‹ De la liturgie (volume 2)Chapitre 1 sur 35 · De la liturgie · texte numérisé non relu

De la liturgie

On lit dans le Testament du cardinal Bona : « S'il arrive que mes ouvrages, quels qu'ils soient, voient le jour et soient livrés à l'impression, je supplie ceux qui s'en occuperont de ne point parler avec éloge et en termes pompeux, d'un pauvre pécheur rempli de misères et de folies. Qu'ils disent simplement que j'ai composé tel ouvrage pour la gloire de Dieu et ma propre instruction, que ce qu'il renferme de bon n'est pas de mon cru, mais que je l'ai puisé soit dans les Pères et les Docteurs catholiques, soit chez les anciens

philosophes, qui nous ont laissé des enseignements précieux, soit chez d'autres auteurs ; que c'est en les pillant, en les effleurant, que j'ai composé mes Traités. » Fidèle à cette recommandation, nous raconterons brièvement dans cette notice les principaux traits de la vie de ce pieux cardinal. Du reste, les faits eux-mêmes seront un assez bel éloge.

Il naquit au mois d'octobre 1609 à Mondovi, petite ville du Piémont ; son père était gentilhomme de vieille souche, parent du fameux connétable Bona Lesdiguières; sa mère, Lucrèce Zuchena, une de ces femmes fortes dont rien ne saurait égaler le prix, était aussi d'une ancienne famille, et sa vertu surpassait sa noblesse. Ce fut sur ses genoux et dans ses entretiens, que Jean puisa de bonne heure l'horreur du mal, l'amour de la religion et cette piété tendre et naïve, qui caractérisa toute sa vie, comme elle est encore le signe distinctif de ses écrits. Son enfance même fut sérieuse ; l'étude et les exercices de la vie chrétienne se partagèrent ses premières années. Telle fut son ardeur, telle son aptitude pour le travail, qu'à douze ans il avait parcouru avec distinction les différentes branches de science, qu'on faisait alors étudier aux jeunes gens de sa condition. Son père, qui s'était autrefois distingué dans l'armée, rêvait la même carrière pour son fils ; mais cette vie tumultueuse, pleine de hasards, ne pouvait convenir au caractère du jeune homme. Doux, paisible, méditatif, aimant l'étude, la prière et la solitude, il voulait s'enrôler dans une milice plus sainte. Déjà il s'en était ouvert à sa mère ; il attendait que l'âge lui permit d'en parler

à son père. On prévoyait de ce dernier une opposition d'autant plus vive, que Jean était son unique fils, qu'il avait fondé sur cet enfant de grandes espérances, et qu'il comptait sur lui pour hériter de sa gloire et de sa fortune.

A peine eut-il atteint sa quinzième année, âge fixé par le concile de Trente pour entrer en religion, qu'il fit connaître à son père l'attrait invincible qu'il éprouvait pour la vie religieuse. Nous ne dirons point à quelles épreuves fut soumises a vocation, pendant les quelques mois qu'il resta encore dans la maison paternelle. Caresses, menaces, larmes, prières, tout fut inutile ; avec l'aide de Dieu le courageux jeune homme triompha de tous les obstacles, et le 19 juillet 1625, s'arrachant aux embrassements de ses parents, humide encore de leurs larmes, il entrait dans un monastère de Cisterciens ', situé sur une colline non loin de Pignerol. Il y fit profession le deux août de l'année suivante, sous le nom de frère Jean de sainte Catherine.

Son mérite n'avait point échappé à ses supérieurs ; aussi le général de son ordre le fit-il venir à Rome pour y compléter ses études. Ses succès répondirent à l'attente de l'abbé, et bientôt on le choisit pour remplacer ses maîtres. Pendant plusieurs années il occupa, avec une égale distinction les chaires de philosophie et de théologie. De retour parmi ses frères, il ne songeait qu'à jouir des douceurs de la solitude, à vivre ignQré comme le dernier d'entre eux, lorsqu'il fut successivement

1 Ces religieux appartenaient à la Congrégation réformée de Saint-Bernard, dont les membres sont plus connus en France sous le nom de Feuillants,

£>QT

nommé prieur d'Asti, abbé de Mondovi, et en 1651, général de tout Tordre. Toutefois ces différentes fonctions, qu'il remplit avec un zèle et une sagesse dont les Annales des Feuillants ont gardé un touchant souvenir, ne l'empêchèrent point de vaquer à l'oraison et de se livrer à ses études bien-aimées. Au reste, étudier, pour lui c'était encore prier. Combien de fois n'en trouvonsnous pas la preuve dans ses ouvrages ascétiques ! Lui arrive-t-il de parler de la bonté, de la miséricorde de Dieu, sans qu'aussitôt son âme laisse jaillir une aspiration enflammée ? S'il traite d'une vertu, aussitôt s'échappe de son cœur une prière pleine d'onction pour la demander au Seigneur.

La charge d'abbé-général l'obligeant de résider à Rome, il se trouva souvent en rapport avec ce que l'Église comptait de personnages plus augustes par le rang, et plus distingués parla science et la vertu. Malgré sa modestie, qui le portait à cacher soigneusementson mérite, ces appréciateurs éclairés l'eurent bien vite deviné ; d'illustres amitiés vinrent à sa rencontre. Le cardinal Chigi, entre autres, qui jouissait d'une considération méritée, et que tout le monde désignait dès lors comme futur successeur du pape régnant, témoigna un extrême désir de le voir. Frère Jean résista longtemps ; amoureux de sa douce retraite, il se sentait peu d'attrait pour des liaisons, qui devaient lui causer des distractions extérieures, et le tirer de cette obscurité, dans laquelle il avait vécu jusque là et dans laquelle il désirait mourir. Ce ne fut donc qiT après les instances les plus vives, et lorsqu'une plus longue résistance pouvait paraître une injure

pour le cardinal, que l'abbé consentit enfin à répondre a ses avances. Dès leur première entrevue, il s'établit entre eux une amitié d'autant plus forte qu'elle était fondée sur des goûts communs et sur une estime réciproque. Souvent l'abbé des Feuillants dut revenir au palais du cardinal, et ce dernier de son côté ne croyait point déroger à sa dignité, en visitant l'humble frère dans sa pauvre cellule de Saint-Bernard-aux-Tliermes.

Mailles pouvoirs de l'abbé touchaient à leur fin et le temps fixé par la règle pour une nouvelle élection approchait. Le cardinal, craignant d'être privé delà société de son nouvel ami, et des charmes qu'il trouvait dans ses entretiens, fit tous ses efforts pour que les comices de la congrégation se tinssent à Rome ; il espérait par son crédit faire proroger les pouvoirs de l'abbé, ou du moins obtenir du nouveau général que Frère Jean ne quitterait point Rome. Mais celui-ci, de peur qu'un pareil exemple ne relâchât la discipline et ne vînt à tourner au détriment de l'ordre, avait convoqué l'assemblée générale cà Gênes ; ce fut entre ses mains qu'il déposa son autorité.

Redevenu simple religieux, il se retira dans le monastère de Sainte-Marie de Vico, où, libre de tout soin, il se livra tout entier à son attrait pour la méditation et pour la prière. Nous pouvons facilement nous faire une idée de la manière dont il comprenait la vie religieuse, et dont il en pratiquait les exercices, par son Diarium ou Journal, qu'il écrivit vers cette époque pour son usage particulier. Cet opuscule contient son règlement de vie; on y voit quel saint il honorait, quel mystère il méditait et la vertu qu'il s'efforçait d'acquérir chaque jour,

et par l'exemple de ce pieux et savant religieux, nous pouvons apprendre à estimer ces exercices de piété, cette dévotion de détail, que trop souvent on néglige comme bonne seulement pour les femmes et les commençants.

Cependant Innocent X venait de mourir, et le cardinal Chigi, l'avait remplacé sous le nom d'Alexandre VIL A peine assis sur le siège de saint Pierre, il se souvient de son ami, et voici qu'un jour Frère Jean dans sa pauvre cellule reçoit une lettre aux armes pontificales qui le mande à Rome. Vainement supplie-t-il le pape de le laisser à sa chère solitude; vainement il allègue sa santé chancelante et brisée par des infirmités précoces. Alexandre insiste ; une circonstance particulière vient encore donner une nouvelle force à ses pressantes sollicitations. En effet, sur ces entrefaites, certaines difficultés ayant contraint la congrégation des Feuillants à remettre directement la nomination de son abbé au souverain Pontife, ce dernier jette les yeux sur le Frère Jean, et l'oblige, au nom de l'obéissance, à venir recevoir ses nouveaux pouvoirs. Alors, comme s'il eût prévu qu'il ne lui serait plus donné de retrouver cette paix, ce recueillement, cette vie toute intérieure, cette douce obscurité de simple religieux ; comme s'il eût connu d'avance les honneurs, les distractions, les embarras, les occupations extérieures qui l'attendaient, on le vit verser des larmes abondantes ; il embrassa ses Frères en pleurant, jeta sur Sainte-Marie de Vico un long regard d'adieu, et, le cœur gros de soupirs, s'achemina vers Rome.

Alexandre l'attendait ; il le recul avec tendresse, le combla d'honneurs el do distinctions. Membre de pre que ton î congrégations, souvent chargé des affai-

res les plus délicates, il se montra digne par sa prudence

e\ par sa droiture de la confiance du Pontife. Il y avait spl ans qu'il était abbé-général, quand, vaincu par ses instances, le pape consentit enfin à ce qu'il se démit de cette fonction, mais toutefois, ce fut à la condition qu'il ne quitterait point la ville, et que chaque semaine il viendrai! au moins une fois à la cour pontificale. Il fit mettre une voiture à sa disposition et, pour qu'il ne se dispensât point trop facilement de cette visite, il le chargea d'étudier d'anciens manuscrits dont il devait conférer avec lui. Le Frère se livra avec ardeur à ce genre d'études, et son talent, la justesse et la sagacité de son esprit excitaient de plus en plus l'admiration du pontife, qui chaque jour aussi l'aimait et l'estimait davantage. Sans doute qu'Alexandre qui, mieux que tout autre, pouvait apprécier la science et la vertu du m< m leste religieux, se proposait de le revêtir de la pourpre, mais la mort le surprit et ce fut Clément IX, son successeur, qui, le "29 novembre 1669, l'adjoignit au Sacré-Collège.

Lui-même nous apprend dans quels sentiments il reçut cet honneur. « Le souverain Pontife, dit-il, malgré mon indignité et contre mon désir., m'arrachant subitemenl à la tranquillité dont je jouissais dans le cloître, m'a élevé à la plus haute dignité de l'Église. Comme je n'ai rien en moi qui puisse mériter un pareil honneur, je crains bien qu'on ne puisse m'appliquer

cette parole du prophète : Elevans allisistime. J'avais vécu en religion depuis l'âge de quinze ans jusqu'à celui de soixante, et, reconnaissant à mon égard quelque signe de la miséricorde divine, je désirais mourir dans mon petit nid. Je n'ai point désiré les jours de l'homme, Dieu le sait. Et maintenant, privé des douceurs de la vie religieuse, je vis au milieu d'embarras extérieurs, auxquels je n'étais point accoutumé; les affaires du siècle, pour lesquelles j'eus toujours tant d'aversion, ont remplacé des études qui faisaient mes délices. »

Devenu cardinal, il demeura ce qu'il avait toujours été, ami tendre et fidèle, généreux envers les pauvres, doux, humble, modeste. On dit que, le lendemain de son élévation, il oublia de revêtir les insignes de sa nouvelle dignité, prit à l'ordinaire sa cuculle de Feuillant, et qu'on fut obligé de lui rappeler qu'il était cardinal.

Bien qu'il fût très-pauvre et n'eût pour soutenir son rang qu'une modique pension, il refusa de riches bénéfices qu'on lui offrait. Un de ses amis l'ayant contraint d'accepter un présent de mille écus, il ne voulut le recevoir qu'à la condition de l'employer en bonnes œuvres, et il le fit aussitôt remettre aux Missionnaires français qui résidaient à Rome. Ses contemporains les plus illustres furent ses amis ; Palavicin, Dom Mabillon, Christian Lupus et d'autres encore aimaient à le consulter, et dans ses œuvres complètes on voit plusieurs lettres intéressantes qu'il leur adressa, ainsi qu'à d'autres savants de France, d'Italie et d'Allemagne.

Telle était l'estime dont il jouissait, qu'à la mort de Clément IX, arrivée dix jours après sa promotion au

cardinalat, l'opinion publique le désignait comme devant lui succéder, ce qui donna lieu à cette pasquinade : Papa Bona sarebbe un solecismo. Le Père Daugières y répondit par les distiques suivants :

Grammaticœ leges plerumque Ecclesia spernit ;

Forte erit ut liceat dicere Papa bona.

Vana solœcismi non te conturbet imago : Esset Papa bonus, si Bona" Papa foret.

Au milieu des honneurs, il avait conservé de la vie religieuse, tout ce qui était compatible avec les devoirs et les obligations des hautes fonctions dont il était revêtu.

Sa voiture était pauvre, son train modeste, ses domestiques peu nombreux. Malgré ses occupations extérieures, il savait tous les jours se procurer quelques heures de silence et de retraite pour se livrer à la prière et à ses chères études. Encore qu'il eût composé la plupart de ses ouvrages étant simple religieux ou prieur d'Asti, cependant, soit à cause de son extrême modestie, soit qu'il voulût se donner le temps d'y mettre la dernière main, il n'en avait publié aucun avant qu'il n'eût été élu abbé-général. Nous nous contenterons de citer ici les titres des principaux; une appréciation détaillée nous conduirait trop loin. Ceux qui appartiennent à l'ascétisme sont : Manuductio ad Cœlum^ Via Compendii ad Deum, de Discretione spirituam, de Principiis vitsechristianse, imprimés pendant sa vie, et d'autres, tel que sod Diarium, Horoloyium asceticum, etc., qui ne furent livrés à l'impression qu'après sa mort. Tous oui été traduits en français, el ils sont comptés au

nombre des écrits, que les fidèles et les prêtres chargés de les diriger peuvent lire avec le plus de fruit. Les ouvrages qui appartiennent à la liturgie, sont : De Divina Psalmodia, dans lequel il examine et discute tout ce qui se rattache à l'office divin et aux heures canoniques; De rébus Liturgicis, l'un des ouvrages les plus complets sur le saint Sacrifice de la Messe.

Tant de fatigues, de travaux, joints aux austérités et aux mortifications qu'il pratiquait, avaient miné sa santé et, depuis plusieurs années, de fréquentes faiblesses l'avertissaient de sa fin prochaine. La mort ne le surprit point: il l'attendait; elle le trouva veillant et priant. Pour mieux s'y disposer, il avait composé son opuscule De prœparatione ad mortem, qui fut édité dans la suite ; et, dès l'âge de trente-huit ans, il avait écrit ce Testament, monument si admirable de son humilité, de sa piété et de sa foi. Après y avoir fait sa profession de soumission à l'Église, après s'être recommandé vivement à Dieu, à la sainte Vierge, aux saints protecteurs de son ordre ; après avoir protesté qu'il veut tous les jours de sa vie se préparer à cette heure terrible, il ajoute: « Telle est ma dernière volonté qu'avec la grâce de Dieu je ne changerai jamais ; je me propose de la renouveler tous les jours, à tous les instants de ma vie. Vous, mon Dieu, conservez-la à jamais dans mon cœur... Souvenez-vous, Seigneur, que je suis l'œuvre de vos mains. Je suis cet homme misérable que vous avez créé à cause de vous et pour vous. Je suis ce misérable que votre Fils a racheté de son sang précieux. Je suis ce misérable que dans votre infinie miséricorde

vous pouvez sauver... Seigneur Jésus, protégez-moi, Seigneur Jésus, sanctifiez-moi. Au nom de ces angoisses que vous éprouvâtes quand vous remites votre âme entre les mains de votre Père, au milieu des tortures du Calvaire, ayez pitié de mon àme, quand elle s'échappera de mon corps. Accordez-moi, ô très-doux Jésus, que votre corps sacré soit ma dernière nourriture, votre nom glorieux ma dernière parole, vos tourments inouïs sur la croix ma dernière pensée. » Sa prière fut exaucée ; après une courte maladie qui acheva de le purifier, il mourut pieusement, environné de ses Frères et de ses amis, qu'il édifia jusqu'à son dern ut soupir, le L25 octobre 1674. Il fut enseveli dans le monastère de Saint-Bernard-aux-Thermes, auquel il avait légué sa bibliothèque et le peu qu'il possédait.

Vauchassis, 28 septembre 1874.

Page 1