DE L’APPLICATION DE LA LIXIVIATION
Dès leurs premiers mémoires,- les MM. Boullay avaient proposé de préparer les teintures alcooliques par lixiviation, montrant surtout que ce procédé permettait de recueillir la quantité prescrite de médicament et que la perte d’alcool était nulle ; mais les doutes élevés sur le déplacement sans mélange des liquides et la thèse de Guilliermond sur ce sujet empêchèrent la méthode d’être admise par le Codex de 1837. Il est cependant un certain nombre d’avantages que tous les auteurs, Soubeiran en tête, reconnaissent au procédé dans ce cas particulier ; je vais les énumérer rapidement, puis je passerai à la discussion des objections.
D’abord le déplacement est bien plus facile à réussir avec l’alcool qu’avec l’eau ; les difficultés, provenant de la finesse de la poudre et du tassement dans l’appareil, disparaissent entièrement. Les substances ne se gonflant pas sous l’action de ce véhicule, on peut toujours prendre des poudres fines, comme celles dont on fait usage en pharmacie; on aura ainsi sous la main une matière première uniforme
et constante , si tant est que cette dernière condition soit indispensable.
Un autre point, qui est également admis même par les adversaires, est que la teinture est plus chargée de principes solubles. MM. Adrian, Schaeuffèle, Duroy, Desnoix, Deschamps, qui se sont opposés de tout leur pouvoir en 1862 àTadoption du procédé, reconnaissent la vérité de ce fait.
La rapidité plus-grande de l’opération n’est mise en doute que par quelques -auteurs qui, - suivant l’exemple de M. Schaeuffèle, n’ont pas exactement obéi aux prescriptions des MM. Boullay, mais, après avoir pris des poudres très fines, les ont fait macérer plus ou moins-longtemps avec leur -poids ou même le double de leux* poids d’alcool, et les ont déplacées seulement après cette opération préliminaire. Dans ce cas, cei'taines substances,'coîMime la scille, auraient demandéijusqu’à 12 joui*s (1).
En dernier lieu, le i*endement'est plus considérablej si l’on remai’que que par macération, un quart ou même un tiers du produit est retenu par le marc. Par lixiviation, au contraii*e, on obtient exactement cinq parties de teinture.
Voyons maintenant les objections ; on peut les ramener à quatre :
1° La perte d’alcool est au moins égale, sinon plus forte par lixiviation que par macération.
(1) Journal de Pharmcwie, 1852, tome XLII, p. 209.
2° Les teintures se conservent moins bien.
3° Le produit est-il toujours identique ?
4° Les teintures sont plus chargées, mais sontelles plus-active»-?
Perte d’alcool.
Après les recherches de Guilliermond et de Buignet en France, de Deane et de Redwood en Angleterre, on doit admettre aujourd’hui qu’on ne peut déplacer l’alcool retenu par le marc au moyen d’une égale quantité d’eau, comme le recommandaient MM.Boullay, et M. Vuallart, ainsi que beaucoup de praticiens anglais. Le petit excès d’alcool proposé par la commission des teintures en 1881 n’est, à mon avis, qu’une demi-mesure. On ne recouvre tout le produit, comme le dit justement le professeur Redwood (1), qu’à la condition de dépenser un égal volume d’alcool qui reste dans la masse ; cette quantité retenue surpasserait de beaucoup celle que l’on perd par macération.
M. Adrian (2) donne des chiffres à ce sujet. D'après cet habile expérimentateur, la perte d’alcool, dans la macération, avec une bonne presse Collas, ne s’élève qu’à 9 0/0 au plus ; par déplacement, elle atteint 40 0/0 au moins. M. Desnoix (3) ne donne pas un chiffre aussi élevé que M. Adrian; pour recueillir 250 gr. de teinture, on doit employer 310 gr.
(1) Pharmaceulical Journal, 1863-64, tome V, p. 533.
(2) Journal de Pharmacie, 1862, tomeXLI, p. 116.
(3) Journal de Pharmacie, 1862, tome XLII, p. 209.
d’alcool ; ce qui fait une perte d’environ 20 0/0.
Même dans ce dernier cas, l’écart est considérable; mais tout le monde admettra sans peine qu’il est facile de le diminuer et de ramener la perte à être au moins la même dans les deux cas. Qui empêche, en effet, les cinq parties de teinture obtenues, de soumettre le marc à la presse, de recueillir l’alcool qu’on mettra de côté pour quelque autre opération? Mais on peut aller plus loin.
On peut délayer le marc avec de l’eau (plenty water) (1), puis le mettant dans un alambic au bainmarie, recueillir par distillation l’alcool jusqu’à la dernière goutte. Dans la pratique de la pharmacie, où on agit sur de petites quantités de substances; cette manipulation pourrait être dispendieuse; on ne pourrait monter son alambic pour les cent ou deux cents grammes de poudre mis en expérience.
Il est plus simple d’agir comme le recommande Buignet (2). Les cinq parties de teinture obtenues, on entraîne l’alcool retenu par capillarité au moyen de l’eau, autant qu’il en faut; l’alcool passe, comme l’ont vu tous les auteurs, de plus en plus dilué; mais cela n’a plus d’importance, puisqu’on ne le mélange pas à la teinture. Enfin une distillation, faite au moment même, ou lorsqu’on aura réuni une assez grande quantité de liqueurs provenant
(1) Markoë, PharmamUical Journal, septembre 1872, p. 21G.
(2) Journal de Pharmacie, 1857.
de plusieurs opérations, redonnera de l’alcool fort.
Ces artifices peuvent évidemment s’appliquer au marc provenant d’une macération; mais dans ce cas encore, la lixiviation conserve sa supériorité, puisqu’elle fournit exactement cinq parties de médicament. Cette perte d’alcool, en admettant qu’on ne puisse l’éviter, n’a jamais été un empêchement sérieux à l’adoption de la méthode; les objections suivantes ont plus de valeur.
Conservation du produit.
On avait remarqué qu’en préparant les teintures par déplacement, les liqueurs, après être passées claires, se troublaient rapidement, souvent avant la fin de l’opération, et laissaient un dépôt abondant.
Boullay père, regardant ce dépôt comme une preuve de la force des teintures ainsi faites, n’y voulait voir qu’un précipité sans importance de sels, de matières gommeuses et albumineuses (1). Buignet cependant avait dit en 1857 que « le dépôt qui se forme instantanément et en quantité considérable, est exactement de même nature que celui qui se produit très lentement et en très petite quantité dans
les teintures préparées par macération. et qu’il
est constitué par une combinaison dans laquelle entre toujours, pour une part plus ou moins notable, le principe actif des substances médicamenteuses (2). » Forts de cette observation, les adversaires ont objecté
(1) Journal de Pharmacie, 1862, tome XLI, p. 60.
(2) Journal de Pharmacie, 1857, tome XXXII, p. 161.
que, en admettant que la teinture fut* plus chargée au début; ion,ne pouvait plus affirmer qu’elle le fût encore après ce dépôt. Buignet avait déjà répondu .en ne dosant l’extrait et l’alcaloïde qu’après la séparation de ce précipité. C’est aussi la règle que j’ai suivie, et les chiffres que je donne plusdoin, concordant entièrement avec ceux de ce maître regretté,font justice de cette objection;
Ce n’est pas tout ; les teintures par déplacement, au lieu de rester claires comme les teintures par macération,, auraiént été en déposant chaque jour, aux grands dépens de Leur fixité et de leur stabilité.
Déjà en 1842.M. Deane (1) écrit tout au long que parce moyen les teintures sont plus claires, plus odorantes et ne déposent pas comme par la vieille' méthode. M. Vuaflart(2), dans sa lettre de 1862, affirme que plus de vingt années d’observation lui ont démontré que. les teintures par déplacement, mêlées et filtrées avec soin, ne déposent pas plus que ne le font au boutd’un certain temps les teintures par macération. En 1866 (3), répondant, à M. Filhol, il cite des préparations de quinquina et d’arnica,,qui faites depuis plus de quatre ans, sont aussi limpides qu’au début. Ce praticien donne un moyen très simple pour éviter la formation, ultérieure de ces dépôts; il suffit de filtrer, les liqueurs, bien mélangées après, un jour ou
(1) Pltarmaceulical Journal, 1842, tome I ! , p. 01!
(2) Journal de Pharmacie, 1862, tome XLI, p. 25T.
(3) Idem, 1866, tome.IV, p. 161.
deux d'attente. A .ces faits je puis .ajouter les-résultats de mes propres observations. Les teintures, que j’ai mises en expérience, sont préparées depuis deux an nées aumainspà une exception près, elles sont toutes aussi limpides qu’au début.,La teinture d'ipéca seule, mais aussi bien celle préparée par lixiviation que; celle préparée par macéra tien, m’a donné un dépôt abondant.
Je crois donc pouvoir .conclure avec M. Vuaflart que la lixiviation donne des produits se conservant tout aussi bien que ceux qu’on obtient par macération. Le dépôt, qui se forme au début, ne détruit pas 1 a supériorité du nouveau procédé; les'résultats, que j’ai consignés, n’ont été obtenus qu’un an et demi après la fabrication des teintures.
Constance et identité du produit.
Soubeiran ne pensait pas que par la lixiviation on pût répondre d’avoir toujours un produit identique : l’habileté nécessaire de l’opérateur, la finesse toujours égale de la poudre, le tassement toujours aussi intense formaient un ensemble de conditions souvent difficiles à remplir dans la pratique. Telles étaient encore les opinions exprimées par M. Duroy dans son rapport sur les extraits (1) et tout récemment parM. Sarradin dans son rapporteur les teintures (2). Ils admettent bien le déplacement pour épuiser une substance complètement avec le moins de
i\yJournal de i®Aamacie, 1863, tome XLIY, p. 215. (2) Idem, 1881, tome IV, p. 80. •
liquide possible, mais pour la stabilité et l’identité du produit, il n’y a d’admissible, d’après eux, que l’antique macération ; ce n’est pas l’avis de tous les auteurs.
En 1842, M. Deane, le vulgarisateur de la méthode en Angleterre, donnait une conclusion de sens absolument opposé : par la lixiviation « les teintures et les sirops sont toujours à une force définie avec plus de certitude que par les autres procédés (1). »
Buignet, par la multiplicité de ses essais, répond victorieusement à cétte objection. Ses expériences qui ont porté sur plus de 300 exemples, lui permettent d’affirmer que la lixiviation peut et doit fournir des produits tout aussi constants que le procédé ordinaire; le tassement n’est qu’une question de rapidité; quant à la finesse des poudres, nous avons vu qu’il n’est peut-être pas indispensable de se procurer des substances aussi ténues qu’on veut le dire, pour réussir l’opération. En admettant qu’il fût nécessaire d’opérer toujours sur des poudres de même ténuité, il serait facile, à l’exemple de la Pharmacopée américaine, de fixer une règle pour chaque préparation.
Mes essais n’ont pas eu le développement de ceux de Buignet; mais ayant toujours suivi une marche identique, j’ai constamment obtenu par déplacement des teintures plus chargées que par macération. Cette constance dans les résultats, à moins d’être l’effet curieux du hasard, ce qu’on n’admet plus aujourd’hui, prouve bien à mon avis qu’on est en
(1) Pharmciceulical Journal, 1842, tome I, p. 61.
droit d’exiger d’une opération bien faite des produits tout aussi fixes que par tout autre procédé; les teintures de quinquina gris et de quinquina rouge, préparées en double avec une modification de détail, en sont une nouvelle preuve.
Il est cependant une cause, qui influe d’une manière évidente sur la constance du produit; on n’y avait prêté qu’une attention secondaire jusqu’à Buignet; je veux parler de la température. On savait que l’épuisement par un liquide chaud se faisait plus rapidement que par un liquide froid ; mais devait-on tenir compte des variations de la température dans la préparation des teintures par exemple? Buignet (1) fit à ce sujet une expérience concluante. En hiver, à une température de 4- 6°, il prépara par déplacement une teinture de quinquina jaune; en même temps il plaça une autre opération dans une étuve à + 25°. Comparant les quantités d’extrait sec fournies par les deux liqueurs, il vit que la première en renfermait 12 gr., 8 0/0 seulement, tandis que la deuxième en donnait 13 gr., 8. Un rapport analogue existait entre les précipités de tannate d’alcaloïdes : la première contenait 3 gr., 64 et la seconde 4 gr., 20.
Ces résultats sont confirmés par une remarque de M. Squibb (2), dans ses recherches sur l’influence de la macération dans le cours d’une lixiviation. Les
(1) Journal de Pharmacie, 1857.
(2) Pharmaceutical Journal, juillet 1871, p. 24.
changements de température, en modifiant le pouvoir dissolvant du véhicule, font varier le rendement en extrait dans les diverses phases d’une opération fractionnée, en accentuant ou en diminuant l’écart «'fui se trouve entre les différentes liqueurs.
Dans la pratique, cette cause d’erreur disparaît; en effet, dans les laboratoires, on conserve en toute saison une température de 15° environ. C’est la moyenne adoptée dans le rapport lu à la Société de pharmacie eh '1862; le rapporteur remarque qu’en préparant les teintures à une température de 25° ou 30% elles sont plus chargées, mais qu’elles déposent par la suite.
On peut, donc conclure avec Buignet : « Les causes de variation qui ont été signalées comme rendant la méthode de déplacement incertaine et défectueuse, ne sont rien en comparaison de celles qui tiennent à la condition de température, et qui sont par conséquent indépendantes de la méthode elle-même (1). » Or cette cause pouvant facilement être évitée, en se conformant aux prescriptions du Codek, on peut admettre que la lixiviation fournira des médicaments tout aussi fixes que la macération.
Les teintures sont plus char g éesf^ohï-elles plus actives ?
Le premier point est admis par tous, avons-nous
(I) Journal <le Pharmacie, 1857, tome XXXII, p. 161.
dit; toutefois M. Adrian (1) ne trouve pas que l’écart' soit aussi considérable que le dit Buignet. Si en plus des cinq parties d’alcool employées,, on recueille un poids égal à la quantité de matières dissoutes, opération qu’il désigne sous le nom de déplacement complet, la différence en faveur des teintures par lixiviation n’atteint qu’une valeur négligeable. M. Adrian cite plusieurs exemples à l’appui : pour 100 grammes de teinture de quinquina gris, la quantité d’extrait en excès ne serait que de 0 gi\, 011 ; pour la teinture de digitale, de 0 gr\, -J16; et pour la teinture de scillé, de O gr., 06S. Si nous examinons les nombres trouvés par le même auteur, en ne recueillant qu'e o parties de produit, les différences entre les deux opérations sont plus marquées, tout en étant encore sensiblement plus faibles que celles indiquées par Buignet. Pour 100 grammes de teinture de quinquina gris, la quantité en excès est de 0 gr., 094; pour la digitale, de Ogr., 769, et pour la scille, de O gr., 860.
Afin de faciliter la comparaison entre les résultats de Buignet, ceux de M. Adrian, ceux du rapport lu en 1862 par M. Deschamps à la Société de pharmacie de Paris, et ceux que j’ai obtenus, je les ai tous rapportés à 100 grammes de poudre, comme l’avait fait Buignet. Ce dernier avait préparé ses teintures dans le rapport de 1 à 4, d’après l’ancien Codex ;
(1) Journal de Pharmacie , 1862, Ionie XLF, p. 116.