‹ De la littérature Néerlandaise à ses différentes époquesChapitre 22 sur 24 · that in my kalender There are no whiter days · texte numérisé non relu

that in my kalender There are no whiter days

[» Que dans son calendrier il n'y avait pas de jours plus blancs"^

Si cela n'eût pas été ainsi, les bardes anglais n'auraient guère mieux connu Bilderdijk, qu'il ne semble être connu des littérateurs. français. Du moins, j'ai eu l'occasiozi d'observer que les quelques notions qui de temps en temps sont transmises d'ici aux rives de la Seine, touchant notre littérature et nos auteurs, sont d'une inexactitude qui donne lieu à dies erreurs de toutes sortes. Il n'est donc pas étonnant que l'empereur Napoléon I ait demandé à Bilderdijk, en appuyant fortement sur le dernier mot de la phrase qu'il prononçait très-rapidement, quoiqu'il prononçât les ^ muets, à la manière italienne (comme c'était son habitude):

rfÊtes-vous connu dans la république des lettres P"^ Bilderdijk, sans s'apercevoir que sa réponse pouvait être envisagée comme un quasi- vers, lui répondit du même ton:

»Du moins j'ai fait ce que j'ai dû pour l'être.** Et

en effet, le grand homme a accompli » pour Tétre'' tout ce qu'on peut raisonnablement attendre d'une indivi* dualité, n'ayant à sa disposition qu'un seul esprit et une seule main droite. Le nombre de ses ouvrages est presque incalculable et forme toute une bibliothèque en diverses branches de la science humaine. Bilderdijk était un philosophe, dans la bonne acception du mot. H avait étudié l'histoire dans toute son étendue; il avait jeté des regards pénétrants autour de lui, et à son système historique vint se joindre le système philosophique des choses actuelles et des choses futures. L'âme et le corps de l'homme étaient les objets constants de ses investigations ; on ne peut lui refuser les titres de psychologue et de physiologue. Il avait surtout tâché d'approfondir l'esprit humain, en l'étudiant dans la plus sublime de ses expressions, la langue. Outre les langues appellées classiques, aucune des langues modernes de la souche indo-germanique ne semble lui avoir été inconnue. Mais ce n'est pas en cela que nous cherchons les droits les mieux fondés de Bilderdijk à notre admiration, comme linguiste. Il peut en faire valoir qui le, mettraient au-dessus de feu le célèbre cardinal Mezzo-Fanti. Son mérite consiste surtout à avoir sondé les éléments constructifs de sa langue maternelle et à y avoir reconnu une des images les plus frappantes de notre âme« Il a établi la vérité de l'analogie étemelle du loyoç intérieur avec le \6yoç extérieur, de la raison avec Voraison. H a découvert dans la formation primitive des mots l'action des même lois qu'on observe dans leur transformation grammaticale journalière. Dans diverses sciences il a trouvé et établi, au moyen de son génie divinatoire,

des vérités qui n'ont été reconnues que bien du temps après par Faction lente, quoique progressive, de l'investigation et de la science proprement dite.

C'est que Bilderdijk, tout en faisant preuve de grande sagacité comme critique, était avant tout poète. Cette langue néerlandaise, dont il avait remué les entrailles pendant nombres d'années, avait acquis sous sa main une souplesse, une flexibilité et en même temps une force et une richesse telles, qu'il la trouva enfin correspondante à ses pensées multiformes et qu'il pouvait la manier comme jamais avant lui aucun poëte ne l'avait &it, pour se prêter à des compositions de toute espèce, tant en vers qu'en prose.

Bilderdijk a opéré parmi nous la fusion des théories dites classiques avec les sentiments, les désirs, les sympathies, les prévisions, d'oii naquit la tendance romantique. Cela lui fut possible, parce qu'il joignait à une éducation soignée un tempérament poétique qui tint bon contre les influences les plus funestes de l'école. Nous hésiterions à accepter la définition que donne M. Victor Hugo du romantisme. »Le romantisme, tant de fois mal défini," dit-il, » n'est à tout prendre, et c'est là sa définition réelle, que le libéralisme en UùtératureJ'* Nous avouons volontiers que le romantisme a libéré le génie poétique des entraves que lui imposaient des conventions académiques, qui n'étaient tout le mieux que des anachronismes respectables; mais, quand nous voyons que le romantisme renfermait les semences du développement prodigieux auquel nos contemporains ont assisté dans les difiérentes sphères de l'art et de l'esthétique, nous protestons contre la » définition réelle" de M* Victor

Hugo ; surtout depuis que son libéralisme Ta entraîné de chute en chute, et qu*on ne peut s'empêcher de déplorer que lui et M. de Lamartine aient si fatalement confondu les intérêts du romantisme avec les exigences de leur politique libéraliste.

Pour connaître la véritable valeur d'un mot, il faut commencer par interroger son étymologie. Celle du mot romantisme n'a rien d'obscur. Le romantisme est l'antipode du latinisme. Le romantisme, c'est la vie moderne des peuples romanes s'énonçant dans leur langue maternelle, avec ses propriétés nationales, par opposition au latinisme considéré comme l'ensemble des sciences académiques formulées en latin. C!omme les romans (du moyen âge) étaient une des manifestations les plus fortes de cette vie nationale, on a attribué du romantisme à toutes les expressions artistiques et littéraires qui relevaient de celle-ci. Maintenant il s'agirait, pour M. Victor Hugo, de prouver que le libéralisme est inhérent à la vie nationale et sociale des peuples modernes. M. Victor Hugo, comme nous croyons, ne réussira pas dans cette démonstration. Ainsi nous aimons bien mieux reconnaître les grandes obligations que nous lui avons, en tant que partisans du principe romantique, que de le suivre dans ses théories libéralistes pour en venir peutêtre au point de devoir maudire le romantique à cause de ses excès libéralistes.

Certes, la première action de romantisme a été une action libérale; il a rompu les chaînes pédagogiques, il a dit que le cœur de l'homme était le foyer de son talent, et non pas le Chradiis ad Pamasaum; il a dit que comme premier objet d'étude la Parole de Dieu et sa

création^ la nature, valaient mieux que les traditions de récde; il prétend que la vie de nos propres ancêtres et les grandes œuvres qu'ils nous ont léguées n'avaient pas mérité le mépris dont on les avait frappés, pour pouvoir leur préférer à son aise les ouvrages des anciens, les produits d'une civilisation païenne, étrangère, morte depuis seize siècles.

Si le romantisme du moyen âge agissait comme une force générale et instinctive, le romantisme moderne, pour être autre chose, pour avoir une chance de vie, pour prouver qu'il était en état d'inaugurer un ordre de chosee qui ne portait pas en Itd la semence de la décomposition, devait commencer autrement. Il commença par être une force individuelle. Le romantisme du moyen âge n'était que subjectif; le romantisme moderne serait subjectif aussi, mais il marierait cette qualité à la force objective qui jusqu'ici avait semblé être Tapanage du classicisme, c'est-à-dire de l'art opérant sous la pression quelquefois isolée de la férule. Bien n'est plus facile que d'être objectif quand le sujet est étouffé par l'atmosphère des classes. Le romantisme avait à tâche de retremper la force créatrice objective par le développement même du talent subjectif. Le poëte romantique s'enfuit de l'école, il se plongea tête perdue dans la libre nature; il se reconnut lui-même et il reconnut le principe de son existence — Dieu. Le voilà à même d'être subjectif, c'est-à-dire de chanter les sentiments de son cœur, et d'être objectif, c'est-à-dire de chanter les merveilles de la création et la bonté du Créateur. Il va sans dire qu'on ne pouvait pas en rester là. L'homme et Dieu avaient une histoire, c'est-

à-dire ^ne unité ininterroin.pne de rapports. Le poëte romantique se mit à 1^ étudier: de là .ses penohauts archéologiques, prenant la place de l'exclusivisme philologique djçs académistes. L'homme se vit rendu à soimême et à Dieu. Ce n'est qu'en méconnaissant cette dernière possession que le romantisme peut tomber dans les excès frénétiques, où l'ont pbngé, grâce à lem théorie libéraliste, les ... . tels et tels.

Le romantisme est libéral; mais c'est justement pour cela qu'il doit se reposer sur le piédestal qu'a fondé notre grand Libérateur, et qu'il doit s'abreuver aux sources de toutes les libéralités bienfaisantes. Il ne peut être que chrétien. Son principe, la libéralité, qui n'est qu'un synonyme de charité, son action, la composition harmonique d'esprit et de matière, sa source, la vie nationale des races modernes chrétiennes et la vie du cœur d'un homme se ressentant de l'esprit que le Christ enverrait à ses disciples: voilà autant de motifs pour le romantisme d'être chrétien et de se garantir de tomber dans le libertinage, c'est-à-dire dans la dissolution et le néant.

Bilderdijk a senti tout cela, quoique jamais il ne se le soit confessé avec l'exactitude que permet la distance d'un demi-siècle qui nous sépare du moment oii il a greffé le romantisme sur l'arbre de notre poésie, et quoique son éducation académique fdt cause que quelquefois les théories classiques prévalurent plus auprès de lui qu'on ne pourrait le permettre à un philosophe et poëte de nos jours.

Au commencement de sa carrière, Bilderdijk était lié d'amitié avec Mademoiselle de Lannoy, femme d'es<-

prit et à*6tnàe, poëte agréable, et arec BhiJQvis Feith, dont nous avons dit im mot dans le chapitre précédent. Le salon de la baronne de Lannoy, voilà ponr se former au goût de l'élégance; qualité que Bilderdijk possédait, même dans la vie journalière, à un degré extraordinaire. L'étude approfondie du théâtre grec, voilà pour rompre une fois pour toutes avec la tendance romano-française du XVllI. siècle, quoique, malgré cela, la jeunesse de Bilderdijk se soit fitmiliarisée avec les poètes erotiques latins au point qu'il a publié quelques recueils dans leur genre, qui prouvent que la religion n'avait pas encore épuré son âme et que la grande philosophie ne lui était pas encore apparu avec ses attraits majestueux. En voyant que le poëme d'Onno Zwier van Haren se distinguait favorablement des poésies moins énergiques du XVIII. siècle et surtout en découvrant dans l'auteur un partisan chaleureux de la maison d'Orange, dont l'auréole commençait à pâlir devant les flambeaux de la révolution et des lumières tantôt vraies, tantôt factices qu'elle ferait rayonner^ Bilderdijk, de concert avec son ami Feith^ entreprit le remaniement des Geuzen, dont la versification laissait tant à désirer. Ce travail n'a pas peu contribué à la réputation du poëme. A la longue Feith et Bilderdijk ne pouvaient aller ensemble. Feith avait quelque chose de sombre qui ne convenait pas à l'esprit de Bilderdijk. Ce dernier aussi était quelquefois triste et même revêche ; mais le chagrin ou la mauvaise humeur de Bilderdijk n'avait rien de faible. Il était le chêne qui remue k tête dans l'ouragan sous un ciel nébuleux. Feith était le saule pleureur au bord du ruisseau murmurant. Ce-

pendant Feith a composé de belles odes et pendant longtemps on Ta nommé notre premier poëte lyrique. Bilderdijk faisait des odes aussi , mais encore autre chose. Il n'y a pas eu de battement de son cœur qui n'ai été traduit en poésie; cela devait produire des chefs-d'œuvre dans tous les genres^ mais surtout dans je genre philosophique. Bilderdijk, quoique toute sa vie il ait combattu pour la liberté artistique et scien* tifique, prétendant que la poésie et même la grammaire n'étaient enfantées que par le sentiment du cœur, n'était nullement libéraliste en politique; il n'aurait pas accepté la «définition réelle" de M. Victor Hugo. Il suivit le stathouder dans son exil, ne voulant pas prêter serment à la république démocratique. Il est revenu après dans sa patrie et il a accepté une pension du roi Louis qui avait beaucoup de bonté pour lui et qui l'avait choisi pour son maître de langue néerlandaise.

Tout au commencement du siècle, Bilderdijk, après avoir composé en Allemagne quelques recueils de romances et de pièces lyriques, dont les premières se ressentirent du goût d'au delà du Weser, avait publié un livre dans lequel il traite du genre des substantife. Dans cette matière, comme dans ses autres travaux de grammaire, il a continué la tâche entreprise par ses devanciers, les critiques célèbres L. Ten Kate, Huydecoper et Kluit, dont nous n'avons pas parlé dans le chapitre précédent, parce que, sous le rapport du style néerlandais, il n'y a que le second qui, comme tel, mérite une mention spéciale, et que cependant ce style n'est digne de son esprit éminent que dans ses notes scientifiques

sur la chronique de Melis Stoke^ et dans ses remaïques grammaticales à propos d'un ouvrage de VondeL Ses tragédies sont froides, roides et deftàçy comme toutes celles de ses contemporainfi.

Bilderdijk, étant poëte, pouvait pénétrer bien plus avant dans Tessence de la langue que L. Ten Kate, qui cependant n'était nullement au-dessous du premier quant à la science et qui est le premier d'entre nos grammairiens qui ait fait une étude spéciale des dialectes. Le gouvernement batave crut bien mériter de la république en nous octroyant (en contravention avec toute espèce de liberté) une orthographe officielle. M. Siegenbeek, un jeune professeur qu'on protégeait, fut chargé de la rédaction du système orthographique. Ce serait M. Weiland, un ministre de la religion protestante, qui soignerait le reste de la grammaire, tel que déclinaison, conjugaison, etc. Ces messieurs mirent la main à l'œuvre, et M. van der Palm, qui après a conquis des lauriers bien mérités comme prosateur calme et sage, décréta qu'ils avaient fort bi^ travaillé. Dès lors le gouvernement de la république signa le brevet par lequel à perpétuité l'orthographe et la grammaire susdites étaient déclarées inviolables et excellentissimes. Bilderdijk ne crut pas devoir se soumettre à cet acte d'autorité. Non*seulement il fit difiSculté d'accepter les prescriptions de MM. Siegenbeek et Weiland en tant qu'elles étaient le résultat de leurs études, mais il protesta surtout contre le principe qu'impliquait cette manière de mettre fin aux débats des linguistes. Il y voyait ce que de nos jours on aurait appelé un acte sodaliste, par lequel l'État se mit à couper des nœuds gordiens qui n'étaient pas de sa com-

pétence; et M. Siegenbeek Im-même, tout professeur de Leyde qu'il était^ s'est laissé prendre au fiégp, que lui tendait le gouvernement, avec tant d'ingénuité et si totalement, qu'il a cru que dorénavant tout était réglé ou plutôt réglemerUé dans la grammaire néerlandaise. Quoiqu'il puisse dire — il en a donné la preuve en réimprimant en 1827 textuellement son traité de l'orthographe de 1804. Pendant vingt-deux ans, malgré les justes réclamations de Bilderdijk, les opinions du professeur, sauf quelques observations dans sa nouvelle préface, étaient restées immuables, et dès 1804 la porte avait été fermée à toute espèce de développement ou de changement dans le système orthographique.

Comme une preuve que l'esprit du romantisme animait l'âme de notre grand poëte, nous ferons remarquer que sous le règne de Louis Napoléon, il composa six chants d'un poème épique traitant de La J)eêtruction du monde anté-diluvien. Ce poëme sublime est un témoignage éclatant que la poésie néerlandaise, échappée aU2 chaînes que lui imposèrent les sociétés poétiques, venait d'être rendue à Dieu, à la nature, à ses antécédents chrétiens, à elle-même enfin.

Cependant ces sociétés poétiques avaient enfanté un corps de littérateurs, dit Société de la littérature néerlandaise de Leyde, auquel le romantisme lui-même a de grandes obUgations; car non-seulement les membres les plus distingués de cette société, Huydecoper, Lelyveld, Hinlépen, Kluit, Van Wyn, Clignett, Steenwinkel, étudiaient la langue néerlandaise à ses véritables sources, les poëmes du moyen âge, mais encore ils ont beaucoup contribué, à feiire revivre non -seulement le

goût de l'étude de l'antiquité germanico-chrétienne^ mais, en s'y livrant, ils se sont dépouilla des préjuge classiques et protestants, comme aussi d'un dilettantisme égoïste, qui naguère s'attachaient à cette étude et en gâtaient les fruits.

Ce sont les règles orthographiques en usage dans cette société que Bilderdijk adopta principalement; mais, comme nous l'avons fait remarquer, il se distingue bien plus de Siegenbeek par la largeur de son système, que par la divergence extérieure de sa manière d'épeler. Bilderdijk voulait que le style f4t réellement V homme, et à cet effet il jugea nécessaire de laisser à l'écrivain une liberté d'action qui lui permit d'arranger nonseulement les mots dont se compose la phrase suivant les exigences du moment, mais encore les lettres dont le mot est composé. Il voulait qu'autant que possible on exprimât non-seulement les couleurs^ mais encore les nuances dans les tableaux poétiques. Si nous voulions développer tout son système pour des lecteurs français, il nous faudrait y consacrer un volume entier. J'en donne seulement un exemple. H y aie mot doven {étouffer). Ce mot est susceptibiede l'orthographe dooven. Bilderdijk ne se serait pas servi indifféremment de ces deux formes. Il aurait &it servir les deux orthographes à distinguer le verbe transitif du verbe neutre ; et il aurait pu prouver que cete distinction repose sur une des lois organiques de la langue. Le mot tifd {temps) est susceptible de deux genres; Bilderdijk ne se serait pas servi indistinctement du génitif der tijd et du génitif des tyds. Voilà des exemples de la manière dont Bilderdijk considérait la langue. Ce ne sont pas des exemples empruntés à ses

écrits; mais oe sont des exemples empruntés à la situation linguistique où il en voulait venir.

L'élément objectif du romantisme se fit voir encore chez Bilderdijk dans ses essais de tragédie. U n'a pas excellé dans ce genre; mais je crois qu'on prouverait difficilement que quelqu'un ait fait mieux en Hollande de 1800 à 1820. Il est vrai que M. Wiselius est considéré comme un auteur tragique

mais je doute que l'on puisse lui attribuer le feu divin dont l'ennemi de Quinault nous a parlé. Wiselius avait beaucoup de sens; il avait l'entente de la scène, comme on la comprenait de son temps; ses pièces ont été jouées par le grand tragédien Snoek et par Mme. Wattier, qu'on dit avoir été plus grande tragédienne encore; mais il manquait de profondeur de sentiment, et il mettait, à la place, des raisonnements sonores et des exclamations passionnées. Bilderdijk a écrit les tragédies de Florent V et de Guillaume de Hollande (le roi desBomains), comme une preuve de son patriotisme. Cela dutplaireà Louis Napoléon, qui n'aurait pas aimé que son poëte eût fait allusion aux temps républicains du stathoudérat. Cependant celui-ci ne se cacha jamais de son attachement pour la maison d'Orange- Nassau. Du reste, Bilderdijk était monarchique dans l'âme^ et quoique, surtout aux dernières époques de sa vie, il se soit montré souvent calviniste zélé, c'est lui qui le premier osa se charger de la défense de Philippe II, de l'inquisition, et même du terrible duc d'Albe. Ce sont les théories historiques et politiques que Bilderdijk a développées dans ses leçons d'histoire (formant une série

de treize Yolames)^ qm ont fait nattre Tëcole dont M. Groen van Piinsterer est en ce moment le chef^ et qui par là ont consolidé le parti religieux et politique des orthodaxeè de nos jouis^ quoique Técole et le parti soient moins courageusement conséquents queBilderdijk ne Tétait, et qu'on s'arrête là où sa théorie se tourne en &veur du catholicisme. H n'était donc pas surprenant, et surtout il n'y avait rien qui pût mériter un reproche fondé au compagnon d'infortune du prince d'Orange, que, lorsque Napoléon I r&olut d'incorporer la Hollande à l'empire français, notre poète lui présenta des hommages comme à son souverain, comme an seul prince qui avait pour lui la légitimité de la force des choses. Cependant les contemporains savants et littéraires de Bilderdijk ne partageaient pas en général ses opinions, bien qu'ils se soumissent au pouvoir nouvellement établi. La majeure partie était imbue de l'esprit républicain, soit avec une tendance aristocratique, soit avec des idées démocratiques. H y en avait aussi qui gémissaient profondément du sort qui menace la nationalité d'un peuple peu nombreux quand il est aggloméré à une nation grande et puissante. Un poëte se leva parmi eux, à la main courageuse, à l'âme exaltée, à la parole convaincante, qui entreprit de chanter le passé glorieux de la nation hollandaise, pour entretenir dans ses compatriotes, si c^était possible, la conscience de leurs devoirs et de leurs forces, comme iils des braves d'autrefois. Ce poëme en vers alexandrins, divisé en plusieurs chants, eut un succès immense; surtout parce qu'on avait appris que la police impériale en avait prohibé plusieurs passages. Helmers, tel était le nom de

l'auteur^ joignait à son patriotisme une imagination assez vive et un tact admirable pour donner un semblant de haute poésie à des vers qui quelquefois ne faisaient impression que par la force des mots. La vigueur de la pensée y manque presque toujours. Cependant on ne saurait méconnaître dans plusieurs endroits un véritable enthousiasme et un sentiment profond de quelques situations émouvantes. M. Ang. Clavareau a donné une traduction du poème en vers français^ mais malgré le talent du traducteur Ton ne peut nier que la Nation hollandaise, en perdant la diction hollandaise, ait perdu les deux tiers de sa vie. Durant notre dépendance de Tempire français, Bilderdijk n'a exprimé que vaguement ses craintes et ses espérances; mais pour cela il n'a pas laissé de faire une profonde impression par une espèce de prophétie qu'il a hasardée touchant la restauration de la Hollande comme état libre. Quand le grand drame de Waterloo eut décidé du sort de l'Europe, Bilderdijlc fut un de ceux qui consacrèrent les chants les plus sublimes aux événements décisifs d'alors. Helmers était infecté de l'esprit voltairien, qui remplissait Tatmosphère de la société vers le commencement de ce siècle. Les sympathies de Bilderdijk entraînèrent celui-ci vers la route opposée. Les formules fondamentales de sa philosophie étaient des formules religieuses. Il sentait profondément le besoin d'une autorité visible dans l'église et d'un point central comme garantie de l'unité. Malheureusement il s'arrêta à mi-chemin. U décocha les traits les mieux dirigés que pouvait lui fournir sa philosophie tantôt sérieuse, tantôt satirique, contre la populace illettrée et contre les savante sans mandat direct

qui se mêlaient d'interpréter les Saintes Ecritures de mille manières différentes; et loi, ponr sa part^ il conseilla qu'on s'en remît — aux » Pères de Dordrecht," dont cependant il ne légalisa point le mandat et dont il oublia l'origine révolutionnaire.

La profondeur et la vérité de sa philosophie (quand une fois on s'est décidé à ne pas sonder la question première — le siège de l'autorité), jointes à son omnipotence dans la langue, ont donné un cachet de grandeur à ses poésies qu'on chercherait en vain ailleurs dans notre littérature. Ses poëmes, La Maladie des Savante, Le Monde des Esprits, Le Bien suprême, Le Mariage, qui tous sont écrits en vers alexandrins, comme aucune des littératures, avec lesquelles nous ayons pu nous familiariser un peu, ne nous a fourni des spécimens, et dont quelques-uns sont encadrés dans des exordes et des épilogues qui forment les odes les plus suaves, les plus énergiques, les plus mélodieuses^ les plus pittoresques qu'on puisse s'imaginer, tous ces poëmes sont remplis de beautés du premier ordre et d'un genre comme je ne sache pas qu'on en trouve ailleurs. Bilderdijk à lui seul^ avec ses cent-cinquante volumes, fruits d'une vie consacrée entièrement au culte du vrai et du beau, mériterait que les étrangers s'appliquassent à l'étude de notre idiome trop peu répandu. Quant à la variété de ses compositions poétiques, Bilderdijk est un digne émule de Yondel. Il avait aussi de commun avec le chantre de Lucifer qu'il traitait avec une extrême facilité de toutes espèces d'objets et d'idées dans sa poésie; mais il 7 a à observer entre eux une différence notable dans la manière dont ils avaient acquis ce don de tout savoir

et de tout dire avec noblesse ou convenance. Bilderdijk avait commencé^ en vrai romantique, par fouiller son âme^ et par y découvrir comme dans un miroir tout ce dont il avait besoin dans ses poésies. Ce n'est pas que j'attribue un empire sans bornes aux idées innées; mais il snfSsait à Bilderdijk, comme à ce grand anatomiste français, qu'il connût un os de l'épine dorsale, pour qu'il construisît au moyen de son génie tout le squelette. 11 avait une puissance merveilleuse d'induction et de combinaison. Il lui suffisait d'une ombre pour créer un monde. Yondel, au contraire, faisait son fort d'observer, de toujours observer. Il y gagne en fraîcheur ce qu'il pouvait avoir de moins en originalité subjective. Bilderdijk n'avait emprunté au monde extérieur que sa première éducation et sa sobriété classique; Yondel ne lui devait que les couleurs dont il enluminait les créations de son génie. Ils étaient grands tous les deux par la pensée et par le sentiment: mais Bilderdijk avait un système complet de philosophie auquel il ne manquait que le fondement de Saint Pierre ; Yondel s'associa au système de philosophie que Dieu avait confié aux mains de son Yicaire, et quoiqu'il ne se soit pas approprié l'ensemble organisé des dogmes, on sent tout de même que le pied de Yondel repose sur une roche inébranlable, et que ses traits de génie ne relèvent pas moins de cette intelligence gigantesque qui caractérise les princes des poètes. Yondel avait plus de naïveté touchante dans le sentiment; celui de Bilderdijk se ressentait du contact des païens — son cœur ne s'était pas le moins du monde émoussé à cette école, mais il était moins confiant, moins ingénu que celui de Yondel,

tandis que ce qu'il avait perdu en délicatesse et en pudeur évangëlique n'était compensé que par un bon goût exquis. Sous bien des rapports on pourrait dire que Vondel est peintre, que Bilderdijk est sculpteur. Le dernier se comptait à faire des bas-reliefs aux génies joufflus, frappant sur le tambourin et tressant des couronnes de pampre ; c'est ainsi que ces génies gambadent à Tentour du char de triomphe où une belle déesse est assise, guidant de fougueux coursiers et se plaisant quelquefois dans la clarté qui environne ses contours harmonieux et qui semble s'échapper des plis nettement prononcés de sa robe blanche, quelquefois fixant l'avenir, comme une immortelle qui a la conscience de sa vie. Vondel fait des tableaux, où le vigoureux ooloris dissimule quelquefois le dessin: c'est une princesse chrétienne; ses beaux cheveux noirs sont noués ensemble avec un collier de perles; soA regard animé, attaché au ciel^ ses lèvres vermeilles, ses deux bras entourés d'anneaux d'or ne demandent qu'à louer le Seigneur dans des hjmnes cha^ leureux ; elle est entourée de jeunes Israélites, qui semblent vouloir suivre la Croix, quand elle-même elle l'arborera tout-à-l'henre. Bilderdijk, prenant le pinceau, serait Saphaël peignant son Giudizio di Salonume; Vondel, prenant le ciseau, ce serait Michel- Ange sculptant sa Pietà.

Bilderdijk &it une statue, dans laquelle il concentre toute une vie de réflexions et de sensations; c'est grande c'est sérieux, c'est riche; mais s'il y a de la tristesse, c'est un mélange de mélancolie et d'indignation; s'il y a un désir céleste, c'est plutôt un pressentiment qu'un élan chaleureux. Vondel fait un tableau: c'est un trip-

tique: au milieu il y a l'image voulue dans le moment suprême de sa vie ; sur les deux battants il y a d'autres scènes frappantes empruntées à la même biographie, et les trois compositions sont encore entourées de détails empruntés à la même source. Bîlderdijk assujétit même sa grande composition épique à une pensée philosophique qui la domine; Vondel met l'histoire en poésie. Quand Bilderdijk chante une ode, on sent que le sujet l'a préoccupé, qu'il a dû mûrir au soleil du raisonnement ; l'ode prend Vondel à l'improviste et l'entraîne il ne sait où. Tous les deux réussissent toujours, en travaillant selon leur disposition particulière.

Bilderdijk a traité, dans les différentes périodes de sa vie, les différents genres qui convenaient à son esprit, avec un talent égal. Dans son en&nce, il composa des inscriptions pour certains tableaux tirés de la vie du patriarche Joseph ; adolescent, il écrivit des épitres en vers et d'autres essais poétiques; on le fêta dans la société des Mécènes d'alors et il remporta plus d'une médaille, en composant des poëmes sur un sujet donné, comme c'était la mode ; il écrivit aussi sous la même inspiration un long discours traitant de V Éloquence et de la Poésie. Après vinrent les fruits de ses études grecques, les deux tragédies à* Œdipe. A vingt-cinq ans, il se voua à la poésie erotique ; à trente-cinq, il donna des croquis et des tableaux dans tous les genres ; l'épique y prédominait. A cinquante ans, il commença sa grande épopée; après avoir terminé les imitations de l'Homme des champs de DeliUe et de YEssay on mon de Pope, ainsi que le chef-d'œuvre La Maladie des savants, oii il a su unir les épisodes les plus attachants et les plus nobles effusions du cœur aux rai-

sonnements scientifiques les plus compliqués et cependant toujours poétiques. Bilderdijk n'a jamais fait des traductions littérales. Il s'appropriait les idées des auteurs étrangers, et il laissait ensuite un libre cours à sa plume : de sorte que Delille, Pope, Persius et le chantre de la BatrachomyoTnachie parlent non-seulement la langue hollandaise, mais parlent entièrement en hollandais, sous l'inspiration de Bilderdijk. Vers 1812, il publia les poésies philosophiques, réunies dans deux recueils intitulés Asphodèles et Fleurs cFhiver. Rien de pareil n'existe dans notre langue. D'autres poëtes ont voulu faire également des poëmes philosophiques; mais ceux de Kinker ne sont plus de la poésie ; il y a la pensée et la belle forme rhythmique , il y manque le sentiment. Parmi les contemporains de Bilderdijk, qui se sont distingués dans le genre élevé, de 1810 à 1820, Corneille Loots occupe une place honorable. Comme son ami Helmers, il était issu de la classe bourgeoise; et aucun des deux n'avait eu une éducation académique. Leurs compositions s'en ressentent et ne pouvaient y gagner ; car le génie de Vondel leur manquait. Loots était pourtant un bon et noble poëte; c'est surtout dans des sujets patriotiques, comme la Victoire de Chattant, la Langue néerlandaise^ Hugo Grotius, la Mort SMgmond et de Hoorn, et quelques passages de la JDéli' vrance des Pays-Bas^ qu'il fait preuve d'un enthousiasme éloquent. En lisant ses poëmes philosophiques ou didactiques, comme P Homme, la Philanthropie {Mensch* lievendheid), la Louange de la bourgeoisie, la Bourse d^ Amsterdam (prima inter pares!), le panégyrique de Boerhaave, etc., on regrette qu'il n'ait pas consacré une

plus grande partie de son temps et de son talent à fidre des poëmes lyrico-descriptife, comme le Ckant de la moisson de St, Jacques et le Bossignol^ où il y a une fraîcheur de coloris admirable et une tendresse toute mélodieuse. Les qualités artistiques de nos talents de la deuxième période de transition ont beaucoup souffert sous rinfiuence du pédantisme philosophique qu'on empruntait à Técole de Voltaire. Dans les frères Klijn eux-mêmes, tout poëtes qu'ils étaient par le cœur, on regrette quelquefois que le raisonnement prenne trop le dessus. Ils ont excellé tous les deux (le cadet des dignes frères est encore en vie) dans la poésie de famille, qui dans la littérature néerlandaise forme une si notable catégorie. M. H.- H. Klijn (le cadet) a aussi composé quelques tragédies qui n'ont pas eu moins de succès que celles de Wiselius et de M. Jean van 'sGravenweert. Ce dernier est traducteur de l'Iliade et de rOdyssée en alexandrins néerlandais. De nos jours, on considère le chantre de la colère d'Achille et des aventures d'Ulysse plutôt comme le simple interprète de la tradition populaire que comme un poëte érudit, auquel pourrait aller la grave allure des alexandrins. La noble simplicité, la naïveté charmante, la force originale, n'ont pu être conservées dans la traduction. Homère a toutes les qualités opposées de notre deftigheid^ surtout quand celle-ci a fait abdication entière de la bonhomie qui en vient quelquefois tempérer la morgue habituelle.

Chez Bilderdijk, ce qui, à sa dernière époque, aurait pu être de trop philosophique dans ses poésies, se trouve largement compensé par la richesse inépuisable de traits spirituels et souvent satiriques ou comiques dont le poëte

dispose. Le cadre de ce travail ne nous permet pas de nous étendre davantage sur les travaux de notie premier poëte. Selon notre conviction profonde, qui repose sur une étude de seisse ans de ses œuvres dans toute leur étendue, il est comme Tempereur de Eussie: il dépasse de la tête tous ses compatriotes contemporains. Malheur aux poètes, qui ont affecté de travailler dans le genre philosophique! il n'y a pas une seule de leurs qualités dans laquelle Bilderdîjk ne leur soit supérieur. U est au commencement de ce siècle comme un soleil au milieu des étoiles, il est, en un mot, le Yondel du XIX. siècle.

Bilderdîjk a fait un élève spécial; ses deux épouses ont été poètes, la seconde surtout avait un talent plus qu'ordinaire; il a fondé une puissante école; en Allemagne, lors de son exil^ il a formé un cercle de disciples, dont quelques-uns ont écrit des poésies hollandaises; il 7 donnait leçon en quatorze branches différentes de science; il a ébranlé tout le bâtiment de nos notions littéraires ; il a abattu les enclos qui isolaient la science en dehors de la vie ; il a rapproché la langue parlée de la langue écrite; il a établi une grande haiv monie entre tous les genres littéraires, en les réunissant dans sa grande individualité. Il avait un cœur chevaleresque et son amour du moyen âge allait assez loin pour lui faire prétendre sérieusement qu'il descendait des comtes de Teisterbant, c'est-à-dire des Mérovée de la Néerlande. Le premier, il ^ eu le courage de recommander les poëmes épiques du cycle carlovingien, sous d'autres rapports encore qu'en considération de leur intérêt grammatical. Il en appréciait les beautés esthé-

liqaes^ et il croyait que leur étade pouvait aider grandement à Féducation des jeunes gens et au développement des sentiments loyaux et généreux dans le peuple. Il a été haï de la plupart de ses contemporains, parce qu'il n'épargnait pas l'erreur, en considération de la bonne foi de ses propagateurs ; au contraire, il poussait l'amour de la vérité jusqu^à la cruauté envers ses ennemis; il poussait l'amour du bel esprit jusqu'à sacrifier les noms les plus célèbres à son indomptable hnmor. Bilderdijk a tout renouvelé ; il a rétabli plus d'une science sur ses 'bases véritables, surtout la langue et l'histoire.

Un seul poëte a réussi à se maintenir à côté de Bilderdijk, sans pâlir en sa présence. C'est M. Hendrik ToUens, Oz. M. ToUens a composé des odes historiques et patriotiques, qui en général ne sont pas inférieures à celles de Loots ; il a tracé le tableau de l'hivernage des Hollandais à la Nouvelle-Zemble; et c'est de la publication de ce poëme que date la résurrection de notre poésie épique nationale, là où elle sort des limites de la ballade ou de la romance, là oil elle abandonne la stance pour se ceindre les reins d'un plus ample baudrier et pour entreprendre une campagne en vers de six pieds, rhythme particulièrement propre à la poésie néerlandaise quelque peu étendue. Les alexandrins néerlandais sont susceptibles d'une variété de marche qui leur donne un charme que je ne leur connais dans aucune des littératures de nos voisins. Mais c'est ce charme, qui a valu à notre vers alexandrin cette foule d'adorateurs indignes que le XVIII. siècle a enfantés, comme un monstre à cent têtes qu'aucune épée ne semblait jamais pouvoir venir à bout de terrasser.

M. ToUens connaissait comme Bilderdijk le secret; d'écrire de beaox alexandrins; mais il a éternisé son nom par les poésies de &mille et par la ballade on romance patriotique. Je vais à cette occasion m'expliquer plus clairement sur ces deux genres. Déjà nous avons fait observer que les mœurs et l'organisation de la société en Hollande avait fait naître un genre de poésie qu'on appelle Auiselijke poëz^ {poésie de famille, poésie du coin du feu), M. ToUens est passé-maître dans ce genre. C'est à la nature seule qu'il doit son brevet. S'adresse-t^il à son fils tout jeune encore, et entrevoit-il les dangers auxquels un jour il sera exposé, il va chercher dans le cœur des pères les véritaUes accents pour peindre ses prévoyances, ses appréhensions et son espoir. Il y a une vérité si frappante dans de telles pièces qu'elles vont droit à l'âme et commandent pour l'auteur autant de respect que de sympathie. A la naissance de son septième enfant^ M. ToUens produit un nouveau petit chef-d'œuvre de grâce et de gaieté. Une nouvelle dent d'un de ces enfants fournit une nouvelle pièce des plus charmantes. Il badine, il symbolise, il parle sérieusement ou avec tendresse — partout l'on sent battre le cœur de l'homme sensible et du vrai poëte sous les vers mélodieux. Quoique M. ToUens n'ait pas eu d'éducation savante, il n'est surpassé, dans les qualités techniques, par aucun de nos poètes modernes.

La ballade ou romance patriotique est l'autre genre que M. ToUens a créé et qui n^est pas responsable de» tristes imitations du maître, entreprises par des poètes qui avaient fait preuve de talent en aUant leur propre train. L'on ne peut pas nier que les premières pièce»

dans ce genre, tout en rappelant Tallure de quelques romances de Bilderdijk, n'avaient pas cette plasticité firappante, cette diction naturelle, cette finesse de touche, cet accent sensible qui émeut tout lecteur, par lesquelles les compositions suivantes se sont distinguées et par lesquelles M. Tollens a travaillé de son côté à l'inoculation de l'art nouveau sur le tronc in&tigable de la poésie néerlandaise. Ses premières romances patriotiques (comme JlbrecM Beiling et Jan van Schaffelaar) n'avaient pas le cachet d'originalité des dernières: le poëte semble s'y être laissé guider plutôt par l'entraînement d'une cadence résonnant à son oreille que par le besoin et le sentiment de l'âme qui cheixshe et trouve avec bonheur la vraie expression des idées et des situations que le poëte vient retracer. Dans ces dernières romances il traite aussi en général de faits plus récents de l'histoire. Dirk Willemâz. vcm Asperen et de Jongeling van Westzanen^ qui noos ramènent à Tépoque des troubles du XVI. siècle, sont de vrais bijoux littéraires, quoique nous ne puissions adhérer à la philosophie et à la conviction historique exprimées dans la plus belle des deux: JDifk WUlemaz. Dans bien des endroits des œuvres de M. Tollens, l'on regrette que le poëte n'ait pas eu l'occasion de développer davantage dans son esprit l'élément philosophique, quoique ses contemporains en aient si étrangement abusé. U est à croire que dans ce cas M. Tollens, qui fut catholique pendant la majeure partie de sa vie, aurait pris un vol plus hardi, et que, dans un âge où l'on ne &it ordinairement des vers que par exception, il n'aurait peut-être pas discontinué d'enrichir notre littérature de travaux philo-

sophiqaes et critiques qui auraient pu être d'une grande utilité à ceux qui viendraient après lui. M. ToUens est encore en vie. Aucun de nos poètes du XIX. siède n'a une réputation comme la sienne; aucun n'a une popularité si générale. Sous bien des rapports M. Tollens l'a méritée. Nous hasardons cette supposition, que si M. Tollens était né quarante ans plus tard, l'histori^i littéraire aurait été redevable à la vérité de dire -^ sou» tous les rapports. C'est à M. ToUena que le royaume des Pays-Bas, tel qu'il était avant la déplorable scissicm de 1880, doit son chant patriotique: Wien Neérlands hlosd door ds aadren vloeii»

La prose^ pendant les premiers trente ans de ce siècle, la pro0e néerlandaise n'a pas réussi à se défaire de la defHghdd dite classique. Il n'y avait peut-être pas de pays au monde où la langue écrite difiérait autant de la langue parlée; même aujourd'hui, quoiqu'on ait fait des pas de géant de 1825 à 1850, qu'on ait rejeté entre autres certaine locution ridicule, qui distinguait constamment un écrivain d'un homme ordinaire — le mot dezelve — on n'a pas encore trouvé le moyen d'assimiler la seconde personne du singulier des verbes au^ exigences de la grammaire.

Van der Palm, tel est le nom du premier de nos prosateurs du temps de Bilderdijk ; et en effet, rarement on a lu des pages plus sagement, plus doucement écrites que celles où Yan der Palm notait, d'une main qui ne s'agitait jamais et qui jamais n^avait besoin de biffer ce qui une fois avait été confié au papier, les phrases bien bâties et ornées avec un goût exercé, dont ses discours se composaient. C'est comme orateur qu'il avait le plus

de renom. A un sens droite à une imagination fEUsile et parfaitement domptée^ à des connaissanœs théologiques, qu'on dit avoir été plus qu'ordinaires, à une âme calme et sensible, Yan der Palm unissait toutes les nobles grâces du maintien, du geste et de la diction. Personne n'a jamais songé à dire que Van der Palm n'était pas notre premier orateur; cependant il n'improvisait jamais ; il rédigeait tranquillement par écrit tout ce qu'il avait à dire en public; et cependant il était si sûr de ce qu'il allait exprimer que l'on assure que dans tout le manuscrit de sa belle traduction de la Bible il n'y a pas une seule correction.

Dans la prose Bilderdijk a aussi coopéré à une révolution. Il avait écrit des choses qui pétillaient de vie, mais qui jamais encore n'avaient été imprimées dans un livre sérieux. Toutefois le sfyle de Bilderdijk, considéré dans son ensemble, est trop serré pour pouvoir former une transition au style de la conversation.

Page 1