hollandais gagneront à sion silence, du noment que les historiens littéraires protes* taats ks indenukiseront de ma discrétion.
prof. David, historien et philologue y prosateur du premier rang; le prof. Bormans, et M. Delecourt (Van den Hove), grammairiens philosophes; M. Snellaert, qu'on pourrait appeler le successeur de Willems à la tête du mouvement flamand ; les poètes J. Van Beers (aussi boa grammairien que poëte inspiré), J.-M. Dautzenberg (grand prosodiste), J.Nolet, H. Peeters, P. vanDuyse, J. deLaet, F. Eens, F.-J. Blieck, Eug. Stroobant et Mme. Van Ackere; les romanciers E. Zettemam, P.-F. Van Kerckhoven, le baron Jules de Saint-Génois, A. Snieders^Sleeckx et nombre d'autres ; les littérateurs traitant de Thistoire littéraire, de la poésie du moyen âge, delà grammaire et de l'archéologie, MM. le prof. Serrure, Jonkh. Ph» Blommaert, Ed. Yan Even, Mertens, E!arel Stallaert, le prof. Heremans^ et, dans la Flandre française, MM. De Baecker et De Coussemaker. M. Van der Voort est un des partisans les plus zélés de la cause flamande en tant que parti politique. Si j'en ai passé, et des meilleurs, la faute en est à l'organisation incomplète de la librairie internationale des deux parties des Pays-Bas, qui ne nous tient pas sufBsamment au courant des travaux de nos Voisins.
Ce qui est caractéristique dans la littérature nouvelle hollandaise comme dans la flamande, c'est le respect des bonnes mœurs qui y est strictement observé; c'est à nos yeux une garantie de sa stabilité et de sa fécondité. Les peuples et les littératures ne se sont perdus que par le Ubertinage, soit de l'esprit soit des sens.
Je m'arrête plein d'espoir: plein d'espoir en Tamour de l'art chez mes contemporains; amour de l'art qui puisse tondre à faire cesser les querelles des partis reli-
gieux et politiques; — plein d'espoir que la manière incomplète et certainement insufSsante sous bien des rapports, dont j'ai traité de la littérature que j'aime de toutes les forces de mon cœur, puisse exciter les étrangers, surtout nos frères littéraires de ^Allemagne et de la France^ à venir voir par leurs propres yeux, à venir nouer connaissance avec la génération présente, qui les recevra bien et qui se fera un plaisir de les introduire près de nos aïeux, dont, en général. Dieu merd, nous n'avons pas à rougir.